.W '*w' „4 '^' vs .a;^- "i^:%. ^ : T<- • '.Jl^- y#4 • 4^. ^-C^-" ^ .« lu.;;.- '^^h^ W-*i^ ■»■«; "■■< * f *■ *-»k> , ■ ♦ ^ •wiv- ^v' ;.., <^^_ "ii «ï*' '"i >/. j}73'^'> è3i.v2 LES POISSONS DES EAUX DOUCES DE LA FRANGE DU MEME AUTEUR L'ORGANISATION DU REGNE ANIMAL. Paris, 1852-1864. Livrai- sons 1 à 38, gr. in-4. Prix de chaque livraison. 6 Ir. Se publie par livraisons contenant 2 pi. gravées et une feuille et demie de texte. La V livraison a paru en décembre isr»!. — Les 38 livraisons en vente comprennent : n Mollusques acéphales (livr. I, 'J, 15). b. Arachnidesdivr. 2, 4,0,7, 10, 12, 13, l(J, 18, 21,22, 25, 27, 29,32,34,36,37). c. Reptiles (livr. 3, 5, 8, 11, 14, 17, li), 2fi, 31, 33). il. Oiseaux (livr. 20, 23, 24, 28). p. Mammifères (livr. 30, 35, 38). Doivent paraître prochainement les livr. 3i)e lô^ des Oiseaux) et 40^ (I9« dos Arachnides). ('.(iiiBiiiL, typ. et ster. «If Cu^tf. o LES POISSONS DES EAUX DOUCES DE LA FRANCE ANATOMIE PHYSIOLOGIE DESCRIPTION DES ESPÈCES MŒURS INSTINCTS INDUSTRIE COMMERCE RESSOURCES ALIMENTAIRES PISCICULTURE LÉGISLATION CONCERNANT LA PÈCHE PAR ^ÂcAÂé) EMILE BLANCHARD MEMBRE DE L INSTITUT PROFESSEUIl Al MUSÉUM d'hISTOIRE .NATURELLE , ETC. Avec 151 figures dessinées d'après nature. '»^Wi ""paris J. B. BAILLIÈRE et FILS LIBRAIRES DE l'aCADÉMIE IMPÉRIALE DE MÉDECINE, "Rue Hautefeuille , 19 l^ondrec» HiPPOLÏTE BaILLIÈHE Madrid i Mew-York C. Bailly-Baillièhe i Baillière Brothers Leipzig. E. Juxg-Tkeuttei., Querstbasse. 10 *'" 1866 Tous druils réservés. PRÉFACE De nos jours, il n'est guère d'esprits cultivés qui ne s'a- bandonnent volontiers aux séductions des conquêtes de la science, qui ne reconnaissent un intérêt d'une grandeur singulière et un charme particulier, dans les études des mœurs souvent si curieuses, des instincts si merveilleux, dont les animaux offrent des exemples variés à l'infini et toujours saisissants; car c'est le spectacle de la création animée , le plus grand spectacle que l'homme puisse contempler sur la terre. S'agit-il des animaux de son pays ? combien alors s'ac- croît l'attrait pour toute connaissance qui les concerne ; combien l'intérêt devient général, si ces animaux ont un rôle dans l'économie sociale ! C'est le cas, assuré- ment, pour les Poissons qui peuplent les eaux intérieures de la France. Nul ouvrage général n'existait sur un pareil sujet. Où trouver à acquérir des notions sur les habitudes de ces êtres encore trop peu étudiés, où apprendre à les distin- guer les uns des autres? En partie seulement, dans des livres traitant indifféremment des Poissons de toutes les VI PRÉFACK. mers et des eaux de tous les continents; ensuite, dans des publications étrangères. L'Angleterre possède des ouvrages sur la faune de ses (erres et de ses eaux, et les habitants de la Grande-Bre- tagne saluent toujours avec joie, l'étude apportant une connaissance qui se rattache à la patrie. L'Allemagne a aussi des livres pour apprendre par quels animaux est peuplée chacune de ses régions. Et la France, la patrie (le Réaumur et de BufTon, de Vicq d'Azyr et de Cuviei'; la France, privilégiée parmi les autres contrées de l'Europe, par la variété de son climat, ayant ainsi une faune remar- quable par sa diversité ; la France n'a pas encore fourni à ses habitants les moyens d'instruction qui existent pour l'Angleterre et pour l'Allemagne. Cette situation regrettable a fait naître ici, le désir de lemplir un espace dans le cercle encore vide. Présentei- avec une entière exactitude l'histoire de tous les Poissons des eaux douces de la France, de ces animaux intéressants sous les rapports les plus divers, devint une pensée pour atteindre un but offrant un caractère d'utilité générale. C'est le but de ce livre. Pour accomplir la tâche, il a paru indispensable de se reporter aux écrits de la foule des auteurs auxquels on doitdéjàbien des connaissances acquises, mais il a été jugé particulièrement essentiel d'étudier à nouveau la pluparl des faits et de chercher le plus possible à éclairei- les dé- PRÉFACE. VII tails restés obscurs ; il a été surtout arrêté de ne rien dire sans l'observation constante de la nature elle-même. Quatre années ont été employées à cette observation. Préciser les caractères des espèces ; énoncer tout ce que l'on a pu recueillir touchant les mœurs, les instincts, les conditions d'existence de chacune d'elles, devaient être l'objet de la première préoccupation. Cette préoccupation cependant ne pouvait être la seule. A côté de Vhistoire particuh'ère des espèces, il fallait montrer comment s'est constituée, à travers les siècles, la partie de la science qui est Ylchthyologie ou la connaissance lies Poissons ; il fallait exposer les particularités d'organi- sation essentielles d animaux des plus remarquables par leur conformation : c'était V Histoire générale. Depuis l'origine du monde, très- certainement, les hommes estiment les Poissons, parce que les Poissons sont bons à manger. Un semblable point de vue méritait d'être pris en sérieuse considération, dans une histoire des Pois- sons des rivières, des étangs et des lacs de la France. La valeur comestible, l'importance industrielle et commer- ciale des espèces, les moyens de propagation, ce que l'on appelle aujourd'hui la Pisciculture ou Y Aquiculture , étaient autant de sujets dignes de la plus grande attention, ils composent dans ce livre Y Histoire économique des Poissons. Depuis des siècles, les pouvoirs publics ont eu la juste préoccupation de conserver au pays les ressources alimen- vit! PRÉFACE. laires que fournissent les eaux ; il y a profit à suivre, aux diverses époques, les prescriptions légales, édictées en vue d'empêcher la destruction des Poissons ou d'en organiser la vente. U Histoire de la législation relative à la pêche et à la vente de ses produits, a paru le complément nécessaire d'un ouvrage où l'on traite spécialement des Poissons des eaux douces de la France. Un ouvrage sur nos animaux indigènes s'adressant d'une manière indifférente à toutes les classes de la société, l'auteur a pris soin dans ses récits et dans ses descriptions de n'employer aucune forme, aucune expression peu intel- ligibles pour les personnes étrangères à la science. Toutes les espèces sont désignées par leurs noms français ; les appellations vulgaires dans chaque contrée, sont men- tionnées pour faciliter les recherches du grand nombre. Les dénominations scientifiques se cachent sous les noms français ; les citations des livres oi^i les espèces ont été précédemment décrites, indications utiles pour quelques- uns, sont placées dans des notes, de façon à ne point gêner les lecteurs auxquels elles sont inutiles. Les figures qui accompagnent les descriptions ont été dessinées d'après nature, le plus souvent d'après des su- jets vivants. 11 n'y a pas d'exception pour une seule. Rien n'a été emprunté à autrui. Pour rassembler les matériaux nécessaires à son étude, pour recueillir des renseignements locaux, malgré de Ion- PRÉFACE. IX gues recherches, malgré des explorations nombreuses, dans la plupart de nos départements, l'auteur eût été faible en- core dans ce^vaste champ d'études, s'il n'avait reçu aucun secours étranger. Des amitiés personnelles, des sentiments inspirés par l'intérêt scientifique ou par un intérêt plus général, sont Tenus à son aide. Nommer ici tous ceux qui ont apporté à l'auteur le tribut de leur coopération, est justice, mais c'est dire aussi, combien ont été considéra- bles les matériaux réunis, combien ont pu être multi- pliées les comparaisons pour cette étude des Poissons de la France. M. Lereboullet, le doyen de la Faculté des sciences de Strasbourg, dont nous déplorons la perte récente, a recueilli les espèces qui vivent dans l'ill, dans le Rhin, dans les étangs des environs de Strasbourg. M. Godron, le doyen de la Faculté des sciences de Nancy, l'auteur d'une Zoologie de la Lorraine, a bien voulu prendre la peine de réunir les espèces de la Meurthe et des petits cours d'eau des environs de Nancy. Un entomologiste distingué de la ville de Metz, M. Géhin, a fourni un gros con- tingent ; il a procuré les Poissons de la Moselle et de ses affluents, de la Meuse, des lacs des Vosges, ainsi que des remarques personnelles et des renseignements obtenus auprès des pêcheurs. M. le docteur Baudelot s'est occupé des espèces que l'on pèche dans les eaux des Ardennes; M. Charles Bouchard, à Gisors, de celles qui vivent dans les rivières du département de l'Eure. M. Grenier, le profes- X l'HKFACli. seur d'histoire naluielle de la Faculté des sciences de Be- sançon, a formé en vue de ce livre une collection très- complète des Poissons du Doubs, de la Loue, de l'Ognon. A Dijon, le doyen de la Faculté des sciences, M. BruUé, et M. Lespès, alors professeur à lamême Faculté, ont bien voulu rechercher les espèces des eaux d'une portion de la Bourgogne, M. le professeur H. Lecoq, de Clermont-Ferranad, mis à la disposition de l'auteur, une collection des Poissons re- cueillis dans les rivières et les lacs de l'Auvergne. Pour le midi de la France, M. Fabre, professeur au Lycée d'Avignon, a prêté un concours qui a été précieux, les Poissons des eaux de nos départements méridionaux ayant été peu observés jusqu'à présent par les naturalistes. M. Fabre a j-ecueilli les espèces qui vivent dans le cours inférieur du Rhône, et il a exploré la Sorgue et la Durance. M. le docteur Du fossé, à Marseille, s'est occupé des Poissons qui remontent le Rhône à certaines époques de l'année. D'un autre côté, M. Lacaze-Duthiers, aujourd'hui profes- seur au Muséum d'histoire naturelle, qui s'était chargé pen- dant son séjour à Lille de réunir les espèces que l'on pêche dans les eaux du département du Nord, a ensuite recueilli avec un grand soin les Poissons du Lot, de la Dordogne, etc. , et M. Drème, avocat général à Agen, a complété la collec- tion des espèces delà même contrée. M. le docteur Tho- mas s'est occupé en particulier des eaux du Tarn. M. Joly, le professeur de la Faculté des sciences de Toulouse, a PRÉFACE. XI rouni les Poissons de la haute Garonne et du canal du Midi. M. le capitaine Du voisin, à Biarritz, a pris la peine d'en- voyer les espèces peu nombreuses que l'on prend dans le ))etit lac Mariscot. M. Aug. Duméril, le professeur du Muséum d'histoire naturelle, chargé des collections des reptiles et des pois- sons, a fourni à l'auteur les moyens de comparer les indi- vidus étudiés par Cuvier et Valenciennes. Ce n'est pas tout encore; M. Ch. Millet, inspecteur des forêts, qui depuis quinze ans s'occupe de la manière la plus sérieuse de l'étude des Poissons, principalement sous le rapport économique, et qui a rassemblé une multitude d'observations et de renseignements d'un grand intérêt, a tout mis à la disposition de l'auteur. Ainsi, ce sont des éléments déjà fort considérables qui ont servi à la composition de ce livre. Cependant on est bien loin encore d'avoir tout vu, tout exploré, tout ob- servé pour les Poissons de nos rivières ; peut-être cet ou- vrage donnera-t-il à plusieurs le goût de poursuivre des observations, la facilité de les faire connaître, l'envie de contribuer à rendre plus parfaite l'histoire des Poissons des eaux douces de la France, le désir de s'occuper de la multiplication des espèces utiles en suivant les indications fournies par la méthode scientifique. C'est la seule ambi- tion que l'auteur puisse concevoir. TABLE DES MATIERES. Préface Table dks matières xn HISTOIRE GEAÉRALE DES POISSOKS i g 1. — L'abondance des Poissons dans les eaux douces de la France id. § 2. — De quelle manière les Poissons ont été observés dans l'an- tiquité et au moyen âge ti ë 3. — Des études sur les Poissons depuis le commencement de la Renaissance jusqu'à la fin du xvni* siècle 14 ^4. — Des études sur les Poissons depuis le commencement du xix*^ siècle jusqu'à la mort de Cuvier en 1832 2C § o. — Des études sur les Poissons depuis la mort de Cuvier jus- qu'au moment actuel 40 ^6. — Des caractères qui distinguent les Poissons des autres groupes du Règne animal 52 ë 7. — Des téguments 34 ë î>. — Ue la charpente solide des Poissons o7 § y. — Des muscles et des mouvements 72 § in. — Du système nerveux 74 ë 11 . — Des organes des sens b>2 ë 12. — De la respiration et des organes respiratoires 87 ë 13. — De la vessie natatoire 94 § 14. — De la circulation du sang 9ti ^ lo. — Des lonctions digestives et des organes de la digestion. . . lOl § itj. — Des organes de la sécrétion urinaire lOU g 17. — De la reproduction 1 1 U § 1». — Du développement 110 ë l'j. — De la classification des Poissons 1 lU HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSOAS 125 Les Poissons osseux id. L ORDRE DES AGANTHÛPTÉRYGIENS id. LA FAMILLL DES PLRCIDES [PercicUe) UO ),E GENRE Perche i^pLixaj 129 La Perche de rivière [Peiru fhuiatiiis) làO La Perche des \ osges 1 40 LE GENRE APRON {A)>p)'0) 1 42 L'Apron commun {A:>prû vulyans) 143 LE GENRE Gremille {Accrinaj 149 La Gremille commune [Acerina anuia) 151 TABLE DES MATIERES. xiii LA FAMILLE DES COTTIDES {Cottidœ) 159 LE GENRE ChaBOT {Cottus) 1 60 Le Chabot de rivière {Cottus gobio) lOi LA FAM[LLE DES GASTÉROSTÉIDES {Gasterostddœ) 174 LE GENRE ÉpiNocHE {Gcisterosteus) 177 Les Épiuoches proprement dites 213 L'Épinoche aiguillonnée {Gasterosteus aculeatm) 214 L'Épinoclie neustrienne {Gasterosteus neustrianus) 220 L'Épinoche demi-cuirassée {Gasterosteus semihricatus) 222 L'Épinoche demi-armée [Gasterosteus semiarmatus) 224 L'Épinoche à queue lisse {Gasterosteus leiurus) 225 L'Épinoche de Bâillon {Gasterosteus Bailloni) 231 L'Épinoche argentée {Gasteroiteus argent alissimus) 232 L'Épinoche élégante {Gasterosteus elegans) 234 Les Épinochettes 236 L'Épinochette piquante {Gaderosteus pungitius) 23S L'Épinochette bourguignonne {Gasterosteus burgundianus] 240 L'Épinochette lisse {Gasterosteus lœvis) 242 L'Épinochette lorraine {Gwiterosteus lothaiiugus) 244 L'Épinochette à tète courte {Gasterosteus breviceps) 245 LA FAMILLE DES MUGILIDES {Mugilidœ) 246 LE GENRE McGE {Mugil) 247 Le Muge capiton [Mugil capito) 248 Le Muge céphale {Mugil cephalus) 251 LA FAMILLE DES BLENMIDES [Bknniidœ) 253 LE GENRE Blennie {Bleunius) 254 La Blennie cagnette [Blennius sujefia^ius) 255 La Blennie alpestre {Blennius alpiestris) 261 L'ORDRE DES MALACOPTÉRYGIENS 264 LA FAMILLE DES PLEURONECTIDES {Pleuronectidce) 265 le genre Pleuronêcte {Pleuronectes) 266 Le Pleuronêcte flet {Pleuronectes flesus) 267 LA FAMILLE DES GADIDES [Gadidœ] 270 le genre Lote {Lota) 271 La Lote commune {Lota vulgaris) 272 LA FAMILLE DES CYPRLMDES {Cyprinidœ) "^77 LE genre Loche {Cobitis) 279 La Loche franche [Cobitis barbalula) 2)^0 La Loche de rivière {Cobitis tœnia) 285 La Loche d'étang {Cobitis fossilis) 289 LE genre Goujon {Gobio) 293 XIV TABLE DES MATIÈRES. Le Goujon i>e kivièkk , . . , 293 LE GENRE Baubeau (Barbiis) 301 Ee Barbeau commun 'Barhu>i fhi'iai.ilis) 302 Le Barbeau méridional {Barbus imridionalis) 313 I.E GENRE Tanchi-: {Tvim] 316 l>a Tanche commune ( Tinfa vuli/aris) 317 LE GENRE Carpe {Cyprinus) 321 La Carpe commune {Cyprinui Carpio) .)22 La Carpe à cuir 330 La Carpe bossue id. La Carpe reine id. La Carpe de Hongrie id. La Carpe à fête de daupliin id. La Carpe de Kollar {Cypriims Kollarii) 331 LE genre Cyprinopsis {Cyprinopsis) 335 Le Cyprinopsis Carassin {Cyprinopsis Curas^ms) 336 Le Cyprinopsis gibèle {Cyprinopsis Gibelio) 340 Le Cyprinopsis doré {Cyprinopsis auratus) 343 LE GENRK Bouvière [Bhodeus) 345 La Bouvière commune {Rhodeus amarus) 346 LE GENRE Brême {Abramis) 3o0 Les Brèmes proprement dites 351 La Brème commune {Abramis brama) id. La Brème de Géhin {Abramis Gehini) 355 La Brème de Buggenhagen {Abramis Buggenhagii) 357 Les Blickes {Blieca) 359 La Brème bordelièrc {Abramis bjœrkna) id. La Brème rosse {Abramis abramo-rutihisi 361 LE GENRE Ablette {Albumus] 362 L'Ablette commtme {AUjunni^ htridiis) 364 L'Ablette Mirandelle (Albumus MirandeUa) 369 L'Ablette de Fabre {Albumus Fabrœi] 370 I /Ablette Spirlin {Albumus bipimdatut) 371 L'Ablette Hachette {A Iburrnis dolabratus) 375 le genre Rotkngle {Scardinius) 376 La Rotengle commune [Scarditnu<; crythrophthalmu'^) 377 LE genre Gardon {Leuciscvs) '. . . . 3S | Le Gardon commun {Leuciscus rattlus) 382 Les variétés du Gardon commun 3S5 Le Gardon Jesse 386 Le Vengeron id. Le Gardon de Sélys id. Le Gardon pAlefleu^îVws pallens) id. LE GENRE IliE {Mus) -^^^ L'ide mélanole {Mus mekwotus) 3S9 TABLE DES MATIÈRES. xv LE GENRE CHEVAINE (SqUaMus) 390 La Chevaine commune (Squalim cephalus) 392 I^a Chevaine méridionale {SquaUus meridionaJi^) 396 La Chevaine treilhigée {Squalvis dathratm) 308 La Vandoise Auboiir {Squalim hearnemh) 400 La Vandoise commune (Squalius leucùms) 401 Le Ronzon 404 Le Poissonnet id. Le Rostre id. La Vandoise bordelaise [Squalius hurdvjalen^is) 405 Le Blageon commun {SquaHuf Agassizii) 4(i0 LE GENRE Vairon {Phoxvnis) 409 Le Vairon commun {Phoœvml § 5. — La pisciculture depuis le commencement du dix-neu- vième siècle jusqu'à l'époque actuelle 571 § 6. — Des pratiques mises en usage pour la pisciculture 597 § 7. — Des conditions nécessaires à la propagation des Poissons. 610 UISTOIRE DE LA LÉGISLATION, relative à la pécbe et au commerce des Poissons des eaux douces 024 § 1. — Les ancicMinos ordonnances royales depuis les premiers siècles de la monarcliie l'rançaise jusqu'en 1069 id. § 2. — La législation depuis 1669 jusqu'en 1829 633 § 3. — La législation actuelle 641 Table alphabétique des noms des Poissons 051 ri.N DE LA TAULE DES MATIÈRES. LES POISSONS DES EAUX DOUCES DE LA FRANCE HISTOIRE GENERALE § 1. — L'abondance des Poissons dans les eaux de la France. La France, arrosée par de grands fleuves, par de nombreuses rivières, les unes rapides, les autres lentes dans leur cours, devait autrefois être merveilleusement peuplée de Poissons. De nos jours, les eaux douces en fournissent encore à la consom- mation des quantités appréciables, mais les fleuves, les ri- vières, les lacs, les étangs, tendent à se dépeupler, et la dépo- pulation semble même marcher assez rapidement pour que de vieux pêcheurs se rappellent un temps oii leurs filets rappor- taient de plus lourdes charges, oij le travail donnait plus d'ai- sance à la famille. A cette époque oii commence l'histoire de notre patrie, lors- que les légions de César envahissaient la Gaule, alors que le sol était couvert de forêts qui s'étendaient jusqu'aux rives des fleuves, les animaux aquatiques abondaient certainement dans les grands cours d'eau, comme ils abondent encore aujourd'hui Blanchard. 1 2 mSTOIRt: GÉNÉRALE DES POISSONS. dans quelques misérables ruisseaux échappés à l'attention des hommes. Il n'y avait point de bateaux à vapeur sillonnant les rivières et envoyant l'eau frapper les berges, de manière à éparpiller et à faire périr les œufs des Poissons cachés parmi les herbes. 11 n'y avait pas de ces villes immenses dont les égouts viennent charger l'eau d'un fleuve de matières infectes. Il n'y avait point d'usines versant dans les rivières, des déjections qui tuent tous les êtres vivants. 11 n'y avait point d'ingénieurs des ponts et chaussées, qui, sous le prétexte de curage, faisaient enlever toutes les herbes, détruire toute la végétation aquatique ser- vant de refuge ou de nourriture à une foule d'animaux. Il n'y avait pas, enfin, de ces vastes cités qui attirent à elles et con- sonniient une grande partie de ce qui est produit au loin. Les Poissons des eaux douces devaient constituer une très- grande ressource alimentaire pour nos ancêtres d'il y a dix-huit ou vingt siècles. Les populations établies dans le ^oisinage des fleuves et des rivières, ou groupées autour des lacs ; celles des pays couverts d'étangs et de marais, étaient habituées sans doulc.à^oir des pêches qui de nos jours paraîtraient des plus miraculeuses. Dans les contrées où la civilisation n'a point pénétré, ou s'est peu étendue, les hommes vivent presque exclusivement des productions naturelles de leur sol. Ils tirent leur subsis- tance en grande partie des végétaux qui croissent spontané- ment dans la contrée, et d'animaux dont il suffit de s'emparer. Dans les temps primitifs, il en hit ainsi dans les régions du monde qui éblouissent aujourd'hui par les merveilles de l'in- dustrie de leurs habitants. Partout oii l'homme n'a d'autre res- source propre à assurer sa vie matérielle, que les animaux de ABONDANCE DES POISSONS. 3 ses forêts, de la mer qui baigne ses côtes, des lacs qui s'éten- dent sur ses terres, ou des fleuves qui les parcourent, il respecte les biens dont la nature Ta entouré. Le sauvage ne fait tomber l'oiseau sous sa flèche qu'au moment oîi la faim l'y oblige. Son intérêt lui conseille de ne pas détruire, de ne rien sacrifier quand la nécessité ne le commande pas. Nous ne pouvons, à la vérité, juger d'une manière absolu- ment certaine de l'abondance des Poissons dans l'ancienne Gaule ; mais connaissant d'ailleurs la multiplicité des êtres vivants dans les eaux qui ont été épargnées par les hommes ; considérant les heureuses conditions naturelles de la plupart de nos fleuves et de nos rivières, on demeure convaincu qu'avec le développement de l'industrie et du commerce, une des res- sources alimentaires du pays a été presque tarie. Dans les premiers temps de la domination romaine, il com- mença sans doute à s'effectuer bien des changements dans nos cours d'eau. Lorsque la navigation s'étendit sur les fleuves et les rivières, les animaux aquatiques durent nécessairement en souf- frir. Pour rendre facile le passage des bateaux, on ne manque jamais d'arracher les herbes autant qu'il est possible; alors la subsistance des Poissons herbivores est anéantie, et, avec elle, la multitude des mollusques et des insectes servant de pâture aux Poissons carnassiers, cpii sont les plus nombreux et en général les plus estimés. D'un autre côté, les armées conquérantes regardent peu à ravager le pays conquis, et les invasions des Romains, des Francs, des Bourguignons, n'ont pas été proba- blement sans faire quelque tort aux giboyeuses forêts, aux poissonneuses rivières de la Gaule. Mais, à cet égard, on serait embarrassé s'il s'agissait de préciser des faits; l'histoire ne garde pas le souvenir de ces détails. 4 HISTOIRE GÉNÉRALE DES POISSONS. Vint une époque en France où les Poissons des eaux douces furent en grande estime. On cherchait à les multiplier; on les protégeait sur beaucoup de points du territoire. Au moyen âge, parmi les maisons religieuses, les abbayes qui s'élevaient si nombreuses ; les unes étaient situées à peu de distance des rivières, les autres étaient entourées d'étangs qui devaient four- nir une partie de la subsistance de la communauté. L'intendant des eaux, le frère Aquarius ^, que l'on voyait à certains jours, monté sur une barque, jetant ses filets, s'efforçait certainement, avec toute la sagesse imaginable, d'entretenir de.ns les meil- leures conditions les sources d'un précieux revenu. Dans les premiers siècles de la monarchie française, alors que la plupart des âmes étaient pleines de la foi chrétienne, alors que chacun, pour ainsi dire, se soumettait sans hésitation à toute prescription de l'Église, les Poissons étaient bien néces- saires pour les jours de l'année où il était interdit de faire usage de la viande. Les habitants des côtes avaient 1^ mer pour nour- rice, mais les produits delà mer ne pouvaient être portés loin, dans ces temps où l'idée seule de communications rapides n'en- trait dans l'esprit de personne. L'agriculture encore restreinte, les rivières durent être mises à contribution d'une manière excessive, et ainsi se dépeupler dans des proportions notables. Le braconnage ne pouvait manquer d'être une industrie lucra- tive,- que ne réussirent guère à arrêter les édits, les ordonnances, les peines même les plus sévères. Les étangs et les marais étaient nombreux en France, et plusieurs espèces de Poissons * C'est sous ce nom, que l'on désignait dans les communautés de dif- férents ordres, le moine spécialement chargé de l'entretien des eaux et en particulier de la pèche. — Voir : Ducange, Glossarium; D'Arbois de Jubainville, Eludes sur l'état intérieur des Abbayes cisterciennes et prin- cipalement de Clairvaux, aux douzième et treizième siècles, etc. ABONDANCE DES POISSONS. 5 s'y trouvaient en grande quantité. C'était une immense res- source pour certaines provinces. Les étangs de la Bresse et de la Bombes contribuaient, dans une assez large mesure, à nourrir les habitants de la ville de Lyon. L'extension des cul- tures, l'appauvrissement des eaux, le besoin d'assainissement dans les contrées marécageuses, ont poussé les communes et les propriétaires à opérer le dessèchement d'une infinité d'étangs. Une des sources de l'alimentation publique s'est beaucoup amoindrie de la sorte, sans, peut-être, avoir toujours eu sa compensation. Ce sont là des faits d'une incontestable certitude dans leur généralité, mais il est impossible de savoir d'une manière approximative pour quelle part les Poissons des eaux douces en- traient dans l'alimentation publique aux différentes époques, par conséquent de préciser l'importance du dépeuplement des eaux de la France, dépeuplement qui n'a jamais pu s'effectuer d'une façon assez rapide pour attirer aussitôt l'attention. Au- cune espèce ne semble avoir disparu, mais chaque espèce est devenue moins abondante qu'elle n'était antérieurement. Be nos jours, l'attention est éveillée. On a gémi sur la dispa- rition des Poissons les plus estimés de nos fleuves et de nos rivières. On a songé à faire renaître l'abondance qui n'existe plus depuis longtemps. Il faut applaudir aux efforts dont le but est d'augmenter le bien-être général, et l'idée de repeupler les fleuves, les rivières, les lacs, devenus presque déserts, est trop sage pour qu'on ne s'y attache point avec énergie. Seulement, l'expérience paraît l'avoir déjà démontré, pour obtenir d'heu- reux résultats, il ne suffit pas, dans la plupart des circons- tances, de jeter en quantité de jeunes Saumons et de jeunes Truites dans les rivières. Ces Poissons ont besoin, pour grandir G HISTOIRE GÉNÉRALE DES POISSONS. et se multiplier, de conditions sans lesquelles on ne saurait con- cevoir l'espérance de les conserver longtemps. C'est là une question importante que nous aurons à examiner ailleurs. § 2. — De quelle manière les Poissons ont été observés dans l'antiquité et au moyen âge. Les Poissons ont été nécessairement, à toutes les époques, l'objet de quelques observations. Sur les rivages de la mer, les populations trouvent à leur portée une nourriture abondante. Là surtout où manque lia- dustrie, vivent des peuples pêcheurs, des peuples ichtliyopliages. Dans l'intérieur des terres, les fleuves, les rivières, les ruisseaux même, les étangs, ont leurs Poissons, qui n'ont jamais suffi, sans doute, à l'alimentation des habitants, mais qui, néanmoins, ont pu compter parfois pour une part notable dans leur consom- mation alimentaire. Pour la chasse, l'adresse, l'agilité sont indispensables; il ûuit tendre des pièges, avoir des engins assez compliqués. Pour la pêche, tout est facile relativement; quelques hameçons attachés au bout d'un fil, une nasse, l'engin le plus simple, en un mot, permet de se procurer de quoi faire un bon repas. On a un ali- ment sain, agréable, obtenu avec peu de peine. Vers le cours inférieur des fleuves, comme sur les côtes mari- times, la pêche n'a plus servi seulement à des besoins journa- liers, elle s'est élevée à la hauteur d'une industrie. Différentes espèces de Poissons qui habitent la mer viennent frayer dans les eaux douces. A certaines saisons de l'année, ces animaux re- montent les fleuves en colonnes serrées. Ils sont attendus; les pêcheurs ont leurs embarcations et leurs vastes filets préparés. D'immenses quantités de poissons sont bientôt prises ; elles ne AMIULITÉ ET MOYEN AGE. 7 peuvent être consommées de suite ; les Poissons seront séchés ou salés, et formeront des provisions pour les temps improduc- tifs, ils serviront même à un commerce. Ces pêches ont été pra- tiquées annuellement vers l'embouchure des fleuves à toutes les époques, comme elles le sont encore aujourd'hui dans l'an- cien et le nouveau monde. Les hardis aventuriers de l'Amé- rique du Nord, qui les premiers s'avancèrent dans le far-west^ trouvèrent par delà les montagnes Rocheuses les Indiens des rives du Columbia et de l'Orégon, occupés à la pêche des Sau- mons de l'océan Pacifique, qui viennent au printemps déposer leurs œufs dans les eaux courantes des rivières. Certaines observations ont été ainsi faites partout dès l'ori- gine, sur les habitudes de quelques Poissons. Parmi ces ani- maux, tous n'ayant pas la même valeur comme aliment, ils ont, dû nécessairement être l'objet de remarques sur les particula- rités pouvant conduire à distinguer au moins les espèces lès plus vulgaires. On se tromperait cependant, si l'on pensait que les Poissons si utiles à l'homme, lui arrivant comme une manne pour sub- venir à sa subsistance, ont été de bonne heure bien observés, si l'on s'imaginait que leurs espèces, sans cesse sous les yeux de tous, ont dû être parfaitement distinguées. Il n'en est rien. Les hommes, en général, ne s'inquiètent guère d'acquérir des con- naissances, lorsqu'ils n'aperçoivent pas, dans la possession de ces connaissances, un avantage direct et immédiat. Les lumières de l'antiquité touchant l'histoire naturehe des Poissons ne furent donc pas très-étendues. . Les Hébreux ne nous ont rien transmis. La pêche, du reste, ne pouvait avoir une importance considérable dans la Judée, pays éloigné de la mer, arrosé par un seul fleuve assez mé- 8 HISTOIRE GÉNÉRALE DES POISSONS. (liocre, et n'ayant que deux petits lacs d'eau douce. Néanmoins les eaux poissonneuses du Jourdain et du lac de Tibériadc per- mettaient encore, à certains jours, de faire de belles captures. Lorsqu'on jette un regard sur l'Egypte, parsemée de lacs et traversée par son immense fleuve, il vient à la pensée qu'au sein de l'antique civilisation de ce pays, les Poissons ont dû être beaucoup recherchés et assez bien observés. Cependant, sur cette terre, oîi s'élevaient les plus vastes monuments du monde, les prêtres s'étaient attachés à inspirer à la nation une sorte d'horreur pour la mer, et l'usage de se nourrir de Poissons avait été proscrit. Les peuples ichthyophages, comme il s'en trouvait sur les côtes de la mer Rouge et de la mer des Indes, ne possé- dant aucune autre industrie que celle de la pêche, étaient ré- putés les plus grossiers parmi les hommes. L'idée de défendre aux Egyptiens de manger du poisson, avait été conçue sans doute dans le but de les forcer à s'adonner davantage à l'agriculture. Mais comment obliger une nation à repousser des biens qu'il est facile de se procurer. L'interdiction n'était évidemment pas destinée à avoir un effet général. Aussi voit-on les Ég^qitiens se livrer activement à la pêche, et en consommer le produit sous toutes les formes. Des peintures en ont retracé des scènes, oîi les espèces de Poissons se trouvent représentées d'une façon assez exacte pour qu'on puisse les reconnaître ^ Les adorateurs de tous les animaux ne pouvaient guère manquer de tenir en haute considération certains Poissons, et Strabon apprend, en effet, qu'une grande espèce de Gyprinides -, * Description de rÉiji/ple. — Antiquités, t. II, pi. LXXXYII. — Caillaud, Voyage au Méroé, Paris, 1823, t. II, pi. LXXV. " On donne le nom de Gyprinides à une famille de Poissons dont la Carpe peut être considérée comme le type. ANTIQUITÉ ET MOYEN AGE. 9 le Lépidote ou Binny, et l'Oxyrrhynque, sorte de Brochet du Nil, étaient révérés par toute l'Egypte. En outre, dans plusieurs ré- gions, dans différentes \illes, une espèce particulière était spé- cialement en honneur. Des momies conservées de ces animaux sont encore aujourd'hui les témoins de ce culte étrange. L'habitude de voir et de contempler les espèces sacrées, la né- cessité de les ouvrir après leur mort pour les embaumer, avaient dû inévitablement conduire à constater des particularités relati- ves à leur organisation, ceux qui avaient mission de s'occuper de ces animaux. Rien de ce qui nous est parvenu de l'histoire des Égyptiens n'autorise à aller au delà de cette supposition. L'Ichthyologie, ainsi qu'on appellera plus tard la science ayant pour objet les Poissons, ne commence que chez les Grecs à pren- dre le caractère d'un ensemble de connaissances. Cet ensemble se trouve à peu près tout entier dans les écrits du grand natura- liste de l'antiquité. C'est Aristote, en effet, qui semble résumer en lui presque tout le savoir sur l'histoire naturelle des animaux , non-seule- ment pour les anciens, mais encore pour toute la longue période du moyen âge. Les Grecs se sont moins occupés des Poissons d'eau douce que des espèces marines, et on le conçoit : les rivières de leur pays étant le plus souvent à sec, pendant la saison chaude, et la mer, avec ses hôtes innombrables, étant partout à leur portée. Chez cette nation, les Poissons frais ou salés étaient de grande importance comme denrée alimentaire. Byzance et Sinope trou- vèrent dans ce commerce lucratif une prospérité qui eut la durée de plusieurs siècles. Dans la patrie d'Homère , certains personnages avaient pour le poisson un goût assez prononcé et assez connu do leurs com- 10 HISTOIRE GÉNÉRALE DES POISSONS. patriotes, pour les avoir exposés aux plaisanteries et aux sarcas- mes des poètes. Ce qui, au reste, dénote le mieux des observa- tions poussées assez loin et des distinctions fort nombreuses entre les différentes espèces de Poissons, de la part des Grecs, c'est la grande quantité de noms attribués dans leur langue à ces animaux, ainsi que Buffon et Guvier en ont fait la remarque. Athénée, d'ailleurs, cite une foule d'ouvrages sur ce sujet, dont il ne nous est rien parvenu. Aristote nous apparaît, seul entre tous ses compatriotes, comme le véritable savant. Nous ne devons, ni rappeler les ser- vices immenses que ce grand homme a rendus à l'histoire natu- relle, ni retracer l'étendue de sa science, ni faire ressortir la haute portée de ses vues générales, mais constater simplement ce qu'il fit ponr richthyologie. Le fondateur de l'école péripatéticienne précise avec une admirable netteté les caractères communs à tous les Poissons, ainsi que les particularités les plus essentielles de leur organisation qui les séparent des autres animaux : il si- gnale avec la même justesse les principales modifications de leurs organes, la variété de leurs instruments de locomotion, de leur genre de vie, de leurs habitudes. On va jusqu'à s'étonner de l'exactitude d'une foule d'observations dues à un homme dont la vie s'est trouvée partagée entre tant de sujets divers. A la vérité, tout n'est pas absolurnent exempt d'erreurs ou de suppositions mal fondées, et les animaux dont parle l'auteur sont souvent désignés d'une manière bien vague. Il a nommé cent dix-sept Poissons, et, en présence de cette longue nomen- .clature , les naturalistes modernes ont vu leurs efforts échouer en maintes circonstances quand ils se sont efforcés de recon- naître un grand nombre d'espèces signalées par le philosophe de Stagire. ANTIQUITÉ ET MOYEN AGE. Il L'impulsion donnée aux études d'histoire naturelle par Aris- tote s'affaiblit après sa mort, sans cependant s'éteindre de suite. Il nous serait permis de citer de ses disciples, des observations relatives à notre sujet , et en particulier celles de Théopliraste. Mais l'intérêt de ces observations est médiocre; nous ne jugeons pas nécessaire de nous y arrêter. La science , on le sait , n'est pour rien dans la grandeur de Rome. Il fut une époque où, parmi les principaux personnages de l'antique capitale du monde, on s'occupa prodigieusement des Poissons; mais, dans cette occupation, personne ne songea à acquérir des notions exactes sur les êtres recherchés comme objets d'amusement ou de gourmandise. C'est l'amour de tous les genres de spectacle, c'est la passion du luxe, qui poussèrent les riches à se livrer aux plus folles dépenses pour faire con- struire des viviers et y entretenir une multitude de Poissons. Les piscines d'eau douce étaient déjà fort répandues au temps de Ce sar et d'Auguste, comme l'apprennent Varon et Columelle. On ne devait pas s'en contenter. Des viviers établis près de la côte et souvent construits dans des proportions immenses , fu- rent alimentés par l'eau de la mer. LucuUus dépassa tous les au- tres dans ses fastueuses dépenses; aux en\ irons deNaples, il fit creuser une montagne dans le seul but de faire arriver l'eau de la mer dans l'un de ses bassins. Dans les habitations somptueuses, des rigoles étaient ména- gées pour alimenter des réservoirs dans lesquels nageaient des Mullcs ; on se plaisait à voir le spectacle des changements de couleur, des dégradations de nuance, que présentent ces ani- maux sur le point d'expirer. C'était peu encore pour les Romains d'avoir les espèces de leurs côtes. On allait en pêcher au delà des colonnes d'Hercule, 12 HISTOIRE GÉNÉRALE DES POISSONS. et un amiral, Optatus Elipertius, commandant de la flotte sous l'empereur Claude, fut employé à répandre dans la mer depuis Ostie jusqu'aux: rives de la Campanie, le Scare, qui ne se trou- vait que dans la mer de Grèce. Toutes ces magnificences qui procuraient tant de sujets dignes d'étude, étaient condamnées à demeurer stériles. Il n'y avait pas à Rome d'Aristote pour faire profiter l'esprit humain de la présence de ces nombreuses richesses de la nature. Pline s'est contenté de puiser dans l'auteur grec, de recueihir quelques as- sertions, et il paraît surtout avoir pris plaisir à faire le récit des folles dépenses auxquelles se livraient les vainqueurs du monde pour déployer un faste inouï. Les naturalistes, poussés par le désir de retrouver toutes les lumières de l'antiquité, ont fouihé et commenté les écrits des Latins postérieurs à Pline, lorsqu'il y avait espérance de saisir un fait concernant l'histoire des animaux. On ne peut dire que leurs recherches aient été fécondes ; ehes ont montré néanmoins qu'à l'époque de la décadence romaine, beaucoup de notions vagues ■ou incomplètes existaient sur une infinité de sujets. Un poëte qui vivait au commencement du troisième siècle, Oppien, l'auteur des Halieutiques, semble s'être efforcé de re- cueillir tous les faits connus avant lui. Dans son poëme sur la pêche, il ne cite pas moins de cent vingt-cinq Poissons, parmi les- , quels on en compte environ le cinquième dont il n'est fait au- cune mention dans les écrits précédents. Athénée, supposant dans une assemblée d'érudils assis au même festin luic conversation sur les mets ^, a donné aussi l'occasion de rechercher des traces des connaissances en his- • Deipnosophislœ. AiNTIQUITÉ ET MOYEN AGE. 13 toire naturelle que possédaient les anciens. Le profit de ces re- cherches a été très-faible. Voici encore Claude Elien, cpii a laissé un ouvrage en dix-sept livres sur les propriétés des ani- maux. On s'attendrait à rencontrer dans un traité, des rensei- gnements ne figurant pas ailleurs ; mais le goût et le talent de l'observation manquaient à peu près universellement. L'œuvre d'Élien est une misérable compilation. Cependant, au quatrième siècle, survient un poëte qui est en même temps un véritable naturaliste , un observateur parlant de ce qu'il a vu lui-même. C'est Ausone ^, un Gallo-Romain né à Bordeaux, précepteur de l'empereur Gratien, puis consul, et enfin, auteur d'un poëme de la Moselle. Il décrit d'une manière reconnaissable quatorze espèces de Poissons cjui étaient demeu- rées, pour le plus grand nombre, inconnues des Grecs et des Romains. Pour la première fois, il est question des Truites et du Barbeau. Les écrivains postérieurs sont pour nous absolument dénués d'intérêt. Les connaissances de l'antiquité étaient perdues pour la plupart. L'esprit humain était endormi pour la durée d'une suite de siècles. D'après une comparaison attentive des ouvrages des Grecs et des Romains, Cuvier a compté que les anciens avaient distingué environ cent cinquante espèces de Poissons. Ils les avaient nom- mées sans jamais chercher à en fixer les caractères ; aussi bien des fois, suivant toute probabilité, des noms différents s'appli- quent-ils à la désignation de la même espèce. L'organisation de ces animaux n'avait été, depuis Aristote, l'objet d'aucune étude. * Decius Magnus Ausonius, mort en 394. U HISTOIUK GEXKUALE DES POISSONS. Au treizième siècle, lorsque le désir de reconquérir le savoir de l'antiquité commence à se manifester, de nobles aspirations s'élèvent. Albert le Grand conçoit un large plan pour un traité sur les animaux; mais l'œuvre était immense, les matériaux étaient rares , les copies ou les traductions des vieux auteurs étaient fautives. Il devenait difficile, dans de semblables condi- tions, de bien remplir un aussi vaste programme. Néanmoins , Albert le Grand , dans son livre consacré aux Poissons, cite plusieurs espèces d'après ses observations parti- culières. Les mêmes remarques s'appliquent aux travaux d'un autre frère prêcheur de la même époque, Vincent de Beauvais, qui a également écrit sur les Poissons, avec plus d'étendue qu'Albert le Grand, d'après des textes plus corrects et aussi d'après quel- ques investigations personnelles. Rien, ailleurs, de cette longue période du moyen âge ne mérite d'être mentionné. Nous com- prenons à peine aujourd'hui jusqu'à quel point on a pu demeu- rer ignorant des choses les plus vulgaires. Mais l'époque de la Renaissance arrive , les œuvres de l'anti- quité se répandent, le goût des lettres, la passion des découver- tes, l'amour des recherches scientifiques se propagent, et bien- tôt les êtres animés seront le sujet des études les plus sérieuses. § 3. — Des études sur les Poissons, depuis le commencement de la Renaissance jusqu'à la fin du dix-huitième siècle. Avec le seizième siècle s'ouvre cette grande période, magni- fique pour les sciences naturelles. L'Ichthyologie ne tarde pas à recevoir les avantages du nouveau mouvement intellectuel dont toutes les branches des connaissances humaines vont profiter. Avant de s'engager dans l'étude directe de la création, on paraît DE LA REXAISSxVNCE AL XVIII'' SIÈCLE. il» sentir qu'un point de départ est nécessaire ; ce point de départ sera fourni par les écrivains de l'antiquité. Il s'agit d'abord de les bien entendre, d'être fixé sur la nature des êtres dont ils ont parlé. Alors on voit Paul Jove ^ l'historien illustre, s'adonnant à la recherche des noms attribués aux Poissons par les anciens Romains ; Massaria^, commentant de la même manière le neu- vième livre de Pline ; Gilles, interprétant Élien et comparant les noms latins et français des Poissons de Marseille ^, d'autres en- core s'engageant dans les mêmes voies. A certains moments, des questions auxquelles personne n'a- vait songé, des besoins que nul n'avait reconnus, viennent tout à coup, comme par une sorte d'enchantement, occuper à la fois l'esprit de plusieurs hommes qui s'imaginent chacun être seul en possession de son idée. Le seizième siècle avait accompli la moitié de son cours, et il n'était venu dans la pensée d'aucun savant de rassembler les espèces d'animaux de Tune ou l'autre des principales formes zoologiques, et d'en donner des descriptions et des figures pro- pres à faire connaître leurs caractères les plus remarquables, leurs particularités les plus curieuses. Voilà que presque en même temps , de 1S53 à 1555 , paraissent des travaux sur les Poissons conçus d'après ces vues, par trois naturalistes dont les noms sont restés dans la science en grand honneur. ' Paolo Giovio, né à Côme en 1483, mort à Florence en loo2. — De romanis piscibus Libellas ad Ludovicum Borbonium cardinalem. — Rome, fol. io24. — 8°, io27. ' Francisci Massarii la nonum Plinii de Naturali Historia lihrum Casti- galiones et annotationes. — Bâle, do37, et Paris, 1342. — Le neuvième livre de Pline est celui qui traite des Poissons. ^ Pierre Gilles ou Gyllius, né à Albi en 1490, mort en looij. — De 7iominibm gallicis el lati7ïis Massiliensiwn, lo35. IG HISTOIRE GÉNÉRALE DES POISSONS. Ces trois naturalistes, c'est Pierre Belon, né vers 1518, qui se livre avec ardeur à l'étude des animaux, qui voyage en Grèce, dans l'Asie Mineure, en Egypte et qui est assassiné dans le bois de Boulogne en 1564; c'est Salviani, de Cittadi Gastello, dans les États pontificaux, né en 1513, médecin des papes Marcel II et Jules III, mort en 1572; c'est enfin Rondelet, né en 1507 à Montpellier, qui devient professeur dans cette ville, qui voyage en France, en Italie, dans les Pays-Bas, avec le cardinal de Tour- non ; qui trouve un collaborateur dans l'évêque de Montpellier, Guillaume Pellicier, et qui meurt en 15G6. Belon, Salviani, Rondelet, ne sont plus des compilateurs, comme tous ceux qui les avaient précédés depuis Aristote. Ils ont vu et examiné les Poissons dont ils parlent; sous leurs yeux, ils en ont fait tracer des représentations qui, sans être d'une vérité parfaite, permettent de reconnaître les espèces qu'ils ont observées. Ces naturalistes, il est vrai, sont loin de s'être appli- qués à décrire avec toute la rigueur désirable les sujets dont ils s'occupaient. Ils subissaient l'influence de leur époque , en croyant qu'il importait surtout de déterminer les noms que les différents animaux portaient chez les anciens, en jugeant que leur histoire devait acquérir de la valeur par des fragments em- pruntés aux vieux auteurs, plutôt, que par le simple récit de leurs observations. Mais Belon, Salviani, Rondelet, ont donné de nombreuses figures qui ont beaucoup contribué aux progrès de richthyologie. Sous ce rapport, Rondelet a conservé un avan- tage très-marqué sur ses deux contemporains. On penserait volontiers que le champ préparé par ces natu- ralistes va être bientôt cultivé avec plus de soin, que de nou- velles études vont perfectionner une histoire encore à l'état d'ébauche. Il n'en fut rien cependant. De vastes compilations DE LA RENAISSANCE AU XVIIP SIÈCLE. 17 qui n'ont pas été inutiles, comme celles de Conrad Gesner et d'Ulysse Aldrovande, des recherches particulières entreprises la plupart sur des animaux des pays lointains, sont pour une longue période les seuls ouvrages dont on trouve à faire mention. D'un autre côté, vers le milieu du seizième siècle, on commença à s'occuper sérieusement de la conformation intérieure de l'homme et des animaux. Le célèbre professeur de Padoue, Fabrizio d'Aquapendente, entreprend des recher- ches anatomiques sur les Poissons, étudie leur mode de repro- duction, leurs écailles, etc. Son élève, son successeur dans sa chaire, Casserio, porte ses investigations sur les organes des sens de ces animaux. Un professeur de Naples, Severino, exa- mine différentes parties de leur organisation et s'attache à prou- ver que les Poissons respirent l'air dans l'eau, tout en se mé- prenant néanmoins d'une manière complète à l'égard de leur organe respiratoire. Borehi de Naples, successivement profes- seur à Pise et à Florence, s'attache à déterminer le mécanisme de la natation et indique l'usage de la vessie natatoire. Plusieurs autres anatomistes constatent des faits isolés. Un peu plus tard, un savant français resté célèbre, Joseph Duverney, membre de l'Académie des sciences, professeur au Jardin du roi, de 1679 à 1730, eut le mérite de ftiire connaître le premier, les organes et le mécanisme de la respiration des Poissons, ainsi que le cours du sang dans leurs branchies. Vers le même temps, divers auteurs enrichissaient la science d'ob- servations particulières sur certaines espèces. On ne savait en- core presque rien sur les formes du cerveau de ces êtres aqua- tiques dont l'intelligence et les instincts paraissent si faibles ; lin médecin anglais, Samuel Collins, combla cette lacune par Bl-ANCHAIiD. 2 18 HISTOIRE GÉXÉHALE DES POISSONS. une publication accompagnée de planches bien exécutées *, Une foule de matériaux disséminés, de connaissances épar- ses, s'était formée pendant le seizième et le dix-septième siècle. Beaucoup d'écrits auraient pu facilement rester inconnus aux nouveaux scrutateurs de la nature ; mais, par bonheur, survien- nent le plus souvent des hommes animés du désir de satisfaire au besoin qui domine. Des recueils où se trouvaient rassemblés la plupart des mémoires relatifs à l'organisation des animaux furent mis au jour ^. Les animaux avaient toujours été décrits presque sans ordre ; l'idée de les grouper d'après des caractères communs s'était à peine manifestée depuis Aristote ; les avantages d'une véritable méthode n'avaient frappé l'esprit de personne, lorsque parut l'un des plus grands naturalistes du dix-septième siècle. C'était Rai, un théologien anglais, qui fut le premier à concevoir la pensée des classifications zoologiques. Il poursuivit son œuvre de concert avec son élève et son ami, \Yillughby, et en 1686, ce dernier fit paraître une histoire des Poissons, qui marque une époque pour l'Iclithyologie ^. Pour la première fois, les Poissons sont décrits d'après nature et avec une certaine précision ; ils sont classés d'après des caractères tirés de leur conformation. Si les faits ne sont pas toujours en 1 A System of Anatomy treatincj of the hody of man, beasts, birds, fishcs, etc., 2 vol. in-fol. Lond., 1685. 5 Blasius, Anatome animalium terrestrium, volatilhtm, aquatilhim, etc., structuram naluralem, ex veterum recentiorumque propriis ohservnlionibus exponens, in-4. Amsterdam, 1G81. — Valeatin, Amphitheatrum zootomi- cum, in-fol. Francfort, 1720. ' Francisci Willughbeii, armigeri, De Historia Piscium libri IV, jusm et sumptibus Socictatis regiœ Londinensis editi, etc., totum opus recognovit, coaptavit, supplevit, libnnn eliam primum et secundum adjecit Joli. Raius; Oxford, fol. 1G86. DE LA RENAISSANCE AU XVIII^ SIÈCLE. 19 accord avec la méthode, si les genres ne sont pas encore nette- ment définis, l'heureuse inspiration qui a conduit l'auteur, n'en est pas moins appelée à porter ses fruits. Après la pubHcation de Rai et AMllughby, un demi-siècle s'écoule sans que l'histoire naturelle des Poissons se perfectionne d'une manière éclatante. Un certain nombre d'écrits et de figures viennent accroître le domaine des connaissances, sans porter le cachet d'aucune vue générale, le signe d'aucune véri- table découverte. Il faut arriver vers le tiers du dix-huitième siècle pour voir la zoologie revêtir définitivement sa forme et prendre le caractère d'une vaste science ; c'est l'époque de Linné et de Buffon : d'un côté la précision, l'ordre, la méthode; de l'autre, l'observation des détails caractéristiques et des particularités biologiques, revêtue de toutes les magnificences et de tous les charmes de la pensée. Un contemporain de ces hommes ifiustres, un jeune Suédois plein de génie, Pierre Artedi, passionné pour l'étude des Pois- sons, va accomplir une tâche brihante. Il prend pour guide et pour point de départ l'ouvrage de ^^^illughby; il en saisit les défauts et se donne pour mission de combler une lacune delà science. Il formule des règles pour les divisions zoologiques, pour la nomenclature des genres et des espèces, et répartit tous les Poissons dans quatre ordres, s'appuyant pour sa classifica- tion sur la consistance du squelette, sur la forme des opercules et des branchies, sur la nature des rayons des nageoires, sans tenir compte des conditions de séjour qui avaient conduit les anciens naturalistes aux rassemblements les plus étranges. Artedi imagine pour désigner les ordres, ces noms de Malaco- ptérygiens, d'Acanthoptérygiens, de Chondroptérygiens, si gêné- 20 HISTOIRE GÉNÉRALE DES POISSONS. raloment employés depuis, qu'ils sont presque devenus des mots de la langue française.- Il caractérise les genres d'après le nombre des rayons de la membrane des ouïes, d'après le nombre et la position des nageoires, d'après les dents, la con- formation des écailles et même les parties internes, comme l'estomac et les appendices pyloriques. On voit par ces détails que l'auteur comprenait son sujet tout autrement que ses devan- ciers. Artedi, mort par accident, à l'âge de trente ans, laissa ses travaux inédits *. Ce fut Linné, qui, après avoir racheté ses ma- nuscrits, les mit en ordre, les compléta et fit paraître Touvrage àLeyde, enl738 2. Avec Linné, il est inutile de le rappeler tant le fait est connu, la zoologie descriptive revêt une forme toute nouvelle, elle acquiert un caractère de précision ignoré jusqu'alors, le système de nomenclature est désormais fixé d'une façon si heureuse, qu'on ne trouve rien d'aussi parfait à lui comparer. Les natu- ralistes avaient, sous un nom commun, constitué des réunions d'espèces, c'est-à-dire des genres, et, afin de distinguer les espèces entre elles, ils n'avaient rien trouvé de mieux que de les désigner par une phrase plus ou moins longue, exprimant leurs particularités les plus manifestes. Linné imagine d'appliquer aux espèces un nom simple, qualificatif, qui s'ajoute au nom du genre. De là, cette nomenclature binaire, bientôt universelle- ment adoptée, ayant l'avantage d'offrir pour tous les êtres une désignation étroite et toujours claire, et de fournir en même temps à l'esprit un aperçu plus large par le nom géné- rique. * Né dans la paroisse d'Auunds, en Angermanic, en ITOo ; il se noya dans un des canaux d'Amsterdam, le 5 septembre 1735. " Ichlhyologia sive opéra omnia de Piscibu^o, mort à Paris en 1757. — Mémoires de l'Académie des Sciences, 171 4 et 1710. ^ Albert de Ilaller, né à Berne en 170!^, mort en 1777. ' Né à Leyde en 1722, mort à La Haye, en 1789. DE LA RENAISSANCE AU XV1II« SIÈCLE. %\ Jusque-là, les anatomistes restaient toujours étrangers aux études de ceux qui se proposaient d'écrire l'histoire des ani- maux, et ces derniers ne portaient aucune attention aux décou- vertes des anatomistes. Le premier, qui tenta de relier les deux ordres de recherches appartenant en réalité à une science uni- que, fut Vicq-d'Azyr, dont la vie a été trop courte pour la gloire des sciences naturelles *. Mais l'auteur, qui a eu le mérite de dévoiler une grande partie des principaux faits de l'organisation interne des Poissons, est Alexandre Monro, professeur de l'Université d'Edimbourg. Les travaux de ce savant, sur l'appareil digestif, sur l'appareil de la circulation du sang, sur le système nerveux, sur les organes des sens des Poissons, ont une importance telle, qu'aujourd'hui en- core, les naturalistes sont obligés de les consulter, malgré les nombreuses recherches anatomiques dont les Poissons ont été l'objet \ Des observations plus restreintes sont venues aussi, d'autre part, ajouter bien des renseignements précieux sur la structure de ces êtres aquatiques qui représentent dans le Règne animal un type parfaitement caractérisé. Les organes des sens de ces animaux excitèrent à un haut degré l'intérêt des physiciens et des physiologistes. Antoine Scarpa, le dernier des grands ana- tomistes de l'Italie, livra les^résultats de ses belles études sur le sens de l'odorat et sur le. sens de l'ouïe. Un professeur de Pa- doue, Gomparetti, s'occupa également de l'appareil auditif. En France, Broussonnet traita de la respiration des Poissons, * Félix Vicq-d'Azyr, né à Valogncs en 174S,mort en 1794, secrétaire perpétuel de l'Académie française, membre de l'Académie des sciences. ^ Observations on the structure and functions of the nervous System, fol. Edinburgli, 1783. — Tlie structure and physiology of fishcs cxplained and compared with those ofman andother animais, fol. Edinburgli, 178o. 2G HISTOIRE GÉNÉRALE DES POISSONS. et en Italie, riuibilc naturaliste, Spallanzani, fit à ce sujet des expériences des plus remarquables. Si nous voulions énumérer absolument tous les écrits se rap- portant à notre sujet, qui furent mis au jour pendant le dix- huitième siècle, il feudrait accumuler encore bien des citations. Aussi nous pensons devoir nous arrêter après avoir signalé ce qui se produisit de plus important. Mais un ouvrage d'une valeur scientifique très-médiocre, ré- digé dans un esprit fort différent de ceux dont il a été ici ques- tion, ayant eu une popularité assez grande, ne peut être passé sous silence, à cause de son caractère spécial. C'est le Traité des pèches par Duhamel, oii l'on trouve des figures assez exac- tes, et parfois des renseignements curieux sur les Poissons. x\insi, quand le dix-huitième siècle fut achevé, les connais- sances de toute nature, relatives à l'Ichthyologie, formaient déjà un ensemble imposant. § 4. — Des études sur les Poissons, depuis le commencement du dix-neuvième siècle jusqu'à la mort de Cuvier en 1833. Dès l'origine du dix-neuvième siècle, la zoologie apparaît sous un jour presque entièrement nouveau. La scène s'agrandit. Des recherches sur l'organisation de la plupart des grands types du Règne animal sont entreprises; poursuivies avec ardeur, elles donnent à la science de magnifiques résultats. Les études ana- tomiques , entre les mains de plusieurs naturalistes habiles, prennent lui caractère d'exactitude, de précision, inconnu aux époques antérieures. Il est surtout un signe du temps, essentiel à rappeler; c'est l'idée de la comparaison qui commence à do- miner, et qui sera désormais le guide des investigateurs. Déjà, il est vrai, Vicq-d'Azyr avait montré la voie; l'honneur d'une COMMENCEME.NT DU XIX« SIÈCLE. 27 conception pleine de profondeur revient pour une part impor- tante à ce brillant observateur. Mais c'était là un fait isolé, qui ne devait être compris que plus tard. Dès l'instant oii l'on sen- tit la nécessité de déterminer d'une façon rigoureuse les res- semblances et les différences de toutes les parties de l'organisme des animaux, et d'apprécier ainsi les affinités naturelles, les classifications étaient destinées à acquérir une signification que les premiers méthodistes n'avaientpas même soupçonnée. Quand Linné et ses successeurs s'efforçaient de caractériser les genres et les groupes d'un rang plus élevé, leur but principal était de fournir un moyen rapide et commode pour arriver sûrement à la détermination du genre et de l'espèce. C'était déjà un grand but, car, avant Linné, précédé par les premières tentatives de Rai, la zoologie descriptive était une sorte de chaos rempli de ténèbres. Le jour oh un esprit puissant s'est dit : Une classifica- tion zoologique doit être le tableau de toutes les connaissances acquises sur les animaux, et, dans l'avenir, elle sera l'expression fidèle de l'ensemble des rapports naturels existant entre les re- présentants des divers types, une nouvelle lumière a conduit d'un travail presque mécanique à une opération de la plus haute philosophie. Guvier a une part bien large dans ce mouvement scientifique qui se dessine sur la limite du dix-huitième et du dix-neuvième siècle. Georges Guvier : tout le monde connaît ce nom, qui re- tentit aux oreifies comme l'une des plus nobles gloires de la France. Guvier, devenu professeur au ]\Iuséum d'histoire naturelle ', entreprit de faire, sous le titre alors nouveau 1 Georges Guvier, né à Monfbéliard, le 23 août 17G9, d'une famille pauvre, prit le goût de l'histoire naturelle dès l'âge de douze à treize ans, en copiant les figures d'animaux jointes aux œuvres de Buffon, que 2S HISTOIRE r.ÉNÉRALE DES POISSONS. do Cours (Tanatoiyiie comparée, une exposition des parti- cularités de conformation de tous les appareils organiques chez tous les principaux types du Règne animal. C'était alors possédait un de ses parents, ministre protestant dans une campagne. Devenu le protégé du duc Cliarles de Wurtemberg, il alla terminer ses études à l'Académie de Stuttgart, et se familiariser avec cette langue allemande, qui devait plus lard lui donner tant de facilité pour con- naître les écrits de l'Allemagne, pendant longtemps beaucoup trop négligés en France. Dans cette situation, le jeune homme auquel était réservé le plus brillant avenir, ne manqua pas de se distinguer dans toutes les branches de l'instruction, tout en continuant à cultiver l'his- toire naturelle. Sur le point d'obtenir un emploi en Allemagne, la posi- tion de sa famille le détermina à revenir en France, et bientôt à entrer comme précepteur dans une maison particulière. 11 arriva ainsi à Caen au mois de juillet ITcSS, n'ayant pas encore accompli sa dix-neuviéme année. Tous ses moments de loisir furent consacrés à des études zoologiques, et en 1791, il adressa au célèbre entomologiste Oli- vier, un mémoire sur les Cloportes. Néanmoins, sans quelques circon- stances fortuites, un talent destiné à s'élever au plus haut degré, pou- vait rester <à jamais dans l'ombre. Heureusement que la fortune lui procura pour le conduire à la lumière, la rencontre de bons apprécia- teurs. L'abbé Tessier, fuyant la terreur, était venu à Fécamp prendre l'emploi de médecin en chef de l'hôpital de cette ville; il eut l'occasion de connaître le jeune Cuvier, au moment où celui-ci traitait pour une place analogue à celle qu'il remplissait depuis 1788, se croyant con- damné pour longtemps à l'existence précaire et subordonnée à laquelle il était attaché. L'abbé Teissier l'engagea à faire un cours de botanique aux élèves de son hôpital, et bientôt il parla du jeune professeur dans ses lettres, à de Jussicu et à Geoffroy Saint-Hilaire. Cuvier envoya alors quelques mémoires dont Geoffroy fut enthousiasmé, et l'espoir lui ayant été donné d'être choisi comme suppléant du professeur (ï Anntomie au Muséum d'histoire naturelle, il se rendit à Paris. Les premiers temps furent pénibles, mais nommé le 2 juillet 1705 au poste qui lui avait été promis et logé au Jardin des plantes, sa brillante carrière commença. Ses travaux le grandirent de suite aux yeux de ses contemporains, dune façon qui n'est pas ordinaire. Cuvier fut élu membre de l'Institut le 17 décembre 1795, professeur à l'École centrale du Panthéon le 2 jan- vier 1790, professeur au Collège de France le 8 janvier 1800, professeur titulaire au Muséum en 1802, secrétaire perpétuel de l'Académie des COMMENCEMENT DU XIX^ SIÈCLE. 2!) une manière absolument neuve d'envisager l'étude des ani- maux. Les leçons du maître sur les organes du mouvement et sur le système nerveux, recueillies par Duméril, furent pu- bliées en 1800. Duvernoy prit des notes pour les autres sujets et les trois derniers volumes de l'ouvrage, revus par Cuvier lui- même, 011 il est traité des organes de la digestion, des appareils respiratoire et circulatoire, des organes de la génération, ont été mis au jour en 1805 ^. Les Leçons d'aria tomie comparée, qui ont été le point de départ des recherches ultérieures, résu- maient avec une admirable clarté, au grand profit de la marche de la science, à peu près tous les faits connus au commencement du siècle actuel touchant l'organisation des Poissons. On avait à cette époque fort peu étudié le squelette des Pois- sons, mais l'idée des comparaisons, qui commençait à pénétrer dans l'esprit des naturalistes, allait conduire à un genre d'in- vestigations inconnu auparavant. Un professeur de Tubingue, plus tard chancelier de l'Université de cette ville, Autenrieth, conçut la pensée de retrouver dans la charpente osseuse des Poissons les parties correspondantes à celles du squelette des Mammifères ^. Geoffroy Saint-Hilaire ^ poussa plus loin les re- sciences le 31 janvier 1803, membre du conseil de l'Instruction publi- que en 1808, maître des requêtes en 1813, vice-recteur de l'Académie de Paris en 1813, conseiller d'État, membre de l'Académie française en 1819, président du comité de l'Intérieur, chancelier de l'Instruction publique, membre libre de l'Académie des inscriptions et belles lettres le 24 décembre 1830, pairde France en 1831. Cuvier est mort le 13 mai 1832. ' Leçons d'anatomiecojnparée, t. I et II, an YIII (1800), t. III, IV et V, 1805. ^ Autenrieth, né en 1772, mort en 1833. — Bemerkungen ïiber den Bau der SchoUe (Pleuronecics platessa). — In VA'iedcmann's Archiv. Bd. I. s. M (1800). ^Etienne-Geoffroy Saint-Hilaire, né à Étampcs le io avril 1772, nommé professeur de zoologie au Muséum d'histoire par décret de la 30 HISTOIRE GÉNÉRALE DES POISSONS. cherches clans cette direction, et, à partir de l'année 1807, il donna une suite de mémoires sur les os des Poissons comparés à ceux des Vertébrés supérieurs. On ne saurait dire que l'ingé- nieux professeur du Muséum ait toujours été heureux dans ses déterminations, mais on doit constater qu'il contribua puissam- ment aux progrès de la zoologie, en insistant sur des rapports de conformation très-réels, dont les naturalistes s'étaient à peine occupés avant lui * . Une observation neuve, vraie dans sa généralité, une concep- tion hardie, avaient révélé que la tête est un assemblage de plu- sieurs vertèbres ayant subi un développement extrême et des modifications très-prononcées. Ce fiiit généralement admis de nos jours, dont la démonstration toutefois n'est pas encore four- nie d'une manière suffisante pour écarter les discussions, a été l'origine de travaux d'un grand intérêt, qui ont contribué aussi à rendre plus exactes les connaissances relatives aux pièces os- seuses des Poissons. Duméril avait reconnu que l'occipital est constitué à peu près comme une vertèbre ordinaire chez les Reptiles ^. Un philosophe allemand, naturaliste plein d'imagi- nation, prenant le plus souvent des rêveries pour des réalités, ayant parfois des vues qui n'étaient pas sans justesse, des idées qui avaient leur grandeur, Oken^, qui eut ses admirateurs et convention le 10 juin 1793, membre de la commission des sciences de l'expédition d'Egypte en 1798, membre de l'Institut en 1807, pro- fesseur à la Faculté des sciences en 1809, mort le 19 juin 1844. ' Voir les Annales du Muséum d'histoire naturelle, t. IX, p. 337 et 413 ; 1. X, p. 83 et 345, etc. " Constant Duméril, né à Amiens, le 1" janvier 1774, professeur au Muséum d'histoire naturelle et à la Faculté de médecine, membre de l'Institut en 1810, mort le 14 octobre 1860. * Lorenz Oken, né le l*"" août 1779, professeur à Zurich, mort le 11 août 1831. COMMENCEMEAT DU XIX' SIÈCLE. 31 ses détracteurs, a\ait été frappé de la ressemblance de certaines zones du crâne avec les vertèbres, en considérant une tête de chevreuil, dépouillée de ses chairs et parfaitement blanchie, qu'il avait rencontrée à ses pieds en errant dans la forêt de Hartz. N'est-on pas touché au souvenir de ce penseur qui, dans sa promenade solitaire, ramasse le débris le plus mé- prisable en apparence, et sent son esprit saisi d'un trait de lumière, après avoir jeté les yeux sur l'objet échappé à la destruction ^ D'autre part, on poursuivait des recherches sur les parties profondes de l'organisme des Poissons. Biot, notre illustre physicien ^, Configliacchi, de Pavie ^, Humboldt et Provençal ^, faisaient des expériences sur les gaz contenus dans la vessie natatoire. Tiedemann, l'un des premiers zoologistes de l'Alle- magne ^, se livrait à des investigations comparatives sur le cœur d'espèces assez nombreuses. Des aperçus généraux sur le même organe étaient fournis par Dôllinger ^.. Dans la .plupart des classes du Règne animal, il y a des es- pèces qui, s'éloignant beaucoup des formes ordinaires, devien- nent pour les naturalistes des sujets de prédilection. L'attention s'est trouvée appelée de la sorte sur les Lamproies qui consti- tuent un type ichthyologique remarquablement dégradé. Du- ' Ucbcr die Bcdeulung der Schœdelkuorhen, 4", 1807. 2 Né en 1774, membre de l'Institut le 11 avril 1803, professeur au Collège de France, etc., mort le 3 février 1862. — Mémoires de la Société d'Arcueil, t. I, p. 2:i2, 1807, et t. II, p. 487. 3 Sull' analise delC aria contenuta 7iella vesica natatoria, 4°. Pavie, 1809. * Mémoires de la Société d'Arcueil, t. II, p. 3o9, 1809. ^ Friodricli Tiedemann, né en 1781, successivement professeur à Landsliut et à Heidelberg, mort à Munich, en 1800. '^ Aniialen der Weteravisch-Gesellschaft, Bd. II, s. 311, 1811. 32 HISTOIRE GÉiNÉRALE DES POISSOxXS. mùril a examiné rorganisatioii de la grande Lamproie *, et quel- ques années plus tard, un savant zoologiste de l'Allemagne, Rathke, a repris la môme étude sur la petite Lamproie de ri- vière '■^. Le cerveau des Poissons n'avait encore été observé que d'une manière assez superficielle, lorsqu'en 1813, un médecin grec, Arsaky, donnant des descriptions et des figures exactes de l'en- céphale de plusieurs espèces, émit des vues neuves sur les ana- logies des parties qui le composent, avec cefies du cerveau des Vertébrés supérieurs ^. Du premier coup, Arsaky se montra heureux dans ses déterminations des lobes de l'encéphale des Poissons. Cet auteur a été discuté, critiqué par une foule d'ana- tomistes, et après les nombreuses contradictions venues de tous côtés, on en est arrivé à penser qu'il avait plus approché de la vérité que ses contradicteurs. Cependant la conformation si curieuse du squelette conti- nuait surtout à exciter au plus haut degré l'intérêt des anato- mistes. Un auteur allemand , Rosenthal *, chercha, d'abord à taire connaître exactement les os de la tête, et donna plus tard im atlas contenant la représentation du système osseux tout entier de beaucoup d'espèces chez lesquelles on ne l'avait pas encore examiné. Depuis que l'existence d'une sorte d'unité de plan fondamental, dans la constitution de la charpente osseuse de tous les animaux vertébrés avait été constatée, chacun s'ef- forçait de retrouver chez les Poissons les pièces de la tête hu- maine; mais les divisions multipliées de plusieurs os, des déve- 1 Dissertation sur les Poissons qui se rapprochent le plus des animaux sans vertèbres, i". Paris, 1812. - Meckel's Archiv fur physiologie, Bd. Vlll, s. 4o, 1823. ' De Piscium cerebro et medulla spinali, Halle, 1813. * Mort en 1829. — RciVs Archiv fur physiologie, Bd. X, s. 340, 1811. COMMENCEMENT DU XIV SIÈCLE. 33 loppcments particuliers, des changements considérables dans les formes et parfois dans les rapports de certaines pièces, dus à des adaptations biologiques spéciales, rendant beaucoup de déterminations fort difficiles, des opinions étranges et absolu- ment contradictoires surgissaient en foule. Geoffroy Saint-Hi- laire, qui le premier s'était vaillamment engagé dans cette \oie, poursuivait son œuvre sans relâche, sous l'empire de son idée préconçue, et s'enthousiasmait lorsqu'il étonnait le monde sa- vant par les assertions les plus aventureuses, comme si la lu- mière d'en haut l'avait pénétré ^ Il s'inquiétait, en effet, assez médiocrement de justifier ses opinions, même lorsqu'il annon- çait, par exemple, que les opercules des Poissons, ces lames destinées à la protection de l'appareil branchial, sont les osse- lets de l'oreille des Vertébrés supérieurs , étrangement mo- difiés et détournés de leurs usages, de leurs relations ordinaires. En présence d'assertions dont la hardiesse était extrême, puis- cju'elles ne s'appuyaient en aucune façon sur des découvertes résultant d'observations patientes et bien suivies, les anatc- mistes reprenaient les questions presque avec acharnement. C'était Cuvier, c'était, en Allemagne, Bojanus, Spix, d'autres encore, qui, par la diversité des résultats de leurs recherches, montraient ce que le sujet présentait de difficultés. On ne s'en tenait pas heureusement à ces seules considéra- tions relatives àl'ostéologie. Un auteur anglais, aucjuel on aurait reconnu davantage quelque mérite, si son honorabilité person- nelle avait été irréprochable, sir Everard Home, a donné, de 1814 à 1828, une suite de mémoires sur différentes parties de l'organisation des animaux, entre autres des descriptions et des ' Pliilosophie anatomique, 1818. — Mcmoiia du Mw^cum, t. IX et X. — Annales des Sciences naturelles, -1824, etc. Blanchaud. a 34 HISTOIRE GÉNÉRALE DES POISSONS. ligures do l'appareil alimentaire criin assez grand nombre de Poissons, et des observations plus ou moins étendues sur leurs autres viscères *. Mais c'est surtout à Henri Ratlike que la science est redevable des recherches les plus importantes sur l'appareil digestif et les organes de la reproduction des princi- paux représentants de cette classe du Règne animal, ainsi que sur le foie, l'oreillette du cœur, etc. ^. Des observations sur quelques points du système nerveux par le professeur \\' eber ^ ; des recherches sur le môme appareil organique, et en particulier sur l'encéphale, dues à M. Serres *, à Magendie et Desmoulins ^ ; une étude comparative de l'œil par Sômmering- ^ ; d'autres investigations encore, portant sur des points spéciaux de l'organisme des Poissons, enrichissaient richthyologie de la connaissance de faits précis. Dans le même temps, de nouvelles études ostéologiques étaient mises au jour par deux savants hollandais. Van der Hoeven '' et Bakker ^. M. Garus, de Dresde, publiait un atlas remarquable contenant des figures des principaux organes des Poissons ^. * Everard Home, né en 1736, mort en 1832. — Lectures on comparative Anatomy. 2 Martin Heinrich Rathke, né en 1793, professeur à Kœnigsberg, mort en 1860. — Mémoires de la Société des naturalistes de Dantzig, t. I, 1824. — Meckel's Arc/iiv fur Anatomie und Phydologie, 182G, et Annales des Sciences naturelles, t. I\, 1820. ' Anatomia comparata nervi sytnpathici, in-S". Leipzig, 1817. * Anatomie comparée du cerveau dans les quatre classes d'animaux verté- brés, i. I, 1824. ^ Anatomie du système 7ierveux des aiiimaux à vertèbres, 182o. ^ De oculorum hominis animaliumque seclione horizontali Commentatio, in-fol. Gottingen, 1818. '' Dissertatio philosophica inauguralis de sceleto /'«cium, in-8°. Leyde, 1 822 . * Osteographia Pisciion, in-8°. Groningue, 1822. ° Tabulœ anatomiam comparatam illustrantes, 1828-1 S i3. COMMENCEMENT DL' X1X« SIECLE. 35 D'un autre côté , de 1821 à 1828 , un anatomiste célèbre de l'Allemagne, Meckel, dont l'ouvrage a été traduit en fran- çais, s'attachait à résumer dans un traité d'anatomie comparée ce qui était acquis à la science relativement h l'organisation des animaux par tous les travaux exécutés depuis la publication de l'ouvrage de Cuvier, qu'il avait pris pour modèle, sans manquer d'y joindre ce qu'il devait à ses propres observations ^ Les premiers qui abordent un sujet se contentent en général de l'examen des choses les plus apparentes ; mais lorsque le sujet a été étudié dans le plus grand nombre de ses parties, ce que l'on a négligé d'explorer à cause d'une difficulté exceptionnelle, séduit par l'espoir de découvertes importantes ceux qui viennent les derniers. On était arrivé à connaître déjà d'une manière assez satisfaisante les différents appareils organiques des Pois- sons, et l'on ne savait presque rien touchant leurs vaisseaux lymphatiques. Un habile anatomiste, Fohmann, combla cette lacune en homme de talent -. La théorie de la constitution du squelette, contre laquelle ve- naient se briser tant d'efforts, ne pouvait cesser^^d'inquiéter les naturalistes. En 1828, le professeur Carus exposait à cet égard ses \aies particulières, vues assez éloignées de celles de ses pré- décesseurs ^. Bien d'autres tentatives du même genre se pro- duiront dans la suite, et la question restera néanmoins toujours susceptible d'être discutée. Une foule de notions importantes sur l'organisation des Pois- J. F. Meckel, professeur à Halle, mort en 1833. — Traité général d'anatomie comparée, 1828-1838. - Fohmann, né en 1794, mort en 1837. — Système lymphatique dans les (inimaux vertébrés, in-fol. Leipzig et Heidelberg, 1827. •> Ueber die Urlheilen des Knochen-imd Sc/ialengerûsles, in-ful. Leipzig, 1828. U HISTOIRE GÉ^■ÉUALL: DES POISSO.NS. sons avaient été ainsi acquises successivement, et ces notions allaient permettre aux zoologistes de mieux apprécier les formes typiques et les rapports naturels d'êtres dont la diversité est extrême. On en était venu à envisager l'étude des animaux sous les points de vue les plus élevés. Les classifications, les descriptions des formes extérieures des espèces, les détails sur leur séjour habituel, n'étaient plus désormais l'histoire des ani- maux, si les caractères organiques n'étaient particulièrement pris en considération. Pendant la première période du siècle actuel, pendant que les anatomistes exécutaient ces laborieuses recherches qui dans un très-court espace de temps avaient change la face d'une science ; des voyageurs exploraient la plupart des régions du monde, enrichissant les musées de leurs abondantes récoltes et étendant de la sorte, dans des proportions énormes, le do- maine de richthyologie. Mais les résultats de ces lointaines e.f- plorations n'étant pas de ceux qui ont profité au sujet restreint dont nous avons à nous occuper dans ce livre, nous devons re- noncer à en faire l'énumération. Durant une suite d'années assez longue, les observations sur les Poissons d'Europe, et en particulier sur ceux des eaux douces, devinrent assez rares. Néanmoins, en Angleterre, Donovan avait publié une histoire des Poissons de la Grande-Bretagne, un naturaliste de Genève, Jurine, une histoire des Poissons du lac Léman, madame Bow- dich, un ouvrage sur les Poissons d'eau douce de l'Angleterre. Les travaux qui avaient révélé de nombreux faits touchant la conformation intérieure des Poissons, permettant de mieux sai- sir les rapports naturels, les degrés de parenté existant entre ces êtres, le désir de présenter de meilleures classifications que celles des auteurs du dix-huitième siècle, ne pouvait manquer COMMENCEMENT DU XIX« SIÈCLE. 37 de se produire. On ne tira pas cependant, de suite, tout le parti possible de cet avantage. Duméril avait surtout tenté de donner la clarté à la classification de Lacépède et avait imaginé, pour les ordres et les familles, une nomenclature dont il est resté le possesseur. Un zoologiste. Français d'origine, devenu Sicilien, Rafinesque *, avait modifié à certains égards et sans trop de bonheur, les groupements de Lacépède. De Blainville, souvent heureux appréciateur des affinités zoologiques, avait proposé aussi une classification des Poissons, mais ce n'est pas dans ce travail qu'il eut le plus de succès. L'idée principale consistait dans la caractérisation d'après le mode d'implantation des dents, des deux grandes divisions primaires qui correspondent aux osseux et aux cartilagineux des précédents auteurs. Cuvier connaissait déjà beaucoup mieux son sujet que ses contempo- rains, lorsque en 1817, il publia son Règ'7ie animal ; n.u$si, per- fectionna-t-il d'une manière très-sensible les circonscriptions et les caractérisations des différents groupes. Enfin, de nou- veaux essais, entrepris dans le même but, par Goldfuss ^, par Risso de Nice ^, furent sans influence sur la marche de la science, parce que ces auteurs n'étaient pas suffisamment éclai- rés sur tous les points de la structure des êtres qu'ils s'effor- çaient de classer, parce que, très-préoccupés d'introduire des noms nouveaux, en général fort inutiles, ils n'étaient pas guidés par des vues d'un ordre bien élevé. Une phase nouvelle se dessine pour l'ichthyologie ; phase marquée par l'apparition en 1828, des premiers volumes d'une ' Mort aux États-Unis, en 1840. 2 Né en 17S2, professeur à l'Université de Bonn, mort en 184S. — Handbuch der Zoologie, Bd. II, 1820. ^ Né en 1777, mort en 184o. 38 HISTOIRE GENERALE DES POISSONS. histoire générale des Poissons de Ciivier qui, pour l'exécution d'une œuvre aussi vaste, s'est adjoint comme collaborateur un savant zoologiste, M. Valenciennes. Le plan de l'ouvrage est tracé d'une manière large, digne de l'homme éminent qui l'a conçu. Il s'agissait de faire connaître avec la plus rigoureuse précision tous les Poissons recueillis, déjà à cette époque, en nombre immense par le monde entier. Les auteurs se proposaient ainsi de donner des descriptions dé- taillées de l'ensemble des caractères extérieurs des espèces, des indications sur les particularités les plus remarquables de leurs organes internes, des aperçus sur leurs habitudes, sur leur dis- tribution géographique, sur les ressources qu'elles fournissent aux populations comme denrée alimentaire, enfin, des rensei- gnements sur les écrits concernant les Poissons qui avaient déjà été enregistrés dans les inventaires de la nature. Cmier, cet esprit toujours attaché à la poursuite de la vérité et de la clarté dans l'exposition, regardait comme particuHèrement essentiel, la définition nette des genres, des familles, des ordres, par des caractères véritablement communs à tous leurs représentants. C'était là une préoccupation bien sérieuse quant à ses résul- tats; car trop souvent, la caractéristique des groupes avait été donnée d'après quelques espèces, parfois d'après une seule, et l'on pouvait ensuite s'étonner de voir placées dans le même groupe des espèces auxquelles la caractéristique assignée ne convenait en aucune façon . Ce plan eut aussitôt un très-beau commencement de réali- sation. Guvier n'avait pas entendu traiter d'une classe d'ani- maux, sans avoir fait une étude approfondie de l'organisation de ces mêmes animaux ; aussi, le premier volume de l'ouvrage qui débute par une histoire de richthyologie est-il en grande partie COMMENCEMENT DU XIX« SIÈCLE. 39 consacré à une exposition des caractères anatomiques des Pois- sons où la Perche fluviatile est choisie comme exemple. Deux parties d'une même science, la zoologie descriptive et Fanato- mie, ayant aux époques précédentes suixi leur voie particu- lière, presque sans se toucher, étaient venues se confondre. On ne cessera jamais d'admirer Guvier pour la part immense qu'il a prise dans ce mouvement. U Histoire naturelle des Poissons de MM. Cuvier et Valen- ciennes était parvenue au huitième volume, lorsque notre grand naturaliste mourut en 1832. Son cohaborateur continua le tra- vail qui était en pleine voie d'exécution. Pendant dix-sept an- nées, il employa tous ses efforts à le conduire à bonne fin ; malheureusement des circonstances vinrent l'arrêter en 1849, de sorte que l'ouvrage est demeuré inachevé *. Le progrès que Cuvier a fait faire à l'Ichthyologie ; l'influence que ses travaux relatifs à cette partie de la science ont exercée sur la direction des études ultérieures, sont immenses. Sa classifi- cation, son aperçu général de l'organisation des Poissons, ont été le point de départ des recherches qui se sont produites en si grand nombre depuis trente-cinq ans. Sa classification est loin d'être parfaite; personne n'en était mieux persuadé que lui-même, mais elle marque une améliora- tion prodigieuse sur celles qui l'avaient précédée, car on y trouve, pour la première fois, une définition précise des grou- pes. Ses investigations anatomiques ne s'étendent pas sans doute à tous les détails, mais elles forment dc-jà un ensemble fort remarquable, oii l'on admire encore ce caractère de pré- cision, de clarté, qui se montre à un si haut degré dans toutes ' Vingt-deux volumes de cet ouvrage ont ainsi été publiés de 1828 à 1849. 40 histoire; générale des poissons. les œuvres du grand naturaliste. Dans rimpossibilité d'étudier tout l'organisme chez beaucoup d'espèces ; pour atteindre plus sûrement son but, il avait choisi un type en particulier (la Per- che de rivière), afin de pouvoir décrire tous les organes dans le môme animal et employer ses observations moins complètes sur les autres représentants de la classe, à fournir des termes de comparaison. A ce tableau, il faut ajouter que les descriptions exactes de Y Histoire naturelle des Poissons, avancèrent considérable- ment la connaissance des espèces de toutes les régions du monde. La part de Cuvier dans le développement de cette science qu'on appelle l'Ichthyologie, a donc en réalité une im- portance hors ligne. § 5. — Des études sur les Poissons depuis la mort de Cuvier jusqu'au moment actuel. Les travaux sur les Poissons se sont singulièrement multi- pliés durant la période qui s'étend de l'époque de la mort de Cuvier au moment actuel. Nous n'entreprendrons pas d'en faire l'énumération complète ; un grand nombre de ces travaux portant sur des points très-spéciaux peuvent être négligés dans un simple aperçu historique. Il nous suffira de donner une idée des recherches qui ont eu pour résultats, soit des vues particu- lières d'une certaine portée, soit la connaissance de faits nou- veaux. Depuis lui temps qui n'est pas encore fort éloigné, on a fait de grands efforts pour découvrir, à l'aide du microscope, la structure intime de la plupart des tissus organiques. Les tégu- ments des Poissons et particulièrement leurs écailles, sont ainsi SECONDE PÉRIODE DU XIX<= SIÈCLE. 41 devenus le sujet des investigations de MM. Agassiz ^, Mandl ^, Peters ^, etc. De nouvelles recherches sur Tostéologie des Poissons ont été entreprises ; de nouvelles appréciations relatives à la constitu- tion du squelette de ces animaux ont été produites, par Hall- mann '^^ Reichert ^, Kôstiin ^, en Allemagne ; Jacobson ^, en Suède; M. Hollard% en France. Le plus éminent zoologiste de l'Angleterre, jNI. Richard Owen, a contribué d'une manière bien sensible aux progrès de richthyologie. Par ses grands travaux sur la composition fon- damentale du squelette des animaux vertébrés, ce savant a réussi à faire apprécier exactement la nature de certaines pièces de la charpente solide des Poissons, et à l'égard du mode de cons- titution des vertèbres de la tête osseuse, il nous paraît avoir plus approché de la vérité que les autres naturalistes qui ont traité le même sujet ^. Par de belles recherches sur la struc- ture des dents, M. Owen a mis en lumière une foule de faits 1 Rechercher sur les Poissons fossiles et Annales des Sciences nalu. elles, •2^ série, t. XIII, p. .'i.S, et t. XIV, p. 97. 1840. ^ Annales des Sciences naturelles, 2^ série, t. XII, p. 337; t. XII, p. 62. 1839-1840. ^ Mûller's Archiv fur Anatomie und Physiologie, p. 119. 1841. ' Vergleichende Osteologie des Schhrfenbeincs. Hanovre, 1837. ^ Vergleich. Eniwickelungsgesëhichte des Kopfes der nachten Reptilien. Konigsberg, 1838. ® Ler Bau des Knôchernen Kopfes in den vier Klassen der Wirbellhiere , Stuttgart, 1844. ' Forhandlingar vid de Skandinaviske Naturforskarnes, 1842, et Muller's Archiv, 1844, p. 36. ^ Annales des Sciences naturelles, t. XX, p. 71, 18o3; t. VII, p. 121, 1857; t. VIII, p. 27o, 18o7;t. XIII, p. 1, 1800; t. II, p. 5 et 242, 1864. ^ Voir surtout Principes d'anatomie comparée on Recherches sur TArclié- igpe. Paris, iSoo. 42 HISTOIRE GÉNÉRALE DES POISSONS. précieux pour la science, car ils révèlent, pour les espèces de chaque groupe, des particularités utiles, soit pour les distinc- tions entre les divisions zoologiques, soit pour la détermination des espèces fossiles ^ L'étude du système nerveux des Poissons n'a pas cessé d'être poursuivie, sans cependant avoir encore à beaucoup près fourni tous les résultats les plus désirables sur ce point. On peut citer plus spécialement des observations importantes sur le cerveau, dues à un naturaliste danois, M. Gottsche ^, des recherches assez considérables de M. Stannius, le professeur de l'univer- sité de Rostock ^, des investigations sur la structure de la moelle épinière par M. Owsjannikow ^. Les organes des sens ont aussi été examinés sous certains rapports avec plus de soin qu'on ne l'avait fait antérieurement, par Breschet, Krieger, Steifensand, Gottsche, etc. De nombreux détails sur l'appareil alimentaire ont été con- signés par M. Valenciennes, par MM. Brandt et Ratzeburg ^, sur les différentes glandes par Rathke *^, par Steenstra Tous- saint ^, par M. Hyrtl ^. L'appareil respiratoire des Poissons, si remarquable par sa structure, si intéressant dans ses modifications suivant les types, 1 Odontography . London, 1840. ^ Mûller's Arckiv, 1833, p. 244 et 433. 3 Bas peripherische Nervensijstem der Fiscke. Rostock, 1849. * Disquisitiones anatomicœde medallœ spinalii texturu imprimis in Pis- cibus. Dorpat, 18;)4. ^ J. F. Brandt et Ratzeburg, Medizinische Zoolojic. Berlin, 1829-33, 2 vol. in-4. ^ Miiller's A/-c/uV, 1837. ^ Descripiio anaiomica organorum urinam secementimn in Piscibus. (ilroningue, 183i. * Mémoiresde l'Académie de Vienne, t. I, 18o0, t. H, I8;j2; 1. \\U, 18b4. SECONDE PÉRIODE DU XIX-^ SIÈCLE. 43 a donné lieu à divers travaux importants, parmi lesquels se dis- tinguent ceux de Ratlikc ^ de INI. Lereboullet ^, d'Alessan- drini ^, de M. ^^'illiams *. » Sur la vessie natatoire, on a acquis beaucoup de notions nou- velles depuis une trentaine d'années. Au point de vue de la con- formation organique, on pourrait citer des observations nom- breuses ^ ; au point de vue physiologique, les résultats des expé- riences de M. Armand Moreau ^. Pour l'appareil de la circulation du sang, des investigations en général limitées à certaines parties ont été faites chez différents types de la classe des Poissons ^. Les recherches sur l'ensemble de l'organisation d'un type, réclamant un labeur immense, se produisent toujours en nom- bre beaucoup plus restreint que les études ayant pour objet soit un seul organe, soit un seul appareil organique ; cependant nous avons à mentionner comme exemple de ces investigations générales, l'anatomie des Salmones par MM. Vogt et Agassiz ^. Ce n'est pas tout encore. Il est un magnifique faisceau de connaissances sur l'organisation des Poissons que l'on doit à un * Anatomisch-philosophische Untersuchungen ûber den Kiemenapparat und das zungenbein der Wirhelthiere. Riga, 1832. ^ Anatomie de l'appareil respiratoire dans les animaux vertébrés. 1838. ^ Commentationes Académies scientiarum Imtituti Bononiensis, t. III, p. 3G3. 1839. * Todd's Cyclopœdia of Anatomy and Physiology. Supplément, p. 286. ° Voir Jacobi, Dissertatio de vesica aerea Piscium. Berolini, 1840. ® Comptes rendus de l'Académie des Sciences, t. EVI, p. (120. 1863. '' Buyernoj, An7iales des Sciences naturelles, 2^ série, t. VIII, p. 3o. 1837. — Hyrtl, Medicinische Jar/ibûcher des ôstreischischcn Staates, t. XV. 1838. — Briicko, Denkschriflen der Akademie der Wissenschaflen zu Wien, t. III. 18;i2, etc. * Mémoires de la Société des Sciences naturelles de Neufchâtel, t. III. 1845. 44 inSTOlRE GÉNÉRALE DES POISSONS, auteur moderne, Jean jMiillcr, le cclôbrc professeur de Berlin ', Les travaux de ce naturaliste, exécutés avec une perfection peu ordinaire, portent l'empreinte d'une haute conception. On y remarque dans l'exposition, une clarté et une précision qu'on trouve rarement dans les œuvres des savants de l'Allemagne. J. Mûller, né à Coblentz, paraît avoir senti de près le souffle qui vient d'Occident. On le voit à différentes époques de sa vie mo- difier la direction de ses études, appréciant avec une rare saga- cité de quel côté il est le plus utile de se porter (pour réaliser un progrès. Adonné plus spécialement à la physiologie de l'homme, pendant ses jeunes années, J. MiiHer mettra au jour un Traité de physiologie qui compte parmi les livres les plus re- commandables ^. Le champ restreint oîil'on peut expérimenter pour reconnaître directement les fonctions des organes, en agis- sant sur un petit nombre d'espèces, semble lui avoir bientôt paru étroit. Il ne tarde pas à se consacrer entièrement à des inves- tigations approfondies sur l'organisation des animaux les plus curieux, sur le développement de certains types remarquable- ment caractérisés. Mais nous n'avons pas à examiner ici le brillant ensemble des travaux de l'éminent naturaliste ; nous devons indiquer seulement la part considérable qu'il a prise aux progrès de Tlclithyologie. Pour cette partie de la Zoologie, J. Millier a enrichi la science de l'une des plus belles monographies qui aient jamais été exé- cutées. Le type choisi est un animal marin (le Myxine gluti- ' Jean Millier, né à Coblentz, le 14 juillet 1801, professeur d'ana- tomie et de physiologie ù l'Université de Berlin, membre de l'Acadé- mie royale des Sciences de cMte ville, correspondant de l'Institut de France, etc., mort à Berlin, le 28 avril I8o8. - Millier, Manuel de physiologie, traduit de l'allemand, pur A, .1. L. Jourdan, 2« édition. Paris, 18.il. SECONDE PÉRIODE DU XIX^ SIÈCLE. 45 nosa) appartenant à la même grande division naturelle que les Lamproies, et l'étude de ce type est accompagnée de nom- breuses observations destinées à fournir des termes de compa- raison qui ont éclairé plusieurs points de la structure des prin- cipaux représentants de la classe des Poissons, en même temps qu'ils ont donné à l'auteur le moyen de s'élever à des considé- rations générales *. Les recherches de J. Millier se sont étendues, en outre, aux réseaux admirables, artériels et veineux, de l'organe hépatique du Thon -, à l'organisation et aux fonctions des fausses bran- chies ^, à la vessie natatoire *, aux organes sexuels des Plagio- stomes ^, à l'organisation des Ganoïdcs ^, à la voix des Pois- sons '^, etc. Nous avons déjà eu l'occasion de voir que des êtres d'une organisation très-spéciale excitent d'ordinaire au plus haut degré l'intérêt des investigateurs qui espèrent à bon droit y trouver un champ de découvertes. De nouveaux exemples sont à citer. Il y a de vingt à vingt-cinq ans, un type ayant à la fois des bran- chies comme un Poisson, et des poumons comme un Batracien, établissant ainsi un lien véritable entre deux classes d'animaux ' Ânatomie der Myxinoiden, etc., in Pltysikalische Ahhandlungen der honiglichen Akademie der Wissenschaften zu Berlin {Mém. de V Académie (les Sciences de Berlin), pour "1834, 1836, 1837, 1838, 1839, 1843 et 184o. ^ Mémoires de l'Académie de Berlin pour 183o et 1837 , en commun avec Eschricht. 3 Comptes rendus de l'Académie des Sciences, t. X, p. 422, 1840, et Mûl- ler's Arrhiv, 1841, p. 203. * Muller's Arc/au, 1842, p. 307. ^ Ibid.,^.i\i. ^Mémoires de l'Académie de Berlin pour 1844, p. 117. 184C. ■^ Muller's Archiv, iSol, p. 219. 4G HISTOIRE GÉNÉRALE DES POISSONS. vertébrés, le genre Lépidosiren ^, devint le sujet d'études par- ticulières de la part de M. Owen de Londres^, de M. Bischoff' de Munich % de M. Peters de Berlin -*, de M. Hyrtl de Vienne ^. D'autre part, un Poisson d'une organisation relativement si imparfaite, que Pallas, l'un des plus savants zoologistes du siècle dernier, l'avait pris pour une limace, avait été récemment observé, après être resté longtemps complètement oublié des naturalistes. Cet animal, connu sous le nom d'Amphioxus, a été l'objet des recherches successives de M. Costa à Naples, de Yarrell et de M. Goodsir en Angleterre, de M. Retzius en Suède, de Rathke, de Jean Millier, de Kôllikeren Allemagne, de M. de Ouatrefages en France ®, d'autres encore. Une des voies les* plus profitables à la science dans lesquelles se soient engagés les naturalistes du dix-neuvième siècle est l'étude du développement embryonnaire. Ces études, toujours fort longues et souvent fort difficiles, ont donné des résultats d'une haute importance au point de vue de la physiologie géné- rale comme au point de vue de la philosophie de la science. EUes ont déjà fourni sur les relations naturelles des animaux, des lu- mières qui n'avaient pas été obtenues par les recherches sur les ' Les Lépidosirens regardés comme appartenant à la classe des Batra- eions, par plusieurs naturalistes, sont aujourd'hui considérés comme des Poissons par le plus grand nombre des zoologistes. - Transactions of the Linnean Society. 1839. 3 Lépidosiren paradoxa, Anatomisch untersucht imd beschrieben, in-4". Leipzig, 1840. * Mûller's Archiv, p. i, 1845. ■' Lépidosiren paradoxa, Monoijraphie , in-4''. Prague, 1845. •' Voir le Mémoire de M. de Ouïitrefages qui contient nne énuméra- tion des travaux antérieurs. — Annales des Sciences naturelles, 2^ série, t. IV, p. 197. 1845, SECONDE PÉRIODE DU X1X« SIÈCLE. 47 adultes. Par suite de la constatation de ce grand fait, que les êtres, se ressemblent d'autant plus que leur développement est moins avancé, on a pu saisir des rapports évidents entre des types que l'on pensait être extrêmement éloignés par les ca- ractères de leur organisation. Cette \oie d'investigation déjà si féconde, qui sans aucun doute deviendra bien plus féconde encore dans l'avenir, com- mença à être ouverte, de la manière la plus brillante, par un professeur depuis longtemps célèbre de l'Université de Saint- Pétersbourg, M. Baër, et suivie aussitôt avec un grand succès par Rathke, l'habile naturaliste de Kônigsberg dont le nom a déjà été cité dans cet aperçu historique. Les travaux particuliers sur le développement embryonnaire des Poissons se sont succédé rapidement depuis trente-cinq ans, de sorte qu'ils sont aujourd'hui assez nombreux. Nous mentionnerons ceux de Rathke *, de Baër ^, de Riisconi ^, de M. de Filippi *, de M. Vogt ^, de Valent in ^, de M. Lereboullet 7. 1 Entwickelungsgeschichte der Haifische iind Rochen. Schriften dernatur- forschenden Gesellschaft, in Danzig. Bd. II, 1827. ^ Untersuchungen ûber die Entwickelungsgeschichte der Fische, 111-4°. Leipzig, 1835. ^Mûller's Archiv, 1836, p. 278. '' Memoria sullo iviluppo dcl Ghiozzo d'acqna dolre. Milano, 1840. — Gioi'iiale del Istituto lomba7-do, t.''\l, 1845. — Annales des Sciences natu- relles, y série, t. VIII, p. 1 17, 1847, etc. ' Embryologie des Salmones, in Histoire naturelle des Poissons d'eau douce de l'Europe centrale, par Agassiz. Neufcliâtel, 1842. ^ Siebold und Kôlliker's Zeitschrift fur Wissenschaftliche Zoologie, Bd. II, s. 2o7. 1850. " Recherches d'embryologie comparée sur le développement du Brochet, de la Perche et de l'Écrevisse, in-4", 1862 {Mém. des Savants étrangers à l'Aca- démie des Sciences, 1862), et Eecherches sur le dévelofpement de la Truite, du Lézard et du Limnée, in-8", 1863. — Annales des Sciences naturelles. 48 HISTOIRE GÉNÉRALE DES POISSONS. Ne pouvant faire ici l'éimmôration complète de tous les tra- vaux plus ou moins importants qui, depuis trente années, ont amené la connaissance d'une foule de détails relatifs à l'organi- sation des Poissons, nous indiquerons enfin les ouvrages où l'on trouve les citations toujours si nécessaires pour ceux qui, voulant s'engager dans la voie des recherches, ont besoin de savoir de la façon la plus exacte ce qui est déjà acquis à la science. Pour ce qui concerne seulement la conformation des organes, le Manuel d'anatomie comparée de M. Stannius est fort utile à consulter pour les renseignements bibliographiques ^ Mais au-dessus de tout, il y a le grand ouvrage de notre illustre zoo- logiste, M. Milne Edwards, qui sera pendant longtemps bien précieux pour les hommes d'étude ^. M. Milne Edwards, résu- mant avec l'habileté consommée et la justesse d'appréciation d'un véritable maître de la science, ce que l'on possède actuel- lement de connaissances sur les organes des êtres et sur les fonctions de ces organes, a pris soin de citer en détail, avec la plus scrupuleuse exactitude, absolument tous les écrits oii l'on rencontre quelque observation originale, quelque opinion d'une certaine portée. A côté des travaux relatifs à l'organisation et au développe- ment des Poissons vivants, il s'en est produit d'autres sur les Poissons des époques géologiques. Une des conquêtes les plus brillantes pour les sciences natu- relles, accomplie pendant la première période du dix-neuvième 1 Stannius und Siebold, Lehrbuch der vergleichenâen Analomie, \iQV- \'m, \%i%-k^. Manuel d'anatomie comparée, \vii(\u\\ de l'allemand, par MM. Spring et Lacordaire. 3 vol. Handbuch der Zootomie. Berlin, lSo4. ' Milne Edwards, Leçons sur la physiologie et V analomie comparée de l'homme et des animaux. Paris, 18u7-C)o. T. I à Vill. SECONDE PÉRIODE D L' XIX'' SIÈCLE. 49 siècle, est celle qui a procuré cet admirable faisceau de connais- sances sur les êtres qui vivaient aux époques antérieures à celle du monde actuel. Guvier, ce fondateur de la paléontologie, avait, par ses savantes études, fait revivre en quelque sorte, une foule des espèces appartenant aux premiers âges de la terre ; mais, dans cet immense travail, notre grand zoologiste n'avait pu parcourir en entier la carrière qu'il avait mesurée du regard, en traçant le plan d'une œuvre gigantesque. Il s'était arrêté, après avoir exécuté une série magnifique de mémoires sur les Mammifères et sur les Reptiles. Les Poissons restaient à étudier, et l'on savait que leurs débris étaient en nombre fort considérable dans diverses couches de la terre. Un naturaliste, qui s'est acquis ajuste titre une haute réputation, M. Agassiz, conçut la pensée de compléter l'œuvre de Guvier par l'étude des Poissons fos- siles. Les travaux de M. Agassiz, avec l'intérêt attaché à la constatation des formes ichthyologiques qui avaient existé aux différentes périodes géologiques, devaient conduire à perfection- ner la science entière à l'égard des Poissons. Ce qui a échappé à la destruction, ce sont des os ou leurs empreintes, des dents, des écailles ou des pièces cutanées ossifiées. La comparaison de ces parties ne pouvait manquer de jeter du jour sur les rela- tions naturehes des types et d'amener la connaissance de formes particulières n'ayant plus de. représentants dans le monde ac- tuel, capables ainsi de fournir des éléments propres à éclairer sur la nature de certaines modifications dans les caractères de plusieurs groupes de Poissons, C'est de la sorte que les recher- ches de M. Agassiz ont révélé l'existence, aux époques géolo- giques, de nombreux Poissons (les Ganoïdes) seulement repré- sentés dans nos faunes actuelles par quelques espèces isolées. C'est delà sorte que M. Agassiz, ayant recours, pour la déter- BlANCIURD. 4 KO HISTOIRE GÉNÉRALE DES POISSONS. mination des espèces fossiles, aux écailles, fut conduit à exami- ner ces pièces dont on s'était trop ^peu occupé avant lui, à montrer le parti avantageux que la Zoologie et la Paléontologie pouvaient en tirer, en exagérant néanmoins l'importance des caractères fournis par ces organes ^ . Des travaux particuliers ont été publiés d'autre part sur les Poissons fossiles, par M. Pictet, de Genève, M. Troschel, le pro- fesseur de rUniversité de Bonn, Hcckel de Vienne, INI. Leidy de Philadelphie, Andréas Wagner de Munich, etc. Tant de recherches sur l'organisation des animaux d'une classe entière ; tant d'études sur les espèces éteintes appartenant à cette même classe, devaient faire surgir bien des vues nouvelles sur la classification. Les vues les plus importantes à cet égard, produites dans la science depuis la mort de Cuvier, sont dues encore à M. Agassiz ^ et à Jean Millier ^. Pendant la période comprenant les trente dernières années écoulées, de nombreux zoologistes se sont attachés avec prédi- lection à décrire exactement les Poissons des différentes régions du globe. La liste des travaux de ce genre est immense et ne saurait ici trouver sa place. Nous devons nous borner à men- tionner les écrits ayant pour but de faire connaître la faune de diverses régions de la France et les faunes de certaines parties de l'Europe qui ressemblent trop à celle de notre pays pour qu'on puisse s'occuper de l'une sans s'occuper des autres. Dans nos départements, plusieurs naturalistes ont dressé l'inventaire des animaux de leur contrée. 1 Recherches sur les Poissons fossiles. NeufcIiAtcl, 1833-45, 5 vol. iii-4 et Atlas de 394 pi. - 2'heEdinburg's 7ieio philosophicalJournal, vol. XVIII, p. 176. l834-3o. ^Annales des Sciences naturelles, 3^ série, t. IV, p. 1. iSio. SECONDE PERIODE DU XIX^' SIECLE. 51 Vallot, de Dijon, s'est occupé des Poissons de la Côte-d'Or ^ ; Fournel et Holandre ont décrit ceux de la Moselle - ; JM. Mau- duyt, ceux de la Vienne ^ ; M. Ernest Laporte, ceux de la Gi- ronde^; M. Anjubault, ceux du département de la Sartlie ^ ; M. Godron a énuméré les espèces de la Lorraine ^. Parmi les publications dues à des naturalistes étrangers qui sont d'un intérêt général pour la connaissance des Poissons des différentes parties de l'Europe , nous avons des études de M. Agassiz sur les Cyprins '^; V Iconogi^aphie de la faune ita- lienne ^, et le Catalogue des Poissons d'Ewope^ par le prince Charles Bonaparte ® ; un ouvrage d'une fort belle exécution sur les Poissons de la Grande-Bretagne, par Yarrell ^^ ; des observa- tions sur les Poissons de la Russie méridionale , par M. Nord- mann *^; une étude de la faune de Belgique, par M. de Sélys- Longchamps ^^ ; des travaux, de MM. Fries et EkstrÔm sur les Poissons de la Scandinavie *^ ; de M. de Filippi sur les Poissons 1 Ichthyologie française. {Mémoires de l'Académie de Dijon, 1836 et 1850). ^Fournel, Faune de la Moselle , 183G. — Holandre, Faune de la Moselle, 1836. 3 Tableau méthodique et descriptif des Poissons de la Vien7ie, 18o3. * Histoire naturelle des Poissons qui se trouvent dans le déparlement de lu Gironde. 18o6. ^ Revue des Poissons qui habitent le département de la Sarthe. Mém. de In Soc. d'Agric. sciences et arts de -la Sarthe. T. I, 183o. ^ Godron, Zoologie de la Lorraine. — Nancy, 1863. "^Mémoires de la Société des Sciences naturelles de Neufchâtel, t. 1, p. 33, 1833, etc. * Iconogra/ia délia fiuna d'italia. 1834-1842. " Catulogo metodico dei Pesci di Europa. Napoli, 1848. '° History ofthe Fishes ofthe Great-Britain. 1836. " Voyage dans la Russie méridionale, sous la direction de M. le comte Demidôfl". 1839. '* Faune de Belgique. 1842. '' S/candinaviens Fiskar. — Stockholm, 1836-1840. 52 H1ST0IRI-: r. ÉM-RAI.l' DES POISSONS. d'eau douce de la Lombardie*; de M. Krôyer sur les espèces de la Scandinavie ^ ; sur les Poissons du Bodensce , en Bavière, par M. Rapp ^ ; sur les Poissons du Neckar, par M. Giinther^ ; divers mémoires de Heckel, et surtout la faune des Poissons d'eau douce de l'empire d'Autriche, par Heckel et Kner ^ ; une monographie des Gyprinides de la Livonie, par M. Dybowski ^; un bel ouvrage sur les Poissons de l'Europe centrale, par M. de Siebold 7, etc. A ce tableau, il faut ajouter que, depuis une quinzaine d'an- nées, une foule de publications ont été mises au jour, sur les moyens de propager les Poissons, d'empoissonner les rivières et les étangs, en un mot, sur cette application de la science à l'in- dustrie qu'on appelle aujourd'hui la pisciculture. On le voit, c'est là un magnifique ensemble de recherches. Nous allons maintenant en résumer les résultats les plus impor- tants. On comprendra alors combien les investigations doivent être nombreuses encore avant que la science soit près d'être jugée à peu près complète. § 6. Des caractères qui distinguent les Poissons des autres groupes du Règne animal. Aujourd'hui, par suite de la diffusion des connaissances scientifiques élémentaires, il est peu de personnes qui ne sa- chent distinguer un Poisson de tout animal d'une autre classe. 1 Pesci di acqua dolce. Milano, 1844. * Danmarks Fis/ce. Kj6bçiilia\in, 1838-185:1. ' Fische ans don Bodemce. i8ii4. '* Fische des Keckars. 1853. ^ Die Siïsswasser fische der Oedreichischen Monarchie. Vienne, 1858. ^ Versucheiner Monographie der Cyprinoiden Livlands. 18C2. ■' Die Sùsswasser fische der Mittel-Ewopa. 1863. CARACTÈRES DISTINCTIFS. 53 Les caractères généraux que présentent les Poissons, sont en effet assez remarquables pour être reconnus sans un grand effort. ^Les Poissons sont les animaux xertébrés à sang froid, orga- nisés pour vivre dans l'eau et pour respirer par l'intermédiaire de ce liquide. Ils ont des formes extrêmement variées. Il y en a qui sont arrondis ; d'autres qui sont allong'és et presque cylindriques comme des Serpents (les Anguilles, par exemple). Mais parmi eux, la forme oblongue, comprimée latéralement, atténuée aux deux extrémités et surtout à l'extrémité postérieure, est la plus ordinaire. Chez tous néanmoins, quelle que soit leur forme générale, la tête est en continuité avec le tronc; il n'y a aucun rétrécissement semblable au cou des Mammifères, des Oiseaux ou des Reptiles. Un caractère très-ordinaire chez ces animaux, mais qui est loin cependant d'être commun à toutes les espèces, consiste dans la présence d'écaillés sur le corps. Les Poissons conformés essentiellement pour la natation, plong-és dans un liquide presque aussi lourd qu'eux-mêmes, ont des organes de locomotion réduits à des proportions très- médiocres. Les parties correspondantes aux membres anté- rieurs et postérieurs des Vertébrés à sang chaud, sont peu dé- veloppées et plus ou moins complètement cachées sous les téguments ; les mains et les pieds sont représentés par des tiges grêles, habituehement désignées sous le nom de rayons^ qui soutiennent une membrane ; ce sont les nageoires. CeUes qui répondent aux membres antérieurs portent le nom de "pecto- rales; celles qui répondent aux membres postérieurs, le nom de ventrales. En outre, des rayons fixés à des os particuliers. 54 HISTOIRE GÉNÉRALE DES POISSONS. placés tantôt sur les apophyses des vertèbres, tantôt entre ces vertèbres soutiennent des nageoires verticales. 11 y en a qui s'élèvent sur le dos et qu'on appelle les nageoires dorsales ;\\ y en a une autre, attachée à la face inférieure du corps, en ar- rière de rorifice anal, qu'on nomme la nageoire anale; une enfin, située au bout de la queue, qui est la nageoire caudale. Dans un grand nombre d'exemples, on observe l'absence d'un ou de plusieurs de ces organes locomoteurs. Mais les caractères les plus importants des Poissons sont fournis par l'appareil respiratoire et par l'appareil de la cir~ culation du sang. L'appareil respiratoire est constitué par des branchies placées sur les côtés de la partie postérieure de la tète. Ces branchies formées de lamelles traversées par d'innombrables vaisseaux sanguins et attachées à des arceaux fixés à l'os hyoïde et quel- quefois simplement adhérentes à la peau, reçoivent l'eau qui est introduite par la bouche et rejetée au dehors par des orifices que Ton appehe les ouïes. L'appareil circulatoire est également très-caractéristique. Le cœur présente un seul ventricule et une seule oreillette ré- pondant au ventricule droit et à roreillette droite des Mammi- fères et des Oiseaux. Le sang, après avoir respiré dans les branchies, est ramené dans un tronc artériel régnant sous la colonne vertébrale, pour être de là distribué à toutes les parties du corps, d'oii il revient au cœur en passant par les veines. § 7. Des téguments. Les téguments présentent une extrême variété dans la classe des Poissons. La peau est t(jujours un tissu formé de fibres entre-croisées, les unes étant longitudinales, les autres transver- TÉGUMENTS. 55 sales, tissu tantôt assez mince, tantôt fort épais suivant les différents types et même suivant les différentes parties du corps, et tapissé inférieurement par une couche gélatineuse. L'épiderme est toujours une délicate membrane formée de cellules juxtaposées. Mais chez les Poissons, la peau est le plus souvent revêtue d'ccaines ou de plaques osseuses. Ces écailles que nous voyons chez une infinité d'espèces, superposées à la manière des tuiles d'un toit, sont en partie renfermées dans des capsules consti- tuées par des prolongements de la peau ; chacune d'elles étant en outre enveloppée d'une tunique ou membrane extrêmement mince, quelquefois garnie d'une substance d'un blanc d'argent, comme nous aurons l'occasion d'en voir des exemples. Les écailles, qui ont en général une assez grande résistance, offrent assez fréquemment des corpuscules osseux dans leur épaisseur. Chez beaucoup ;de Poissons, la peau est protégée par des pla- ques complètement ossifiées. Les écailles affectant des caractères très-variés suivant les types, les zoologistes n'ont pas manqué de s'attacher à ces ca- ractères pour étabhr des distinctions entre des groupes plus ou moins étendus. Néanmoins le développement et la structure intime de ces productions cutanées n'ont pas encore été étu- diés d'une manière aussi parfaite qu'on pourrait le souhaiter. Les écailles présentant des stries circulaires très -nettes, M. Agassiz a pensé que leur accroissement avait lieu par l'ad- dition successive de nouvelles lames se déposant à l'extérieur ; mais comme en comparant les écailles des plus petits et des plus grands individus d'une même espèce de Poisson, on s'a- perçoit bien vite que le nombre des stries n'est pas moins considérable dans les premiers que dans les derniers , il 56 HlSTOIR[' GÉNÉRALE DES POISSONS. semble difficile de s'arrêter à l'opinion du célèbre naturaliste.' Les écailles remplissent évidemment un rôle dans la fonction respiratoire ; rôle dont l'importance doit varier dans une assez large mesure suivant les types : il reste, à cet égard, des recherches à entreprendre. Le tissu des écailles est très-perméable à l'eau ; c'est ce que nous avons constaté, en plongeant successivement de ces pièces protectrices de la peau, dans deux dissolutions, de façon à obtenir un précipité d'une couleur vive. D'un autre côté, on remarque, notamment chez les Cyprinides, des écailles traver- sées par des canaux dans lesquels l'eau peut pénétrer ; indice certain d'une respiration cutanée chez les Poissons. Dans ces animaux, on observe de chaque côté du corps, une file entière d'écaillés portant une éminence allongée qui n'est autre chose que la paroi d'un tuyau. Cette rangée de petites saihies est toujours désignée sous le nom de ligne latérale^ et il en est question d'une manière à peu près constante dans les descriptions d'espèces. Le tuyau ou canal de chaque écaille de la ligne latérale, renferme un petit appareil, consistant en une sorte de glande sécrétant le mucus qui se répand à la surface du corps de l'a- nimal. Dans les espèces dont les écailles sont très-petites, les glandes mucipares sont logées dans la peau oii eUes se trouvent souvent plus ou moins ramifiées. Il en est de même pour les Poissons dont la peau est comjjlétement nue, oîi les conduits excréteurs des glandes forment également une ligne latérale indiquée par une suite de petits godets , comme nous en trouverons chez quelques-uns de nos Poissons des eaux douces de la France. Il n'est pas rare que de semblables orifices pour l'évacuation du mucus destiné à protéger la CHARPENTE SOLIDE. 57 peau de Tanimal, ne se montrent aussi sur différentes par- ties de la tête. § 8. — De la charpente solide des Poissons. Le squelette de ces animaux varie d'une manière remarqua- ble sous le rapport de la consistance. Il est osseux chez les uns, cartilagineux chez les autres, et Ton sait que cette différence de texture a motivé, pour un grand nombre de naturalistes, la sépa- ration des représentants de la classe des Poissons en deux grou- pes principaux. Au point de vue zoologique le caractère n'était pourtant pas heureusement choisi, comme il est facile de s'en convaincre en s'arrêtant à la considération de l'ensemble des autres caractères organiques. D'ailleurs, entre le tissu osseux et le tissu cartilagineux il existe beaucoup d'intermédiaires. Le tissu de la charpente du corps de l'animal peut être fibr.o- cartilagineux. Parfois, la plus grande partie du squelette res- tant cartilagineuse, certaines pièces s'ossifient, et dans l'état plus ou moins avancé de l'ossification, les divers types de la classe des Poissons présentent tous les degrés. On a vu précédemment, combien avaient été nombreux, com- bien avaient été ardents, les efforts des zoologistes, pour par- venir à identifier les pièces du squelette des Poissons avec celles qui constituent la charpente solide des Vertébrés supérieurs. A cet égard, des vues ingénieuses, des aperçus pleins de justesse ont profité à la science, mais en même temps, des assertions lancées presque au hasard, bientôt reconnues en contradiction avec les faits, ont contribué plus d'une fois à répandre des doutes sur la possibilité d'arriver à des résultats susceptibles d'une complète démonstration, des doutes même sur l'existence 58 HISTOIRE GÉNÉRALE DES POISSONS. réelle de cette imité de plan fondamental, oLjet de tant de préoccupations. Tandis que la recherche des homologies * du squelette des Oiseaux et des Reptiles avec celui des Mammifères n'amenait que des divergences d'opinion assez restreintes, il en était au- trement dès qu'il s'agissait des Poissons. Il y a en effet pour ces derniers des difficultés infiniment plus considérables ; car ony trouve une modification immense de tout l'organisme, destiné à un genre de vie spécial ; des adaptations à des fonctions qui n'existent pas dans les autres classes du Règne animal ; une division extrême des pièces osseuses de la tcte, dont on n'a pu se former une idée qu'en portant la comparaison sur les em- bryons des Vertébrés supérieurs ; enfin, la présence de pièces particulières constituées par une ossification de certaines par- ties du système cutané. Le guide des zoologistes dans cet ordre d'investigations a été fourni essentiellement par les rapports des parties entre elles, ce qu'on a appelé le principe des connexions ; guide précieux, auquel on a été redevable de résultats d'une grande portée, guide néanmoins insuffisant, et capable dans une foule de circonstances de conduire à l'erreur. L'avortement ou l'amoindrissement de certaines pièces dont la fonction perd de son importance ou se modifie; le dévelop- pement excessif d'autres parties ayant reçu de la nature une destination qu'elles n'ont pas dans les autres types du Règne ' On emploie le nom (Vhomologie et de partie homologue pour désigner l'identité fondamentale d'un organe dans différents animaux dans toutes ses formes et dans toutes ses fonctions possibles, par opposition aux mots analogie et analogue qui s'appliquent au rôle, à la fonc- tion à peu près semblable que peuvent présenter des organes diffé- rents. CHARPExNTE SOLIDE. H9 animal, changent fatalement les rapports, les connexions, si nous voulons employer le terme aujourd'hui consacré dans la science. De là, les embarras pour les investigateurs ; de là, les opinions contradictoires ; de là, les discussions interminables, parce que de chaque côté on s'appuie sur un fait en négligeant les autres. Cependant, à force de multiplier les comparaisons, à force de suivre dans les différents genres les modifications de chaque pièce, on est parvenu à fournir assez de preuves en faveur de la détermination de beaucoup de parties du squelette des Poissons, pour que l'accord se soit établi sur plusieurs points. Il n'en est pas ainsi pour toutes les pièces, et à l'égard de quelques-unes d'entre ehes particulièrement, on voudrait, pour être assuré de leur véritable nature, acquérir des connaissances qui aujour- d'hui font encore défaut. On est heureusement en droit d'attendre de l'observation, de nouveaux faits assez concluants, pour espérer la solution défi- nitive de ces questions d'ostéologie qui depuis soixante ans sont le sujet de tant d'études et de tant de débats. Ce ne sont plus seulement les rapports des os entre eux qu'il s'agirait d'examiner. Les muscles qui prennent leurs attaches aux pièces solides devraient être comparés à ceux des Vertébrés supérieurs. Mais les modifications du système musculaire étant encore fort imparfaitement appréciées, même dans la classe des Mammifères, des recherches immenses sont nécessaires, avant qu'on arrive à entrevoir un résultat applicable à la détermina- tion des pièces du squelette. Ce n'est sans doute pas, au reste, à l'aide de la considération des muscles que l'on parviendra le mieux à atteindre le but ; le mode de distribution des nerfs a une tout autre importance. Le système nerveux étant, de tous (iO UlSTOIHi: (. li.NÉRALE DES POISSONS. les appareils organiques, celui qui dans chacune des grandes divisions zoologiques conserve partout au plus haut degré ses caractères essentiels, le jour oii l'on aura constaté rigoureuse- ment les origines et le trajet des nerfs dans quelques types de Poissons, oîi l'on aura dans toutes les circonstances mieux re- connu par quelles ouvertures pratiquées dans les os du crâne a lieu leur passage, on trouvera, dans les connexions des nerfs avec les os, lui élément de comparaison qui dans l'état actuel est trop imparfait pour être d'un grand secours. D'autre part, il s'agirait d'examiner le squelette des Poissons lorsqu'il est en voie de formation. Selon toute apparence, l'é- tude des pièces osseuses pendant les diverses phases de leur dé- veloppement conduira souvent à mettre en lumière ce qui est resté incertain quand l'observation a porté uniquement sur des animaux adultes. L'idée de cette recherche s'est déjà manifestée dans la science, mais c'est à peine s'il y a eu un commencement d'exécution. Nous ne pouvons ici que donner une idée très-générale du squelette des Poissons. Une description détaillée de toutes les pièces qui le composent, entraînant avec elle une discussion approfondie des opinions émises au sujet de ces pièces, aurait une étendue que ne comporte pas l'objet de ce livre. Le squelette des Poissons offrant des différences fort consi- dérables entre les principaux types, il est nécessaire, pour ne pas nuire à la clarté, de procéder par division. Les Poissons les plus importants par le nombre, ceux dont la charpente est osseuse, seront ainsi pris d'abord pour exemple. - On distingue dans le squelette de ces animaux : la tète, la charpente solide qui constitue la chambre respiratoire, le tronc se composant du corps et de la queue avec les nageoires verti- CHARPENTE SOLIDE. 01 cales du dos et de l'anus ainsi que celle de la queue, les mem- bres qui sont les nageoires pectorales et \entrales. La tête offrant plus de parties mobiles que chez les autres Ver- tébrés, elle semble se partager naturellement en plusieurs ré- gions. Le crâne, ou la boîte cérébrale, apparaît ainsi plus séparé de la face que partout ailleurs. Il est composé de pièces dont les rapports avec celles qui constituent le crâne des Reptiles et des Oiseaux sont d'une entière évidence. En dirigeant son examen de la tête osseuse, d'arrière en avant, on reconnaît à la base du crâne une première zone ; c'est l'occipital formé de quatre pièces principales ; l'une basi- laire [basioccipital) ayant en arrière une facette articulaire correspondante à celle de la première vertèbre, deux latérales [paroccipitaiix) pourvues chacune d'une apophyse, et une su- périeure [snroccipital) complétant le cercle. A ces pièces s'en ajoutent souvent deux accessoires {exoccipitcnix) intercalées entre l'occipital supérieur et les occipitaux latéraux dont ehes sont un démembrement. En avant de l'occipital se dessine, avec moins de netteté que la première, une seconde zone. Celle-ci est constituée par un os impair et par trois os pairs. Le premier [basisphénoïde), fort étroit, inséré au-devant du basioccipital, figure une sortie de pont à la partie inférieure du crâne. De chaque côté, s'étend une pièce {alisphénoïde, aile temporale de Cuvicr), répondant à ce que l'on nomme en ana- tomie humaine, la grande aile du sphénoïde, et une autre pièce contribuant avec le frontal postérieur à fournir la face articu- laire de l'appareil palatin et tympanique. La voûte de cette zone est formée par deux ou trois pièces {pariétaux et in ter pa- riétal) intercalées entre les bords supérieurs des deux i)r{cé- 62 HISTOIHK GE.NERALl:: DES POISSONS. dentés. Mais l'os basilaire, en général fort étroit, de môme que sa portion antérieure [présphénoïde) dépendant de la zone or- bitaire située en avant, ne forme pas le plancher de la cavité crânienne comme chez les autres Vertébrés ; ce sont les os d'enveloppe des organes de l'audition [rochers ou pétrosaux), qui ordinairement ferment le crâne en dessous et contribuent ainsi à en former les parois latérales. Une troisième zone, la zone orbitaire et frontale, est con- formée à peu près de la même manière que la précédente. Il y a une partie basilaire étroite (présphéiioïde) complètement sou- dée avec le sphénoïde basilaire, de chaque côté une pièce laté- rale (orbitosphénoïde ou aile orbitaire) formant le fond de l'orbite, et une pièce dépendante du frontal [post frontal ou frontal postérieur) qui constitue la paroi supérieure de l'orbite ; enjQn, la voûte, composée de deux larges pièces engrenées sur la ligne médiane de la tête, qui répondent à l'os frontal des Mammifères. Une quatrième zone, qui forme le museau, se montre com- posée de quatre pièces ; une basilaire {vo?jie7'), insérée au-de- vant du sphénoïde et garnie de dents chez beaucoup de Pois- sons, une de chaque côté {préfrontal ou frontal antérieur) et une supérieure {nasal) souvent double, qui est l'os du nez. Ces quatre zones de la tête osseuse, regardées par plusieurs naturalistes comme autant de vertèbres céphaliques, sont com- posées de pièces véritablement homologues de celles qui entrent dans la constitution du crâne des Vertébrés supérieurs ; il ne peut guère subsister de doute aujourd'hui sur leur détermination. Il n'en est pas absolument de môme pour toutes les autres parties de la tête, considérées par M. Ovven comme des dépendances ou des accessoires des quatre zones ou vertèbres céphaliques. CHAllPEME SOLIDE. 63 Examinons ces parties. Au-devant du museau, se voient les pièces maxillaires, douées d'une mobilité très-grande chez les Poissons osseux, où elles peuvent s'avancer plus ou moins pour la préhension des aliments. Ce sont les intermaxillaires {prémaxillaires O^ven) et les maxillaires, c'est-à-dire les os propres de la mâchoire supé- rieure. Les premiers, rarement soudés, mais d'ordinaire unis l'un à l'autre par des ligaments, se recourbent en arc et fournis- sent chacun une branche ascendante fixée d'une manière variable à la partie antérieure du museau. Le maxillaire est formé de deux branches parallèles, faiblement maintenues entre elles sur la ligne médiane, situées en dehors des intcrmaxillaires et articulées avec les pièces environnantes, (intermaxillaires, vomer, palatins). A cette zone nasale, appartiennent encore des plaques osseuses constituant la voûte du palais ; ce sont, en avant à la base du museau, les palatins, souvent pourvus de dents, et en arrière, des pièces qui paraissent représenter les os ptérygoïdes des autres Vertébrés [ptérygoïdes et transverses ^ de Cuvier, entoptérygoïdes et ptérygoïdes d'0\\en). Si les interprétations de M. R. Owen sont justes, la mâchoire supérieure et les os qui lui servent de support, seraient des dépendances de la zone orbitaire («rc prosencéjjhalique, Owen) ainsi que les pièces operculaires. La mâchoire inférieure est composée de deux branches ^ unies en avant et suspendues en arrière par une sorte de tige attachée à la base du crâne. Cette tige est en général formée de trois pièces, quelquefois de cinq. La pièce supérieure {temporal » Chacune de ces branches est ordinairement furméc de quatre pièces : le dentaire, qui souvent porte des dents; Y articulaire, l'angu- laire et Vopcrculaire. 64 HISTOIRK GÉiXÉHALE DES POISSONS. de Cuvier, épitij m panique d'Owen) est articulée avec une ca- vité située sur la paroi latérale du crâne ; la pièce inférieure [jugalàa Cuvier, Iiypotyinpanique ù'Oy^Qu) avec la mâchoire ^ En arrière de l'insertion du suspenseur de la mâchoire, s'ar- ticule le préopercule, pièce servant de support à l'appareil oper- culaire, dirigée en bas et un peu incurvée en avant, de manière à rejoindre l'os qui fournit l'articulation de la mâchoire infé- rieure. Le préopercule considéré par certains anatomistes comme correspondant rigoureusement à l'os {os carré, ou tympanique) qui chez les Oiseaux et les Reptiles porte la mâ- choire inférieure, offre ordinairement à sa surface une rigole dans laquelle passe une branche des canaux de la peau qui sécrètent la mucosité. Plusieurs pièces osseuses destinées à la protection de l'ap- pareil respiratoire, demeurent-libres par leur côté extérieur, de façon à constituer cette fente sur la partie postérieure et latérale de la tête que tout le monde connaît sous le nom de ouie. Ce sont les pièces operculaires que l'on appelle, oj^ercule, suboper- cule et interopercule. Très-variables dans leurs formes suivant les types, elles -sont habituellement employées ainsi que le préopercule à la caractérisation des genres et des espèces. La pièce principale est l'opercule, situé en arrière du préopcrcule auquel il est attaché par des ligaments et articulé par son an- gle antéro-supérieur avec une saillie du suspenseur de la mâ- choire inférieure [temporal de Cuvier). 11 demeure libre en arrière et en dessous de façon à pouvoir se soulever et s'abaisser comme un battant de porte. A son bord postérieur est fixé le • La pièce intermédiaire, souvent en partie cachée à la face interne de l'os qui fournit l'aiMiculation de la mâchoire, est le symplcctique de Cuvier ou le mésohj m panique. d'Owen. CHARPENTE SOLIDE. Oo subopercLile, ordinairement long et étroit; au bord inférieur des deux premières pièces, se trouve l'interopercule qui se Fig. 1 . — Tète de Carpe commune montrant les pièces operculaires i. prolongeant vers la mâchoire inférieure s'attache à celle-ci par des ligaments. Les naturalistes ont fait des efforts inotiïs pour reconnaître la véritable nature des pièces operculaires sans qu'aucun d'eux ait réussi à apporter un résultat désormais hors de contestation. Pour Cuvier, ces parties sont des os particuliers aux Poissons; pour M. Agassiz, ce sont des productions cutanées comparables aux écailles, ce qui est peut-être la vérité; pour M. Owen, ce sont des dépendances de la^ zone orbitaire du crâne, sans compter bien d'autres interprétations moins sérieuses. 1 On a représenté très-distinctement les os soiis-orbitaires, formant une ceinture à la partie inférieure de l'œil; on reconnaît le préoper- cule qui se dirige vers la mâchoire inférieure au-dessous de la joue ; Voperrulc, dont les dimensions sont énormes; au-dessous, le suboper- cule; dans l'intervalle des précédents et du préopercule, Vinleropercule; en arriére des pièces operculaires, la ceinture des os de l'épaule; enfin, au-dessous de ces pièces, une portion de la membrane branchiostége. Blanchard. 5 60 HISTOIRE GÉNÉRALE DES POISSONS. La tête des Poissons présente encore d'autres pièces regar- dées par les auteurs modernes comme des os accessoires. Plu- sieurs anatomistes ont cherché à retrouver dans ces pièces, des parties correspondantes à celles de la tête des Vertébrés supé- rieurs, mais ils ont échoué dans leur tentative et aujourd'hui on admet d'une manière assez générale que ces pièces appartien- nent au système cutané. Elles donnent presque toujours pas- sage à des canaux dans lesquels se produit la mucosité qui suinte à la surface de la tête de la même façon que la mucosité qui sort de la ligne latérale et se répand à la surface du corps. Ces pièces sont les sous-orbitaires, qu'il est souvent utile de remarquer pour la caractérisation des espèces. Ces sous-orbi- taires forment une chaîne qui limite les orbites inférieure- ment, se soudent parfois non-seulement entre eux, mais en- core avec le préopercule et en viennent à constituer un bouclier qui couvre toute la joue. Des os analogues {sur temporaux de Guvier) se montrent chez certaines espèces sur la région posté- rieure de la tête, s'avançant quelquefois jusqu'au point où la ceinture des os de l'épaule s'attache au crâne. D'autres pièces accessoires de même nature {os nasaux) peuvent encore exis- ter sur le museau et au fond des fosses nasales. Dans les Poissons cartilagineux comme les Raies et les Squa- les, toutes les parties du crâne demeurent presque molles et en général composées d'un tissu uniforme ; les pièces operculaires sont à l'état rudimentaire, mais celles-ci, chez les Lamproies, constituent une charpente cartilagineuse assez compliquée. Chez les Vertébrés supérieurs, l'os de la langue, os hyoïde, suivant la dénomination scientifique, est peu développé et d'une conformation fort simple. Chez les Poissons, au contraire, cet os acquiert un développement énorme et devient un appareil CHARPENTE SOLIDE. 67 extrêmement compliqué, qui prend un rôle important dans la constitution de la chambre respiratoire et dans l'acte de la res- piration. Une portion antérieure et moyenne (05 lingual) est le support de la langue ; une suite de pièces osseuses placées en arrière, également sur la ligne moyenne, constitue le corps de l'hyoïde; deux branches formées d'une chaîne de pièces osseuses et réunies un peu en arrière de l'os propre de la langue, remon- tant sur les côtés de la tête pour s'attacher sur les parties laté- rales du crâne (à l'os temporal de Cuvier ou épitympanique d'Owen) par une tige ordinairement assez grêle [osselet styloïde de Gu\ier), sont les suspenseurs de tout l'appareil ; un os im- pair [queue de l'os hyoïde)^ inséré dans l'angle formé par la réunion de deux branches et situé ainsi au-dessous des bran- chies, établit inférieurement la séparation entre les deux ou- vertures des ouïes. De la portion moyenne de l'os hyoïde, en arrière des branches de suspension, naissent les arcs branchiaux, au nombre de quatre paires, qui, contournant le fond del'arrière-bouche, re- montent jusque sous la base du crâne pour aller s'appuyer sur d'autres pièces osseuses dépendantes de l'appareil hyoïdien, les os pharyngiens supérieurs. Enfin, en arrière des arcs bran- chiaux, se trouvent encore deux tiges ou plutôt deux plaques, désignées sous le nom (ï os pharyngiens inférieurs, qui, chez beaucoup de Poissons, portent des dents, aussi bien que les os pharyngiens supérieurs. Des rayons sont tantôt articulés, tantôt fixés par des liga- ments aux deux pièces principales de chaque branche de l'os hyoïde ; ce sont les rayons branchiostèges, dont le nombre, va- riable dans les différents groupes de Poissons, est habituelle- os HISTOIRE GÉNÉRALE DES POISSONS, ment mentionné clans les descriptions génériques et spécifiques. Une membrane soutenue par ces rayons, la membrane bran- chiostége, complète la fermeture de la chambre respiratoire *. L'appareil hyoïdien pouvant s'élever et s'abaisser, rétrécit ou agrandit de la sorte la chambre banchiale, en entraînant les branchies dans ses mouvements. Les rayons branchiostèges ayant leurs mouvements particuliers, étendent ou plissent la membrane qu'ils soutiennent. Dans les Poissons cartilagineux, l'appareil hyoïdien est cons- truit sur le même plan général que chez les Poissons osseux, maisdan's les Lamproies, il est d'une structure très-compliquée et très-spéciale. La colonne vertébrale est en général composée, comme dans les animaux supérieurs, d'une suite de vertèbres s'éten- dant de la base du crâne à l'extrémité du corps. Les vertèbres des Poissons sont très-reconnaissables à la présence d'une fosse conique creusée tant à leur face antérieure qu'à leur face posté- rieure. Ces cavités sont remplies par une substance molle qui passe par un trou pratiqué au centre de chaque vertèbre ; en sorte qu'il existe un véritable cordon de substance fibro-gélati- n&u&a. (y Q^i\^ corde dorsale qui dans la plupart des Poissons cartilagineux s'avance jusque dans l'intérieur du crâne, et qui, dans les Lamproies, constitue presque toute la colonne verté- brale. ' Toutes les parties de l'appareil hyoïdien ont reçu des noms particu- liers, et, comme chaque auteur qui s'est occupé du sujet a tenu à pro- poser une nomenclature, il en est résulté une multitude de dénomina- tions. On trouvera à cet égard un excellent résumé dans : Milne Edwards, Leçons de Physiologie et WAnatomie comparée, t. II, p. 219, note 2. — I/appareil hyoïdien est considéré par M. Owen comme une dépendance de la zone ou vertèbre pariétale du crâne. CIIAUPEME SOLIDE. 69 Au-dessus du corps de la vertèbre ainsi évidée en avant et en arrière, s'élèvent deux arcs réunis à leur sommet ; c'est une sorte d'anneau formant le canal de la moelle épinière, sur- monté d'une lame verticale [apoj^hyse épineuse). A la base de ces mêmes arcs se montrent chez la plupart des Poissons os- seux de petites apophyses {apophyses articulaires) et sur les corps des vertèbres, il existe souvent des apophyses transverses qui peuvent même devenir assez longues pour se réunir infé- rieurement, de façon à constituer un anneau, pourvu d'une lame descendante {apophyse épineuse). C'est ce que l'on observe ordinairement pour les vertèbres de la partie postérieure de l'abdomen. Il y a dans le nombre des vertèbres, dans leurs for- mes, des modifications infinies, déjà très-bien décrites, mais dont on n'a pas encore reconnu la valeur véritable pour l'ap- préciation des affinités naturelles. Dans les Poissons cartilagi- neux, Raies, Squales, etc., les vertèbres ne sont pas toujours nettement séparées les unes des autres et chez les Poissons in- férieurs (Lamproies), la colonne vertébrale est réduite à une corde dorsale pourvue d'une enveloppe fibro-membraneuse qui, en s'étendant vers la partie supérieure, circonscrit le tube que traverse la moelle épinière. Les côtes qui manquent chez certains Poissons, existent chez le plus grand nombre de ces animaux. Ordinairement insérées sur les apophyses transverses, quelquefois attachées au corps des vertèbres, mais toujours par une seule tête, elles ont peu de mo- bilité. Dans beaucoup d'espèces, les côtes portent des appen- dices grêles, sortes de stylets, comme on en voit aussi, qui adhèrent au corps des vertèbres et traversent les chairs. Ce sont là ces arêtes si fines qui rendent plusieurs Poissons fort désagréables à manger. 70 HISTOIRE GÉNÉRALE DES POISSONS. Dans ces animaux, où il y a absence de sternum, les os qui supportent les membres antérieurs forment en arrière de l'o- rifice des ouïes, une ceinture qui limite postérieurement la chambre respiratoire. Les deux portions de cette ceinture se rapprochent et s'attachent au sommet du crâne chez la plupart des Poissons osseux et chez les Esturgeons pour se réunir au- dessous de la gorge. On les trouve ordinairement composées de trois os qui représentent l'épaule ; le plus élevé des trois, est le sur scapul aire, fixé auxparois latérales du crâne, le second ou l'in- termédiaire, est le scapulaire, correspondant à l'omoplate, le troisième, le plus grand, a été déterminé de toutes les manières imaginables, c'est Yhuméral selon Cuvier, le coracoïde selon Owen, la clavicule selon d'autres auteurs. En général, ces pièces se montrent à l'extérieur. Chez certains Poissons (les Anguilles, etc.), la ceinture des os de l'épaule est rudimentaire et libre d'adhérence à sa partie supérieure. Il en est ainsi chez la plupart des Cartilagineux, mais dans les Raies, elle est en rapport avec la portion anté- rieure de la colonne vertébrale. Au bord interne de la troisième pièce de la ceinture, sont attachés deux os placés l'un au-dessus de l'autre, représentant l'avant-bras [cubitus et radius de Cuvier, radius et cubitus d'Owen) et dans plusieurs types, il en existe un troisième, V humérus selon Owen, appuyé également au bord interne de la pièce inférieure de la ceinture. En outre, une sorte de stylet adhérent aussi à cette dernière, correspondrait au coracoïde selon Cuvier , à la clavicule selon d'autres au- teurs. A la suite de l'avant-bras, se trouve une rangée de pe- tits os ( les représentants du carpe ) qui supportent les CHARPENTE SOLIDE. 71 rayons de la nageoire pectorale, véritables représentants des doigts *. Les os des membres postérieurs, qui manquent souvent chez les Poissons, sont toujours rudimentaires lorsqu'ils existent. C'est ordinairement une seule pièce, en général triangulaire, plus ou moins pourvue de lames saillantes, sans rapport direct avec la colonne vertébrale, tantôt libre dans les chairs, tantôt attachée par son extrémité antérieure au troisième os de la ceinture thoracique et portant à son extrémité postérieure les rayons des nageoires ventrales. Chez la plupart des Cartilagi- neux, le bassin se compose de deux pièces réunies sur la li- gne médiane et pourvues chacune d'un arc servant de support aux rayons de la nageoire. Les nageoires verticales des Poissons sont de véritables arêtes, que rien ne représente dans la charpente des Vertébrés supérieurs. Ces nageoires qui se montrent à l'extérieur, comme une file de tiges ou de rayons soutenant une membrane, ont une partie intérieure pour chaque rayon. Cette partie consiste en une pièce osseuse (05 interépineux) ^ en forme de poignard à quatre tranchants, dont la base est au niveau de la peau et la pointe engagée dans les apophyses des vertèbres. Quelquefois ces os sont entièrement détachés des vertèbres et l'on en trouve qui ne portent pas de rayons. Dans les Poissons Plagiostômes, ils sont cartilagineux, et dans les Raies en particulier, ils sont for- més d'une suite d'articles. Chc^ les Poissons osseux, les rayons de la nageoire caudale sont fixés à la dernière vertèbre qui est comprimée latéralement et fort étendue dans le sens de la hauteur. * On verra par l'examen particulier de nos Poissons des eaux douces, de nombreux exemples des caractères variés, qu'affectent les rayons. 72 HISTOIRE GÉNÉRALE DES POISSONS. § 9. — Des muscles et des mouvements. Les muscles des Poissons sqnt en général peu colorés. Beau- coup de ces animaux ont la chair presque blanche, et si elle est rougeâtre chez un grand nombre d'espèces, elle reste toujours pâle comparativement à la couleur de la chair des Mammifères et des Oiseaux. Une grande masse musculaire occupe chaque côté du corps, offrant à sa surface des stries tendineuses qui ne sont autre chose que des ligaments, séparant les muscles en autant de parties qu'il y a de -vertèbres. Ce muscle latéral, ainsi fixé au corps des vertèbres, s'attache d'autre part à l'extrémité posté- rieure de la tète et tout le long de la ceinture des os de l'épaule. Cette grande masse musculaire est en outre partagée dans le sens de la longueur du corps par un sillon traçant la séparation entre une partie dorsale et une partie ventrale. C'est par les contrac- tions de ces muscles latéraux, que le corps peut se courber d'un côté ou de l'autre ; c'est ainsi qu'il se fléchit alternativement à droite et à gauche pour déterminer la progression. Les nageoires dorsale et anale sont mises en jeu par de pe- tits muscles superficiels, formant plusieurs couches, embras- sant d'une part les os interépineux et d'autre part les rayons. Dirigés en sens divers de façon à agir comme antagonistes, les uns servent à dresser les rayons des nageoires, les autres à les abaisser. La nageoire caudale, dont les mouvements sont des plus énergiques, a des muscles plus puissants que les autres na- geoires verticales ; il y en a deux couches superposées, et de plus petits muscles étendus d'un rayon à l'autre. Les nageoires pectorales ont aussi pour moteurs des cou- MUSCLES ET MOUVEMENTS. 73 ches musculaires superposées, qui s'attachent à la ceinture des os de l'épaule ; les couches antérieures déterminent l'extension ou l'écartement de la nageoire, les couches postérieures son abaissement. La même disposition se répète pour les nageoires ventrales dont les muscles sont fixés au bassin. Les mâchoires, dont les mouvements ont une puissance extrême, sont mises en jeu par une grosse masse musculaire divisée en plusieurs portions, qui s'insère par deux tendons aux deux mâchoires, et s'attache en arrière à l'appareil palatin, et aux pièces supportant la mâchoire inférieure. Les deux branches de celle-ci peuvent être rapprochées au moyen d'un muscle placé en travers. L'arcade palatine est élevée ou abaissée par des muscles presque toujours volumineux. L'opercule est pourvu d'un élé- vateur décomposé en plusieurs parties et d'un abaisseur. Les muscles de l'appareil hyoïdien ont une assez grande complication, mais le principal d'entre eux est étendu de la face interne de la mâchoire inférieure à la branche de l'os hyoïde. Des muscles situés entre les rayons de la membrane branchiostège ont pour usage de resserrer la cavité branchiale. Les mouvements de l'appareil branchial sont exécutés par un ensemble de muscles très-compliqué. Des élévateurs des arcs branchiaux fixés à chacun de ces arcs, s'attachent à la base du crâne. Un élévateur plus puissant part en outre de chaque arc et prend son point fixe à la face inférieure de la colonne verté- brale. Les mouvements contraires, ou d'abaissement de l'appareil branchial, sont produits par des muscles étendus des os pharyn- giens à l'os hyoïde et à la ceinture de l'épaule. Cette disposition des principaux muscles que nous ne pouvons 74 HISTOIRE GÉNÉRALE DES POISSONS. qu'indiquer, s'applique aux Poissons osseux, en général, mais elle diffère à beaucoup d'égards chez les Poissons carti- lagineux. § 10. — Du système nerveux. La considération du système nerveux, l'appareil, qui met l'être en relation avec le monde extérieur, l'agent de la sensibilité et des mouvements, est, dans tous les groupes du Règne animal, d'un intérêt hors ligne. L'état de déve- loppement des parties centrales du système nerveux donne de suite une idée relative d'un degré de perfection organique plus ou moins grand; les fonctions de ces différentes parties, lorsqu'elles peuvent être sûrement constatées, apportent les no- tions les plus curieuses sur les facultés des animaux, et donnent lieu aux comparaisons de l'ordre le plus élevé. Les caractères, la disposition du système nerveux, fournissent, mieux que tous les autres caractères , la mesure des affinités naturelles qui existent entre les représentants des divers groupes zoologiques. Chez les Poissons, les parties centrales du système nerveux se composent, de même que chez tous les animaux vertébrés, de l'encéphale et de la moelle épinière : l'encéphale logé dans la boîte crânienne, la moelle occupant le canal vertébral qu'elle remplit d'ordinaire dans presque toute sa longueur. Il n'y a, à cet égard, qu'un petit nombre d'exceptions ^ Relativement à la grosseur de la tête de la plupart des Pois- sons, relativement à la capacité de leur boîte cérébrale, les pro- portions de l'encéphale se montrent extrêmement réduites. Gomme il existe un accord à peu près général entre l'étendue > Comme la Baudroie {Lophius piscatorius), comme le Poisson lune Orlhragoriscus moh), où la moelle épinière est extrêmement courte. SYSTÈME NERVEUX. . 75 des manifestations intellectuelles et le volume du cerveau, on se trouve assez fondé à voir dans les Poissons des créatures très- imparfaitement douées sous le rapport de l'intelligence et même de l'instinct. Cependant on s'est fort exagéré cette imperfec- tion ; des faits, aujourd'hui bien connus, en sont la preuve évidente. L'encéphale, au lieu d'être moulé sur les parois de la boîte crânienne, ainsi que cela se voit chez tous les Vertébrés supé- rieurs, n'occupe ordinairement qu'un espace assez limité dans cette boîte. Une secousse un peu violente suffirait donc pour le déplacer, si une abondante matière huileuse ne comblait le vide entre la pie-mère^ la délicate membrane dont l'encéphale est re- vêtu, et la dure-mère^ l'épaisse tunique qui tapisse les parois de la boîte cérébrale. Les différences considérables que présentent les appareils organiques entre les principaux types de la classe des Poissons, oblige à examiner séparément l'encéphale dans chacune des grandes divisions de ce vaste groupe zoologique. Chez les Poissons osseux, le cerveau paraît fort étrange à la première inspection. On y reconnaît difficilement d'abord les parties qui constituent le cerveau des Mammifères et des Oiseaux. C'est une suite de lobes se succédant de façon à figurer une sorte de double chapelet. Ces lobes, le plus souvent d'un beau blanc nacré à la surface, ont leur contour extérieur parfaitement ar- rondi. Pour se rendre compte, tout à la fois, de l'aspect général de l'encéphale et de la position qu'il occupe dans la tête, il est un moyen simple à la disposition de chacun. Il suffit de choisir un de ces Poissons, le Merlan, par exemple, dont les os offrent presque la transparence du verre. Après avoir enlevé la peau qui couvre le crâne, et détaché les tissus qui peuvent y adhé- 76 HISTOIRE GÉNÉRALE DES POISSONS. rer, on distingue le cerveau dans toute sa longueur, et avec une admirable netteté, au travers des parois diaphanes de la boîte crânienne. La détermination des différents lobes qui composent ce cer- veau n'a pas été sans causer beaucoup d'embarras aux natura- listes de notre siècle. Les naturalistes antérieurs n'avaient guère songé qu'il fût possible de reconnaître dans ces lobes des parties exactement correspondantes à celles de l'cncépliale des Verté- brés supérieurs. C'est Arsaky, ce médecin grec que nous avons cité, qui, le premier, en a fait ressortir les rapports les plus manifestes. Chez un grand nombre de Poissons, les lobes de l'encéphale, situés tout à fait en avant, sont les tubercules olfactifs. Il n'y en a le plus souvent qu'une seule paire, mais il est des espèces oii l'on en voit deux paires. Dans quelques cas, ces tubercules se trouvent à l'extrémité des nerfs de l'odorat. Aux tubercules olfactifs succèdent les hémisphères, le cerveau proprement dit. Ceux-ci sont pleins, et leur dimension, toujours peu considé- rable, est souvent inférieure à celle des lobes qui viennent à la suite. Cette double circonstance avait empêché plusieurs zoolo- gistes, et Cuvier en particulier, de vouloir les regarder comme les organes correspondants aux hémisphères du cerveau des Ver- tébrés supérieurs, mais la considération de leurs relations avec les autres parties del'encéphale, ne laisse presque aucun doute sur la justesse de l'appréciation aujourd'hui généralement acceptée. Exactement en arrière des hémisphères, se montrent les lobes optiques, dont le volume dépasse très-ordinairement celui des hémisphères. Ils fournissent la plupart des fibres des nerfs optiques, et leur grosseur est d'autant plus considérable que les yeux de l'animal sont plus grands. Ces lobes sont creux et leur SYSTÈME NERVEUX. 77 CBYité est spacieuse, ce qui leur donne un caractère très-diffé- rent de celui des tubercules "optiques des autres animaux verté- brés. Au fond de la cavité, il existe des organes nombreux, et notamment de petits tubercules qui ont été décrits avec soin et même assez bien représentés. Mais malgré les efforts tentés pour en déterminer la nature, on est loin encore, à cet égard, d'être arrivé à une certitude. Sur la ligne moyenne, entre les hémisphères et les lobes optiques, s'élève une petite glande vasculaire plus ou moins apparente ; c'est la glande pinéale, unie aux hémisphères par deux petits cordons. A la suite des lobes optiques vient le cervelet, placé en tra- vers sur la portion antérieure de la moelle allongée. Très-va- riable dans ses proportions relatives, le cervelet présente ordi- nairement une surface lisse avec une faible ligne longitudinale ; dans quelques types seulement il a des sillons transversaux. Il offre toujours une cavité intérieure en communication avec le ventricule qui précède. Après le cervelet et sur un plan inférieur, se voit la moelle allongée, qui est très-fréquemment accompa- gnée de renflements ou de petits tubercules désignés par Cuvier sous le nom de lobes postérieurs. Les parties de l'encéphale d'un Poisson osseux que l'on peut observer sans dissection et m^me sans déplacer aucun organe, sont donc : les tubercules olfactifs, les hémisphères, les lobes optiques, le cervelet et la moelle allongée; mais si l'on examine le cerveau par sa face inférieure, on découvre encore, au-des- sous des lobes optiques, deux protubérances [lobes inférieurs de Cuvier) offrant des cavités qui communiquent avec celles de ces derniers, et, en avant, un petit corps impair, généralement regardé comme la glande pituitaire . 78 HISTOIRE GÉNÉRALE DES POISSONS. D'après la manière dont se succèdent les lobes supérieurs, d'après les caractères les plus importants de ces organes, il pa- raît certain que l'on est dans la vérité en ce qui concerne leur dé- termination. Il n'en est pas de même pour les parties profondes. Les comparaisons que l'on en a faites a\ec les différents organes qui composent le cerveau des Mammifères n'ont rien fourni d'assez concluant pour qu'il soit possible d'en tirer un argument propre à établir un fait. De nouvelles recherches sont nécessaires; une étude de la structure, une investigation minutieuse des origines des nerfs crâniens, une observation approfondie du cerveau à toutes les phases de son développement, conduiront sans doute à la solu- tion cherchée en vain par l'examen seul de la configuration et de la situation des parties. Le cerveau des Poissons osseux a été l'objet de quelques expé- riences physiologiques. Magendie et Desmoulins, M. Flourens, ont tenté, en pratiquant des lésions ou l'ablation de certains lobes, de reconnaître le rôle particulier, la véritable fonction de ces organes. Tout récemment, unjeune naturaliste, M. E.Bau- delot, a repris ce sujet. Les résultats constatés dans ces expé- riences peuvent être rapidement énoncés. Aucun trouble bien appréciable n'apparaît chez le Poisson après la destruction des hémisphères ou lobes cérébraux. L'ani- mal semble avoir conservé toutes ses facultés ; on le voit se diriger avec la même agilité et la même sûreté qu'auparavant. C'est un résultat très-différent de celui qui se produit, soit chez les Mam- mifères, soit chez les Oiseaux où l'ablation des hémisphères amène une profonde stupeur et un anéantissement total des facultés intellectuelles. Une lésion qui intéresse seulement la voûte des lobes opti- SYSTÈME NERVEUX. qiies cause un désordre plus apparent; le Poisson paraît avoir perdu le sens de la vue ; il reste souvent immobile, se heurte contre les obstacles et ne se dérobe aux attouchements qu'on lui fait subir, qu'avec lenteur et en fuyant au hasard. Mais si le plancher des lobes optiques a été atteint, même par une très- légère piqûre, un trouble des plus curieux se manifeste aussitôt. L'animal se courbe et décrit en nageant un mouvement de rotation autour de son axe, qui s'effectue toujours du côté opposé à la lésion. Ce mouvement s'exécute parfois avec une telle rapidité, que les tours de l'animal sur lui-même peuvent aller jusqu'à cent ou cent vingt dans l'espace d'une minute. Néanmoins, dans beaucoup de circonstances, ils sont moins pré- cipités. Lorsque le crâne a été ouvert pour pratiquer la lésion, la substance cérébrale devenant bientôt diffluente par suite du contact de l'eau, l'animal périt en moins de quelques heures. Au contraire, si les expériences sont faites sur de petits Pois- sons, tels que des Epinoches, auxquels M. Baudelot aeu recours, comme on réussit à l'aide d'une aiguille fine à piquer le plan- cher des lobes optiques en traversant le crâne, sans l'endomma- ger d'une manière sensible, le Poisson peut vivre douze ou quinze jours, en exécutant presque sans cesse le même mouve- ment giratoire auquel il obéit fatalement. Rien n'est plus sin- gulier, que de voir dans un vase, des Epinoches exécutant ainsi le perpétuel manège, sans qu'aucune blessure apparente ait changé leur physionomie habituelle. C'est un phénomène semblable à celui qui se manifeste chez les Mammifères et les Oiseaux après une lésion des pédoncules cérébraux ou des pédoncules cérébelleux moyens ; phénomène très-bien décrit par M. Flourens, par M. Longet, par d'autres physiologistes encore, mais inexpliqué d'une façon satisfaisante. XO HISTOIRE GENERALE DES POISSONS. 11 est certain seulement que le mouvement giratoire n'est pas dû à une paralysie, soit d'une partie du corps, soit des membres d'un côté. L'ablation du cervelet n'influe pas chez les Poissons comme chez les Mammifères sur la régularité, sur la coordination des mouvements. Il faut atteindre les fibres profondes en commu- nication directe avec la moelle aUongée, pour voir apparaître à cet égard des désordres qui se prononcent davantage quand la moelle elle-même a reçu une lésion. L'encéphale des Poissons, comparé à celui des Vertébrés su- périeurs, se fait remarquer par la faible centralisation des par- ties qui le composent; c'est une dégradation organique. Les fonctions des centres nerveux paraissent être moins localisées que chez ces mêmes Vertébrés supérieurs ; c'est une dégrada- tion physiologique. L'une ne manque jamais de coïncider avec l'autre. Nous nous sommes jusqu'ici occupé exclusivement du cer- veau des Poissons osseux, il est nécessaire de lui comparer maintenant l'encéphale des Poissons cartilagineux. Dans les Ganoïdes (Esturgeons), on observe, à la suite des hémisphères, un petit lobe simplement fermé en dessus par les membranes du cerveau ; celles-ci enlevées, la cavité du petit lobe reste ouverte. Le cervelet est volumineux et pré- sente des traces de circonvolutions. La moëUe allongée, remar- quablement élargie, offre un large sinus rhomboïdal et sur les côtés des lobes grêles et allongés ^ Chez les Poissons plagiostômes (Raies, Squales, etc.), le ' On trouve une description défailléo et des figures du cerveau de l'Esturgeon dans un mémoire de M. Stannius. — Muller's Archiv. 1843, p. 36, tab. i4. SYSTÈME NERVEUX. ,S| cerveau ressemble bien davantage à relui des Vertébrés supé- rieurs. On ne distingue plus de tubercules olfactifs, les hémi- sphères sont très-volumineux, surtout fort larges, et ils ont une cavité. Il y a deux lobes inférieurs, des lobes optiques creux, assez convexes à l'extérieur, un cervelet très-développé, recou- vrant en grande partie les lobes optiques. Nous ne pouvons décrire ici en particulier, chaque nerf pro- venant soit de l'encéphale, soit de la moelle épinière. Conten- tons-nous d'un simple aperçu. Les nerfs cérébraux ont présenté aux anatomistes beaucoup d'uniformité dans leur mode de distribution. Les nerfs olfactifs naissent des lobes antérieurs ou des hémisphères eux-mêmes (Poissons Plagiostomes ) ; les nerfs optiques toujours entre-croisés, très-volumineux, à l'exception de ceux des Lamproies , proviennent des lobes optiques et paraissent recevoir des fdares d'autres parties du cerveau. A leur suite viennent les nerfs oculo-moteurs, les nerfs pathé- tiques se distribuant exclusivement au muscle oblique su- périeur du bulbe oculaire, les nerfs trijumeaux, toujours très- gros, se ramifiant dans les diverses parties de la tête , puis les nerfs acoustiques naissant des parties latérales de la moelle allongée par trois, quatre ou cinq racines molles, en arrière les nerfs glosso-pharjiigiens se -.ramifiant dans la langue, à la voûte palatine , à l'appareil respiratoire, les pneumogastri- ques toujours volumineux , ayant leur origine près de celle des précédents et se distribuant à l'appareil branchial , au pharynx, àl'œscphage, à l'estomac, au cœur, à la vessie nata- toire. Un nerf provenant de la moelle épinière et donnant sa bran- che principale à des muscles de l'os hyoïde (sterno-hyoïdien) a Dl.ANCIlARD. fi 82 HISTOIRE .GÉ.NÉRALE DES POISSONS. été regardé comme représentant le nerf hypoglosse des Verté- brés supérieurs. Un nerf grand sympathique offrant de nombreux ganglions et de nombreuses anastomoses a.\ec les nerfs crâniens et les nerfs spinaux règne de chaque côté de la colonne vertébrale. Les nerfs spinaux naissent ordinairement, comme dans les Vertébrés supérieurs, pardeux racines, l'une antérieure simple, l'autre postérieure pourvue d'un renflement ganglionnaire, et ils sortent par les intervahes des arcs vertébraux et parfois en traversant ces arcs eux-mêmes. Les racines se confondent bientôt en un seul tronc, mais dans certaines espèces au moins, l'union de leurs fibres (mo- trices et sensibles) est assez faible pour qu'on ait réussi à les séparer par la dissection ^ Ces nerfs se distribuent à toutes les parties du corps. § 11. — Des organes des sens. Les Poissons ne semblent pas très-mal partagés sous le rap- port des organes des sens. Selon toute apparence, la vision est très-nette et capable de porter à des distances assez considérables chez ces animaux ; la sûreté avec laquelle ils se jettent sur un appât en témoi- gne manifestement. Les yeux des Poissons, chacun en a fait la remarque, sont d'ordinaire très-grands, relativement au volume de la tête ; parfois même, ils sont énormes. Dans quelques types, cepen- dant, les Anguilles par exemple, leur dimension est petite. Presque toujours, ils occupent régulièrement les côtés de la tête ; c'est d'une manière exceptionnelle, comme dans les Pleu- ' Armand Moreau, Annalesdes sciences naturelles, 4^ scr., l. XIII, p. 380. ORGANES DES SENS. 83 mnectes (la Plie, le Turbot, la Sole, le Flet, etc.) qu'ils sont tournés d'un même côté de la tête. Le bulbe oculaire assez aplati en avant, globuleux en arrière, est entouré d'une matière graisseuse ou gélatineuse sur tous les points en contact avec l'orbite. Les mouvements de ce bulbe, toujours peu étendus, sont produits en général par l'action de quatre muscles droits et de deux muscles obliques. Il n'y a point de véritables paupières chez les Poissons ; le plus ordinairement, la peau passe au-devant de l'œil, où elle acquiert assez de transparence pour permettre aux rayons lu- mineux de la traverser. Dans certains types cependant, elle forme deux replis libres, l'un supérieur, l'autre inférieur, et dans quelques cas (les Plcuronectes, les Plagiostômes), elle se renfle en manière de bourrelet. Il n'existe ni glandes lacrymales, ni points lacrymaux, et l'on comprend sans peine, combien aurait été inutile à des animaux vivant dans l'eau, un liquide particulier destiné à laver et à lubréfier l'organe de la vision. La tunique extérieure de l'œil, la sclérotique, est épaisse, fibreuse et soutenue chez la plupart des espèces par deux la- melles cartilagineuses, souvent ossifiées et constituant alors une capsule solide, ouverte en avant pour l'insertion de la cornée, en arriè-re pour le passage du nerf optique. La cornée transparente, plus mince dans son milieu qu'à sa circonférence, est toujours peu convexe. Intérieurement, l'œil est tapissé par la choroïde ; celle-ci, sé- parée de la sclérotique par un tissu cellulaire graisseux, esi composée de trois feuillets : un feuillet externe fort mince, en- veloppant toutes les parties profondes et offrant, par suite de la présence d'innombrables cristaux microscopiques, l'aspect d'un 84 HISTOIRE GÉNÉRALE DES POISSONS. enduit do couleur argentée ou dorée, qui en avaut forme l'iris et lui donne le magnifique éclat si ordinaire aux yeux des Poissons, un feuillet moyen vasculaire et un feuillet interne noirâtre (la ruyschieimé) couvert de cellules pigmentaires hexa- gonales. L'iris paraît être toujours fort peu mobile et dans plusieurs Poissons (Pleuronectes, Raies, etc.), son bord supérieur se prolongeant en une sorte de voile découpé, la pupille peut être fermée à la volonté de l'animal. Souvent la membrane interne [ruyschienné) présente des plis rayonnants très-fins, qui paraissent représenter \e?> procès ciliakes des yeux des Mammifères, mais ces plis n'arrivent jus- qu'à la capsule du cristallin que dans un petit nombre de types. Le cristallin est volumineux et de forme parfaitement sphc- rique. C'est un véritable globule diaphane, logé dans une cap- sule mince, faisant sailhe à travers la pupille et remplissant presque en entier la chambre antérieure de l'œil. Le corps vitré, entouré de sa membrane hyaloïde, occupe très-peu d'espace. Le nerf optique traverse les membranes de l'œil en suivant, dans la plupart des cas, une direction oblique. Il offre l'aspect d'une membrane plissée dont les bords sont interrompus ; ses fibres rayonnant en manière d'éventail, constituent la rétine, oià l'on aperçoit très-distinctement les corpuscules en bâ- tonnet. Une particularité singulière de l'œil des Poissons consiste dans la présence d'un ligament en forme de faux [processus fal- ciformc) qui passe dans une fissure de la rétine, traverse le corps vitré et s'attache à la capsule du cristallin par une sorte de tubercule [campanule de Haller). OHGAiMÎS DES SENS. 85 Comme les yeux dont nous venons d'indiquer la structure générale, ne semblent pas présenter toute la perfection des yeux des Vertébrés supérieurs, Cuvier apensé que les Poissons ne devaient recevoir que des impressions confuses des objets ; supposition peu fondée, car les Poissons se dirigent par le sens de la vue dans l'accomplissement de la plupart de leurs actes. Notre illustre naturaliste lui-même rappelle ce fait si connu, que ces animaux, trompés par l'apparence, se jettent sur des appâts artificiels ^ Au reste, le temps est proche, peut-être, oii un naturaliste saura montrer la véritable nature de la vision chez les différents types du Règne animal. Les manifestations du sens de l'ouïe sont continuelles chez les Poissons. Il est facile, en toute occasion, de reconnaître com- bien ces animaux sont affectés par les bruits. Les pêcheurs doi- vent demeurer silencieux pour ne pas les effrayer. On sait que les Romains, se plaisant à donner des noms particuliers aux hôtes de leurs viviers, réussissaient à faire venir chacun d'eux à l'appel de son nom. L'observation simple porte donc à croire que le sens de l'ouïe n'est pas très-imparfait chez les Poissons, et cependant leur appareil auditif, d'une structure fort dégradée, si on le compare à celui des Mammifères et des Oiseaux, donne à penser que la perception des sons doit être assez vague chez ces animaux. Il n'y a jamais d'oreille extérieure, et l'oreille interne, logée dans une cavité du crâne, circonscrite chez les Poissons osseux par le rocher et l'occipital, est dépourvue de limaçon, de tympan et de trompe d'Eustache. Elle se trouve ainsi réduite à un laby- rinthe membraneux en rapport, chez certaines espèces, avec la ' Histoire naturelle des Poissons, t. I, p. Go8. 80 HISTOIRE (JKNÉRALI-: DKS POISSONS. vessie natatoire. Ce labyrinthe est entouré d'une liqueur huileuse et formé d'un premier sac [vestibule) de proportions variables, attaché à la paroi interne du crâne, d'une seconde petite poche séparée de la première par un étranglement et de canaux semi- circulaires pourvus chacun d'une ampoule. Une humeur géla- tineuse d'une complète transparence remplit et distend toutes les parties du labyrinthe; des osselets, des pierres, comme on lésa appelés [otolithes], d'une forme déterminée, existent toujours à l'intérieur du vestibule et du petit sac qui lui succède. En géné- ral, on en trouve un dans le premier, deux dans le second. Chez les Poissons cartilagineux (Raies, etc.), outre le labyrin- the membraneux, il y a un labyrinthe cartilagineux ; les canaux semi-circulaires offrant une disposition spéciale, aboutissent à un vestibule en forme de tube, adhérant par son extrémité supé- rieure à une fenêtre ovale, dont on ne trouve pas de trace dans les Poissons osseux. Chacun constate aisément l'existence du sens de l'odorat dans les Poissons ordinaires à la présence des narines qui sont per- cées de chaque côté du museau. Ces narines ont le plus sou- vent deux ouvertures, placées l'une derrière l'autre. La pre- mière, presque toujours' munie d'une petite saillie de la peau, d'une sorte de valvule, est quelquefois supportée par un prolon- gement tubuleux et contractile. Ces ouvertures extérieures communiquent avec une fosse na- sale, tapissée par une membrane muqueuse, plus ou moins plis- sée et soutenue par des rayons convergeant vers le centre ou disposés des deux côtés d'un axe. Cette membrane pituitaire est revêtue d'un épithélium ciliaire. Dans les Poissons cartilagineux, comme les Raies, les fosses nasales situées au voisinage de la bouche, sont fermées par des RESPIRATION ET ORGANES RESPIRATOIRES. 87 valvules contenant des cartilages dans leur épaisseur (cartilages des ailes du nez). Dans les Lamproies et dans toutes les espèces du même groupe, l'organe olfactif est impair ; c'est un simple tube, par- fois garni de cercles cartilagineux, ouvert sur le sommet du mu- seau et étendu en arriére, jusqu'au travers de la voûte pa- latine. Selon toute apparence, le goût est fort peu prononcé chez les Poissons ; car la plupart de ces animaux avalent leur proie sans la mâcher; leur langue à peu près immobile, lorsqu'elle existe, n'est pas charnue, leur bouche n'est point humectée par de la salive. Cependant, chez des espèces herbivores privées de lan- gue [Cyprinides)^ la présence d'une substance molle et épaisse, à l'entrée du gosier oii s'effectue une trituration des aliments, semble indiquer une faculté gustative. Sous le rapport du tact, les Poissons ne sont certainement pas très-favorisés, et les mieux doués à cet égard, sont ceux dont la bouche est garnie de ces appendices charnus si connus sous le nom de barbillons ^ § 12. — De la respiration et des organes respiratoires. L'introduction continuelle de l'air dans l'organisme, per- sonne ne l'ignore aujourd'hui, est pour tous les êtres une condition essentielle à l'entretien de la vie. C'est la respira- tion ; phénomène mal compris, et d'ailleurs inexplicable, avant ^ Après l'examen du système nerveux et des organes des sens des Poissons, il serait naturel de jeter un coup d'œilsur les facultés instinc- tives de ces animaux ; mais dans le cours de ce livre, les exemples d'ins- tinct les mieux connus devant être rapportés, il n'est pas nécessaire de nous y arrêter en ce moment. 88 IIISTÛIUE GÉNÉRALE DES POISSOiNS. la découverte de la composition de l'air atmosphérique et de la nature du gaz acide carbonique. Dans l'opinion des anciens, l'air introduit dans les poumons est simplement destiné à ra- fraîchir le sang, et chez les animaux aquatiques, c'est l'eau qui, en baignant leurs branchies, doit déterminer un effet analogue. Au dix-septième siècle, l'observation du changement de couleur qu'éprouve le sang veineux en présence de l'atmosphère, les recherches des chimistes, les expériences des physiologistes, commencent à jeter quelques lueurs et à faire pressentir de nouvehes lumières sur le phénomène de la respiration. Jean Bernouilli, l'illustre géomètre, constate que les bulles qui se dégagent de l'eau exposée à la chaleur sont de l'air qui était dissous dans le liquide, et il s'assure que les Poissons ne peuvent vivre dans l'eau dont l'air a été expulsé par l'ébuUition. Mais il faUait les découvertes de Lavoisier pour établir que l'oxygène de l'atmosphère absorbé par la respiration, se combine avec le carbone fourni par l'organisme pour produire, par une véritable combustion, du gaz acide carbonique qui est rejeté au de- hors. Chez les animaux aquatiques, l'eau étant amenée d'une ma- nière incessante au contact des surfaces respiratoires, le sang qui afflue vers ces surfaces s'empare de l'oxygène de l'air qu'elle tient en dissolution. On donne le nom de branchies aux organes conformés pour la respiration aquatique. Dans les Poissons osseux et les Pois- sons Ganoïdes, les branchies sont logées dans une cavité, ou chambre respiratoire, située de chaque côté de la région cervi- cale, où elle a pour paroi extérieure les pièces operculaires, et pour limite en arrière les os de l'épaule qui supportent les nageoires pectorales. Ces branchies sont constituées par des RESPIRATION ET ORGAiNES RESPIRATOIRES. 80 lamelles étroites , longues et aplaties, rendues constamment rouges par le sang qu'elles contiennent. Disposées en séries y^ ^LjS^^yfA'C Fig. 2. — Appareil brancliial du Brochet. parallèles à la manière de dents de peigne sur les tiges osseuses désignées sous le nom d'arcs branchiaux, elles flottent, leur extrémité libre dirigée en arrière, dans l'eau qui remplit la chambre respiratoire. Ces organes fragiles, d'une si grande im- portance pour la vie de l'animal, avaient besoin d'être protégés contre toutes les chances d'accidents. Rien ne leur manque sous ce rapport. Un prolongement de la membrane muqueuse de la bouche, \oile d'une admirable délicatesse, vient en une multitude de replis leur fournir un abri. ^Malgré cette protec- tion, les lamelles branchiales devaient encore être maintenues de façon à ne jamais s'affaisser les unes sur les autres. Une tige osseuse ou cartilagineuse garnie de dents assez semblables à celles d'un râteau, maintient chacune d'elles par son bord interne. Les formes de ces lamelles, ordinairement indépendantes les unes des autres, mais réunies dans quelques espèces par de petites traverses, les particularités des tiges qui les soutiennent, variées à l'infini, suivant les espèces de Poissons, offrent des 90 HISTOIRE GÉNÉRALt: DES POISSONS. sujets d'observations comparatives des plus curieux, et cette infinie variété dans les caractères des instruments permet de prévoir un avenir, où des modifications dans la fonction physio- logique qui nous échappent encore, seront révélées. Le nombre des lamelles de l'appareil respiratoire d'un Pois- son est très-considérable. On en a compté, sur une seule ran- gée, 55 chez le Goujon, 96 chez la Tanche, 106 chez le Barbeau, 133 chez la Carpe. 11 y en a deux rangées à chaque branchie, et il existe quatre branchies des deux côtés. L'appareil respi- ratoire du Goujon présente donc, en totalité, environ 880 la- melles, celui de la Tanche près de i 500, celui du Barbeau 1 700, celui delà Carpe 2 160. Malgré la petitesse de ces lamelles, con- verties en filaments chez certains Poissons (Syngnathes, Hippo- campes), il y a ainsi en contact continuel avec l'eau une surface respiratoire immense, comparativement à l'espace occupé par l'appareil branchial. Dans la plupart des Poissons osseux, il existe, comme dans les espèces qui viennent d'être citées, deux rangées de lamelles sur chacun des arcs branchiaux, mais, chez beaucoup de ces ani- maux, le dernier arc, celui qui est extérieur, n'en porte qu'une seule rangée. Le Chabot, dont nous aurons à faire l'histoire, en est un exemple, et l'on en trouve d'autres parmi les Poissons de mer. Enfin, dans plusieurs genres, on ne voit plus que trois branchies de chaque côté, et, dans quelques types, deux seu- lement. Certains Poissons meurent à peine hors de leur clément ; chez d'autres, la vie persiste pendant quelques heures. Il en est qui éprouvent le besoin de sortir de l'eau à des intervalles plus ou moins éloignés, et qui accomplissent des voyages sur terre sans en éprouver d'inconvénient. Personne n'ignore que des RESPIRATION ET ORGANES RESPIRATOIRES. «M Anguilles se promènent fréquemment dans les prairies humides et se portent parfois à de grandes distances, soit des rivières, soit des étangs oii elles vivaient. On se rend parfaitement compte de cette faculté. Ce qui en- traîne rapidement la mort de lanimal aquatique, c'est l'affais- sement et la dessiccation de ses' branchies, qui cessent de fonc- tionner dès que leur tissu perd de sa mollesse. Or, si la chambre branchiale, comme chez les Harengs, par exemple, est assez largement ouverte pour laisser échapper toute l'eau au mo- ment oîile Poisson est amené àl'air, l'organe respiratoire étant mis à sec, l'animal expirera presque aussitôt. Au contraire, si la chambre branchiale est conformée pour retenir l'eau, tout en permettant à l'air extérieur d'y pénétrer, l'animal pourra con- tinuer à vivre. C'est ainsi que les Anguilles, ayant l'orifice des ow/es très-étroit, ne souffrent point d'un séjour à terre, môme pendant un temps assez prolongé. Mais il y a des Poissons bien mieux organisés pour entre- prendre sans danger des voyages sur terre. Chez ceux-ci, il existe un réservoir constitué par des prolongements lamelli- formes des os pharyngiens supérieurs. Ces lames irrégulières, contournées en divers sens, circonscrivent des cellules. C'est une masse spongieuse qui retient l'eau, la laisse écouler lentement, et humecte les branchies lorsque le Poisson est à sec. Admirable pré- voyance de la nature ; les espèces qui présentent cette conforma- tion au plus haut degré % habitent des contrées chaudes, oii les ' VAnabas testudineus, Cuvier, des Indes orientales, gui, d'après une assertion du reste démentie, aurait la faculté de monter sur les arbres. Le Gourami {Osphromenus olfax, Commerson), de la Chine, introduit de- puis le dernier siècle dans l'île de France, aujourd'hui île Maurice, et plus récemment à la Guyane. Les Ophicéphales de l'Inde et de la Chine, etc. <>2 IIISTOIKE GÉNÉRALE DES POISSONS. ri\ières, les mares, les étangs sont souvent desséchés. Une autre disposition tout aussi favorable pour le séjour hors de l'eau, se rencontre chez des Poissons du Nil, de la Sénégambie et du Gange ^ Dans ces derniers, les arcs branchiaux portent à leur extrémité supérieure, de grosses touffes d'appendices arbores- cents très-propres à retenir l'humidité ; ces appendices, logés dans une cavité au-dessus des branchies, agissent également à la manière d'une éponge imprégnée d'eau. Dans ces exemples, tout s'explique à merveihe; il n'en est pas de même pour d'autres conditions d'existence qui dépendent de l'activité de la respiration. Il est facile de se convaincre qu'il y a dans les besoins respi- ratoires des Poissons des différences fort remarquables. Des espèces périssent asphyxiées dans une eau oîi d'autres espèces peuvent parfaitement vivre. Des Cyprinides trouvent, pendant plusieurs jours, assez d'air dans l'eau d'un bassin oii des Truites, même d'un très-petit volume, succomberaient dans l'espace de quelques minutes, par le défaut d'une suffisante quantité d'oxy- gène. Tout le monde sait que des Poissons habitent des eaux stagnantes souvent très-impures, tandis que beaucoup d'es- pèces n'existent qu'à la condition d'avoir des eaux claires, lim- pides, roulant sur un fond de pierres et de gravier, oii des chocs multipliés favorisent leur aération. Le fait est constant, l'expli- cation satisfaisante est encore aujourd'hui impossible à donner. La respiration est unie de la manière la plus intime au phé- nomène de la circulation du sang, et, dans l'état actuel de la science, on est loin de pouvoir préciser tout ce qu'il y a de ' Les Ilétérobranches de la famille des Silurides. RESPIRATION ET ORGANES RESPIRATOIRES. 93 semblable et tout ce qu'il y a de dissemblable dans les appareils circulatoire et respiratoire de deux Poissons destinés à vivre, l'un dans l'eau claire d'un torrent, l'autre dans une mare bour- beuse. Ce qui nous manque de connaissances intimes sur les organes, nous empêche de comprendre des manifestations bio- logiques^ sensibles pour l'observateur le plus superficiel . Exem- ple entre mille, de cette nécessité d'acquérir les notions les plus certaines sur la forme, sur la disposition, sur la structure des instruments, pour parvenir à expliquer le rôle de ces mêmes instruments, pour arriver à se rendre compte des modifications dans les grandes fonctions, entre les divers t^pes du Règne ani- mal, et souvent entre les espèces appartenant à la même division zoologique. L'expérience physiologique seule, dans sa simpli- cité, ne saurait conduire au but, sans le secours de ces études fondamentales. Chez presque tous les Poissons osseux, il y a quatre paires de branchies, mais, déjà nous l'avons vu, la dernière est quelquefois incomplète ; elle manque même entièrement dans certains ty- pes et il est des espèces oii il n'existe que deux paires de bran- chies. D'un autre côté, chez les Ganoïdes (Esturgeons), il existe une branchie accessoire adhérente à la face interne de l'opercule et composée d'une seule rangée de lamelles. Chez les Poissons cartilagineux, les branchies sont fixes; la chambre branchiale est partagée par des cloisons qui limitent ainsi, d'ordinaire, cinq poches respiratoires, quelquefois six ou sept, ayant chacune un orifice extérieur particulier. Tout le monde a observé, sur les Raies, ces fentes branchiales situées au- dessous des nageoires pectorales. Dans ces Poissons, les lamelles branchiales, du reste très-semblables à celles des Poissons 9i. HISTOIRE GÉNÉRALE DES POISSONS. osseux, sont disposées en deux séries, à l'exception de celles de la dernière branchie, sur les arcs immobiles d'où s'élève la cloison, le diaphragme qui limite chacune des poches respiratoires. Dans les Poissons suceurs (Lamproie, etc.), la conformation de l'appareil respiratoire est différente. Ce sont des sacs bran- chiaux n'ayant pas de communication directe avec le tube diges- tif, mais recevant l'eau par un conduit impair dont l'orifice est au fond delà cavité buccale et s'ouvrant au dehors par des trous. § 13. — De la vessie natatoire. Quand un organe joue un rôle considérable dans l'économie de beaucoup d'êtres, s'il arrive que des conditions d'existence particulières le rendent inutile à d'autres animaux médiocre- ment éloignés des premiers par l'ensemble de leur conforma- tion, l'organe se retrouve ordinairement, soit à l'état de vestige^ soit sous la forme d'un instrument destiné à une fonction spéciale. Les Poissons fournissent un exemple remarquable de cette tendance habituelle de la nature. Chez le plus grand nombre des Poissons, il existe à la partie supérieure de la cavité viscérale, une grosse vessie que l'on dé- signe sous le nom de vessie natatoire par suite de l'opinion gé- néralement acceptée que cet organe sert à l'animal, d'appareil hydrostatique en lui permettant d'augmenter ou de diminuer le poids spécifique de son corps. On a pensé depuis longtemps que la vessie natatoire n'était autre chose qu'un poumon très- dégradé, n'ayant pas de rôle dans la fonction respiratoire ou n'ayant qu'un rôle de très-minime importance, puisque cer- tains Poissons sont entièrement privés de cet organe. Des obser- vations assez récentes, faites sur des espèces peu étudiées jus- qu'alors (le Léjjidosiren, le Polyptère du Nil, le Lépidostée, le VESSIE NATATOIRE. 95 Gymmarche du Nil, etc.), ont montré qu'il existait des inter- médiaires entre les poumons et la \essie natatoire de nos Pois- sons ordinaires. Chez ces derniers, la vessie natatoire est extrêmement modi- fiée dans ses formes, suivant les types, mais toujours elle est for- mée d'une membrane muqueuse interne et d'une tunique fi- breuse extérieure, luisante et d'un blanc éclatant. Le plus souvent, un tube partant de sa portion inférieure débouche dans l'œsophage, près du pharynx, et établit ainsi une communica- tion extérieure (Malacoptérygiens). Mais il est des espèces où cette communication qui existe dans le jeune âge, s'oblitère ra- pidement et chez un très-grand nombre de Poissons la vessie natatoire n'a jamais aucune communication extérieure, de sorte que les gaz qui la remplissent doivent être nécessairement le produit d'un travail sécrétoire. Tout récemment des études sur la vessie natatoire ont mis en lumière quelques faits fort intéressants. On savait par d'an- ciennes expériences que les gaz contenus dans la vessie nata- toire sont un mélange d'oxygène, d'azote et d'acide carbonique en proportions variables, suivant les espèces et même suivant les individus. M. Armand Moreaua constaté chez des Poissons dont la vessie natatoire est close (Perches), que cet organe con- tient toujours une forte partie d'oxygène si l'animal est dans sa condition normale, que cet oxygène disparaît peu à peu si l'a- nimal ne peut plus en emprunter au milieu ambiant, s'il périt asphj'xié * . A l'égard de la vessie natatoire, nous devons encore rappeler ici le résultat fort remarquable d'une expérience due également * Comptes rendus de l'Académie des sciruccs, t. LVII, p. 37, 18t)3, et t. (,Vni, p. -219, 1864. !Mj lliSTOlRE GÉNÉRALE DES POISSONS. à M. Morcau. On sait que des Poissons font entendre des bruits particuliers, qu'ils émettent des sons, et, que l'on a désigné cette production de sons sous le nom de voix des Poissons. Plusieurs espèces sont connues sous ce rapport, notamment les Triglesow Grondins. Jean Millier a traité de la Yoix des Poissons dans un mémoire spécial*. M. le docteur Dufossé en a fait le sujet de nouvelles recherches^, mais le fait le plus curieux est celui qui a été obtenu par M. Moreau sur des individus du genre des Tri- gles ou Grondins, il a réussi par l'excitation d'un nerf spinal se rendant à la \essie natatoire à reproduire le bruit, le gronde- ment que ces Poissons font entendre pendant la \ic ^. La vessie natatoire est un organe qui joue peut-être dans l'économie de certains Poissons un rôle plus important qu'on ne l'a supposé; cependant il est à remarquer que cet organe man- que entièrement chez plusieurs espèces, dont le genre de vie parfois ne semble guère différer de celui des espèces pourvues de cet organe. . § 13. — De l'appareil de la circulation du sang. Le sang des Poissons, tout le monde a eu l'occasion d'en faire la remarque, présente les mêmes caractères physiques que ce- lui des Vertébrés supérieurs, bien qu'il soit beaucoup moins ri- che en matériaux organiques. La quantité de ce fluide relative- ment au volume du corps est aussi moins considérable chez les Poissons que chez les Oiseaux et les Mammifères. Les globules rouges que le sang tient en suspension sont plus petits que ceux des Batraciens et plus gros que ceux des Vertébrés supérieurs. ' JJcher clic Fischc, icj-chc Tône von sicli fjehcn Archiv. 18"i7, p. 249. ■•' Cumples rendus Je V Académie des sciences, t. XT-VI, p. 3o2. I808. 3 Comptes rendus de V Académie des sciences, t. LIX, p. 436. 1804. CIRCULATION DU SA.XG. 97 C'est un fait à ajoiiter-à beaucoup d'autres, justifiant cette opi- nion des naturalistes : que les globules sanguins sont d'autant plus gros que la respiration est moins active. Les instruments dont la fonction est de conduire le sang à tous les organes, et de rapporter ce fluide nourricier au cœur pour être chassé à l'état de sang veineux dans les organes respi- ratoires, d'où il sortira, a^ant repris ses propriétés vivifiantes, c'est-à-dire à l'état de sang artériel, fournissent de magnifiques sujets d'étude chez les Poissons. Nous avons constaté déjà com- bien leurs particularités les plus essentielles sont caractéris- tiques des animaux de cette classe. Vovons donc comment sont conformés ces instruments. Le cœur ne présente que deux poches contractiles : un ven- tricule et une oreillette, mais, dans presque tous les représen- tants de la classe, il existe, au-devant du ventricule, un élargis- sement, une sorte de réservoir, connu sous le nom de bulbe artériel. Ces trois parties, oreillette, ventricule et bulbe artériel, sont enveloppées dans un péricarde et logées ordinairement sous les os pharyngiens entre les parties inférieures des arcs bran- chiaux et protégées souvent sur les côtés par les os de l'épaule. Dans quelques espèces, l'oreillette est située exactement en arrière du ventricule, comme cela se voit chez tous les em- bryons, mais, en général, elle remonte plus ou moins sur le ven- tricule. Cette oreillette, plus volumineuse que le venlricule, a des parois minces, garnies à la face interne de faisceaux muscu- laires entrelacés. Son orifice auriculo-ventriculaire est pourvu de valvules destinées à empêcher tout mouvement rétrograde du sang. Le ventricule, très-variable dans sa forme suivant les ty- pes, offre le plus ordinairement la figure d'une pyramide dont la base est en avant. Ses parois, charnues et fort épaisses, présen- Blanciiard. 7 98 IIISTOIRIi GÉNÉRALE DES POISSONS. tent deii\ cuuclics de fibres musculaires, presque toujours sépa- rées l'une de l'autre et constituant des colonnes charnues plus ou moins puissantes. Le volume du cœur est loin d'être chez tous les Poissons, dans le même rapport avec la dimension du corps. La capacité de cet organe paraît être d'autant plus grande, que les mouvements de l'animal sont plus énergiques, la res- piration plus active. Des observations bien précises et bien com- paratives sur ce sujet auraient un grand intérêt. Le bulbe n'est qu'un simple élargissement de l'artère. D'après des recherches qui méritent confiance, ses parois seraient le plus souvent dé- pourvues de fibres de nature à lui donner une contractilité pro- pre, fibres dont l'existence chez certains Poissons (par exemple les Esturgeons) est incontestable. A son origine, le bulbe est garni de valvules qui empêchent le sang de retomber dans le ventricule, et, à son extrémité, il offre un nombre plus ou moins considérable de ces replis chez la plupart des Poissons cartila- gineux. Un tronc artériel, en continuité avec le bulbe, \ artère, bran- chiale^ suivant la désignation adoptée, se porte en avant et se partage bientôt chez les Poissons osseux en quatre branches, se distribuant aux arcs branchiaux qui sont en nombre égal. Dans les Cartilagineux, comme les Raies et les Squales, il y a cinq paires de ces artères branchiales, sept chez les Lamproies et six chez d'autres Poissons appartenant à la même division que ces dernières. A l'égard de la longueur du tronc artériel com- mun, par conséquent à l'égard du point d'origine des artères propres des branchies, des différences extrêmes ont été consta- tées, mais jusqu'à présent, on n'est point parvenu à apprécier l'importance de ces modifications sous le rapport physiologique. Les artères des branchies rampent d'ordinaire dans une goût- CIRCULATION DU SANG. îW ticre pratiquée au bord inférieur des arcs branchiaux, fournis- sant, sur tout leur trajet, une double série d'artérioles qui se dis- tribuent dans les lamelles branchiales, formant à la surface de ces feuillets si délicats, un réseau capillaire d'une merveilleuse richesse. Le sang conduit dans ce réseau vasculaire passe en- suite dans un vaisseau qui règne au bord externe de chaque la- melle, d'oii il est versé dans un système de vaisseaux efférents dirigés vers l'aorte dorsale. Ces vaisseaux, véritables raciiies du système artériel, recevant comme les veines pulmonaires de l'homme, le sang qui a respiré, c'est-à-dire le sang artériel, sont habitueUcment désignés sous le nom de veines branchiales^ terme vicieux, comme l'a fait remarquer M. Milne Edwards, qui propose de les appeler artères épibranchiales. Ces vaisseaux efférents des branchies courent paraUèlement aux artères, mais en sens inverse, fournissant, sur leur trajet, les artérioles nourricières des branchies, l'artère coronaire du cœur, les artères de l'appareil hyoïde, des parties inférieures de la tête et des parois abdominales et formant les organes vas- culaires connus sous le nom de pseudo- branchies, d'où naît de leurs innombrables ramifications, un tronc destiné à porter le sang aux yeux. Parvenus à la base du crâne, les vaisseaux efférents s'anastomosent entre eux pour constituer les troncs d'origine de l'aorte, mais à leur sortie de l'appareil respiratoire, ils émettent une branche {artère céphalique), qui va se distri- buer dans la région antérieure et supérieure de la tête. L'aorte dorsale règne dans toute la longueur du corps, sous la colonne vertébrale, exactement sur la ligne médiane, en- voyant au niveau de chaque espace intervertébral une paire d'artères qui se ramifient dans tous les muscles du tronc et de la queue, et, en outre, un vaisseau d'un volume considérable qui 100 HISTOIRE GENERALE DES PUISSO.NS. conduit le sang à tous les viscères par des branches nombreuses ramifiées àl'infmi. Le sang ainsi porté par les artères sur tous les points de l'économie, est repris par les \eines que l'on distingue en trois groupes : le système veineux rachidien, dévolu aux muscles et aux différentes parties de la charpente solide ; le système vei- neuxviscéiml, qui ramène le sang des viscères de l'abdomen, et enfin le système veineux bronchique, qui est limité à l'appareil hyoïdien. Ces trois groupes, différemment unis entre eux sui- vant les types, versent leur contenu dans un vaste réservoir en communication avec l'oreillette, réservoir désigne habituel- lement sous le nom de sinus de Cuvier. Les veines du premier système remontent en suivant le tra- jet des artères intercostales, pour atteindre de chaque côté de la ligne médiane au-dessous de l'aorte, un vaisseau longitudi- nal [veines cardinales) qui conduit le sang dans le sinus de Cuvier, après avoir reçu deux vaisseaux [veines jiic/ulaires), chargés de ramener le sang de la tête. Il faut ajouter qu'une portion de sang veineux retournant des parties postérieures du corps, principalement par la veine caudale (résultant de la fusion en arrière des deux veines cardinales) est d'abord porté dans les reins par une veine [veine porte rénale) qui se ramifie dans ces organes de la même manière que celle du foie. Les ramifications se rejoignent ensuite, deviennent les veines ré- nales qui se jettent dans les veines cardinales. Le système veineux viscéral est plus compliqué ; les petites veines qui naissent sur les parois des viscères abdominaux, s'a- bouchent successivement pour -former un tronc [veine iwrtc hépatique), qui traverse le foie, distribuant des branches et d'innombrables rameaux dans cet organe à la façon d'une ar- CIRCULATION DU SANG. 101 tère. Les dernières ramifications, se réunissant ensuite, consti- tuent une veine [veine hépatique) qui se rend, comme les autres, dans le grand sinus. Chez certains Poissons, des veines viscérales présentent des divisions nombreuses, avec d'infinies ramifications qui consti- tuent des réseaux admirables comme les anatomistes les appel- lent. Particulièrement chez les Cartilagineux , il y a des dila- tations des veines et parfois des communications entre elles ainsi que des sinus caverneux situés à la partie supérieure de la cavité viscérale. Les veines qui ramènent le sang de toutes les parties de l'ap- pareil hyoïdien se déversent directement aussi dans le grand sinus commun à son entrée dans l'oreillette. Le sinus de Cuvier, qui reçoit la totalité du sang noir ou sang veineux revenant de toutes les parties du corps, est un grand réservoir, une vaste poche à parois minces. Ce réser- voir situé en arrière du péricarde chez les Poissons osseux, est logé avec le cœur dans le péricarde lui-même chez les Cartilagineux, comme les Raies et les Squales. 11 s'ouvre tou- jours dans l'oreillette, dont il est souvent séparé à l'intérieur par deux valvules. Tel est, dans sa plus grande généralité, l'appareil de la circulation du sang dans les Poissons ; mais il est à peine besoin de le dire, il existe, suivant les types, une foule de modifications secondaires qui acquièrent parfois une importance considé- rable. Des particularités pleines d'intérêt, dans la disposition des vaisseaux, ont été constatées chez certaines espèces. Les recherches de Mufier de Berlin et de ]M. H^rtl de Vienne ont été à cet égard des plus fructueuses. Le sujet est si vaste ce- pendant, d'une étude si longue et si difficile, que nous sommes 102 HISTOIRE GÉNÉRALE DES POISSONS. éloignés encore du temps où la connaissance parfaite de tous les détails de rai)pareil circulatoire chez les types principaux de la classe des Poissons, permettra de s'élever à l'exacte généra- lisation de tous les faits et de comprendre quelles sont les modifications physiologiques qui coïncident avec ces disposi- tions anatomiqués *. § 15. — Des fonctions dîgestives et des organes de la digestion. De tous les animaux, il n'en est guère qui paraissent aussi occupés d'une*manièrc incessante de la recherche de leur nour- riture que les Poissons. A l'époque de la reproduction seule- ment et pour un espace de temps plus ou moins limité, leurs habitudes, d'ordinaire si uniformes, se modifient sous ce rap- port. Ces animaux doués d'une puissance digestive remarquable, avalent presque indistinctement tout ce qui est à leur portée. La voracité de beaucoup d'entre eux est pour ainsi dire prover- biale. On les voit engloutir des proies énormes relativement à leur propre volume, et après un repas qui semble prodigieux, on les trouve disposés aie renouveler si l'occasion est favorable, circonstance suffisante pour dénoter la singulière activité de leurs fonctions digostives. Cette voracité, on le comprend, se manifeste en raison de la dimension de leur bouche et de la ' 11 existe cliez les Poissons, un système lymphatique, mais ne pou- vant entrer ici dans tous les détails que comporterait une description môme assez succincte des principaux vaisseaux chylifôrcs et lympliati- ques, nous engagerons ceux qui voudraient acquérir les notions que l'on possède actuellement sur ce sujet à recourir aux Leçons sur la Phy- siologie, et V Analomie comparée de M. Milne Edwards (t. IV, p. 471). Ils y trouveront un résumé précis des faits les mieux constatés. FONCTIONS DIGESTIVES. 103 puissance de son armature. Les Poissons sont carnassiers pour la plupart, mais parmi les espèces dont la bouche est dépour- vue de dents, il en est beaucoup dont le régime est végétal ; ces dernières néanmoins avalent encore des insectes, des vers, des mollusques, du frai, etc. L'accroissement des Poissons se fait avec lenteur ou avec ra- pidité, selon l'abondance de la nourriture. Ces animaux en général peuvent subir un jeûne extrêmement prolongé sans périr ; les personnes qui conservent des Poissons ronges dans des vases, manquent rarement d'en faire une naïve expé- rience, en oubliant de prendre la peine de les nourrir. Lors- que les Poissons sont ainsi soumis à un jeûne absolu, ils diminuent de volume jusqu'à ce que l'épuisement détermine la mort. S'ils ont peu de nourriture, leur accroissement mar- che avec une extrême lenteur, mais si les subsistances abon- dent, ils grossissent avec une merveiheuse rapidité. Les personnes qui se proposent d'empoissonner des lacs ou des rivières, doivent donc se préoccuper avant tout de savoir si les eaux sont suffisamment peuplées d'animaux et de végétaux pour que les Poissons sur lesquels reposent leurs espérances y trouvent une alimentation suffisante ; condition essentielle pour que l'accroissement des nouveaux habitants ne vienne pas à languir. Chez les Poissons osseux particulièrement, la mâchoire su- périeure a presque toujours une grande mobilité, ce qui per- met à la bouche d'offrir un vaste orifice. Les formes et le développement des pièces qui constituent la charpente buc- cale sont tellement variés qu'on ne saurait en donner une idée complète sans entrer dans une infinité de détails. Rien de plus variable aussi que l'appareil dentaire dans cette 104 HISTOIRE GÉNÉRALE DES POISSONS. classe d'animaux. Il y a des Poissons dont la bouche est dé- pourvue de dents ; il y en a d'autres qui en ont sur toutes les parties de la cavité buccale et pharyngienne, c'est-à-dire aux deux mâchoires, au vomer, aux palatins, au sphénoïde, à la langue, aux os pharyngiens, et même aux arcs branchiaux. Sous le rapport du mode d'implantation et des formes, les dents offrent également la plus grande diversité. Elles sont simplement engagées dans des parties molles chez les Poissons cartilagineux. Dans les Poissons osseux, oii le plus souvent elles sont insérées dans des alvéoles, on les trouve fréquem- ment- soudées ou même confondues avec l'os qui les porte; dans quelques exemples, elles sont mobiles dans une direction déterminée. Les dents qui garnissent les mâchoires, le vomer, les pala- tins de certains Poissons, sont souvent en nombre immense et si petites et si serrées les unes contre les autres (chez la Per- che par exemple), qu'il faut les examiner de prés pour les bien distinguer. Ces dents très-sensibles au toucher présentent dans leur ensemble, l'apparence d'un velours; de là le nom, de dents en velours^ introduit par Guvier. Lorsque les dents, dis- posées d'une manière analogue, deviennent plus longues, ce sont des dents en râpe (par exemple, les dents du vomer chez le Brochet) ; plus effilées encore et recourbées vers le bout, ce sont des dents en carde. Chez divers Poissons, les dents ont l'aspect des canines des Mammifères ; chez d'autres, elles sont en forme de tubercules ronds ou ovales, en forme de cônes, en forme de lamelles avec tous les intermédiaires, toutes les modi- fications imaginables. Il est im groupe ichthyologiquc (les Lamproies), oii la bou- che est conformée d'une manière bien différente de celle des FONCTIONS DIGESTIVES. lOo autres représentants de la classe, mais il est inutile de nous en occuper ici ; les remarquables caractères de cette bouche se trouveront exposés dans un chapitre spécial. La langue existe chez le plus grand nombre de Poissons. Cet organe, toujours dur, peu mobile, porté par l'os hyoïde qui est plus ou moins avancé entre les deux branches de la mâ- choire inférieure, ne se déplace guère que par les mouvements de l'appareil hyoïdien. La langue étant ainsi incapable de se projeter au dehors ne sert en aucune manière à la préhension des aliments. Dans la cavité buccale, un voile membraneux qui se fait ordinairement remarquer en dedans de chaque mâchoire, paraît avoir pour usage d'empêcher les aliments et l'eau avalée pour les besoins de la respiration, d'être rejetés par la bouche. Les dentelures des arcs branchiaux servent à leur tour, lorsque les aliments sont portés plus loin, à les empêcher de tomber entre les fentes branchiales. On connaît le double rôle de la salive chez l'homme et les animaux supérieurs; la salive, agent mécanique, facilite la préhension des aliments et la déglutition, agent chimique, elle est le dissolvant de certaines substances. Pour des animaux qui avalent dans l'eau et qui ne mâchent point, ce liquide était inutile; les glandes salivaires^ manquent chez la plupart des Poissons, et s'il en existe, elles sont extrêmement rudimentaires. Les Cyprinides et plusieurs autres Poissons, ont le palais re- couvert d'un tissu mou, épais, renfermant des cryptes que l'on considère comme de petites glandes salivaires, et sous la membrane muqueuse du palais, il y a également de petites glandes chez les Raies. Mais dans les Lamproies, qui pendant la déglutition ne laissent pas pénétrer l'eau dans leur bouche, il 106 HISTOIRE GÉNÉRALE DES POISSONS. existe une paire de glandes ayant des conduits excréteurs qui s'ouvrent dans la cavité buccale. Le pharynx est soutenu chez les Poissons par les os pharyn- giens qui sont souvent garnis de dents puissantes, de sorte que les aliments subissent une trituration avant de passer dans l'œsophage ; leur séjour un peu prolongé dans cette portion du tube digestif, étant sans danger pour des animaux à respiration branchiale. On a même observé que des espèces herbivores, après avoir gorgé leur estomac, avaient la faculté d'en faire remonter le contenu pour le broyer entre les dents pharyn- giennes. Le canal intestinal est presque toujours contenu en entier dans la cavité abdominale. D'ordinaire, l'œsophage est un tube large qui se confond insensiblement avec l'estomac. L'estomac lui-même, dans une infinité de Poissons (par exemple les Gy- prinides) n'offre point en arrière de limite nette, aucune val- vule ne le séparant de l'intestin. Dans d'autres, il est plus ou moins renflé ou même globuleux et chez beaucoup d'espèces carnassières, il forme un sac parfois très-vaste, rejeté de côté, en sorte que l'orifice pylorique se trouve à l'extrémité d'une portion étroite et à peu près cylindrique. On s'explique parfai- tement cette conformation pour des animaux qui doivent re- tenir une proie souvent volumineuse dans leur estomac afin qu'che soit digérée en entier. Des Poissons de plusieurs groupes ont un estomac dont la portion pylorique renflée ou pourvue de parois musculeuses fort épaisses, devient un organe tritu- rant, à la façon du gésier des Oiseaux (les Muges, les Alo- ses, etc.). L'intestin varie extrêmement sous le rapport de la longueur. Toujours im peu plus long que le corps chez les espèces car. FONCTIONS DIGESTIVES. 107 nassières, il présente quelques courbures. On ne connaît guère que les Lamproies, où le tube alimentaire se porte absolument en ligne droite de la bouche à l'orifice anal. Il en est pour les Poissons comme pour les animaux des autres classes; ce sont les herbivores dont l'intestin fort long, se trouve nécessairement très-replié sur lui-même. Dans les Carpes, le tube digestif n'a pas moins de deux fois la longueur du corps. Les parois de l'intestin des Poissons sont constituées, de même que chez les animaux supérieurs, par une membrane externe musculeuse, et par une membrane interne dite mu- queuse. Seulement cette dernière n'offre pas, le plus souvent, de villosités analogues à celles qu'on rencontre dans les Mammi- fères et les Oiseaux. La surface de la muqueuse intestinale, presque lisse chez certaines espèces, présente simplement dans les autres circonstances des cellules ou aréoles polygonales, comme la Perche et l'Anguille en fournissent des exemples des plus caractéristiques. L'entrée du gros intestin est aussi pour- vue d'un gros bourrelet fonctionnant à la façon d'une valvule pour empêcher le retour des matières descendues jusqu'à l'ex- trémité du tube alimentaire. Une disposition bien curieuse, destinée à allonger le trajet que doivent suivre les matières alimentaires, existe chez la plu- part des Poissons cartilagineux .-Cette disposition est fournie par une large bandelette contournée en spirale et adhérente par son bord externe à la muqueuse, dans presque toute Ja portion moyenne du canal. Les anatomistes ont donné à cette sorte de rampe le nom de valvule spirale. Comme chez les Vertébrés supérieurs, le tube digestif est ac- compagné de glandes particulières, les appendices pyloriques, le foie, le pancréas. 108 I1IST0IRI-: GÉNÉRALE DES POISSONS. Les appendices pyloriqiies, tubes aveugles s'ouvrant dans l'intestin au voisinage du pylore, paraissent avoir un rôle ana- logue à celui de petites glandes que l'on trouve chez les Mam- mifères logées dans les parois mêmes de l'intestin (glandes de Liebcrklihn). Il est des Poissons oîi les appendices pyloriques sont en nombre énorme, comme les Truites et les Saumons; d'autres, oîi il n'y en a que deux ou trois, d'autres un seul. Ces organes sécréteurs, aussi variés dans leurs proportions C[ue dans leur nombre, débouchent en général isolément dans l'in- testin, mais chez diverses espèces, ils se réunissent plusieurs ensemble pour s'ouvrir par un conduit commun. Le foie est toujours assez volumineux. Tantôt ramassé, tan- tôt plus ou moins allongé, il peut constituer une seule masse (Saumon, Brochet, etc.), ou présenter un lobe (Perche), ou offrir des divisions assez nombreuses. Le canal cjui verse la bile dans l'intestin (canal cholédoque), s'ouvre en arrière du pylore. La vé- sicule du fiel a été observée d'une manière presque constante. Le pancréas manque chez beaucoup de Poissons osseux, et dans les espèces oîi cette glande existe, elle est toujours très- petite. Ses canaux se réunissent pour former un seul conduit qui va déboucher dans l'intestin, près de l'orifice du canal de la bile. Dans les Poissons cartilagineux, il est en général assez vo- lumineux. La rate, sorte de glande sanguine, dont le rôle dansl'économie est encore très-imparfaitement connu, se trouve, chez la plupart des Poissons, accolée à l'estomac ou à la portion antérieure de l'intestin. La rate est beaucoup i)lus volumineuse chez les Poissons cartilagineux que chez les Poissons ordinaires, et dans les'Esturgeons, elle est multiple. Les intestins et les glandes sont enveloppés, comme cliez les SÉCRÉTION URLNAIRE. 109 autres Vertébrés, par le péritoine et séparés ainsi de la cavité qui contient les reins. § 16. — Des organes de la sécrétion urinaîre. Les organes iirinaires ou les reins ont un volume très-consi- dérable chez la plupart des Poissons. En général, ils occupent toute la longueur de la cavité abdominale, s'étendent même chez certaines espèces entre la base du crâne et l'appareil bran- chial ou jusque dans la région caudale. Dans tous les cas, ils sont fixés au-dessus des autres viscères de l'abdomen, de chaque côté de la colonne vertébrale, se montrant le plus souvent réunis l'un à l'autre, soit dans quelques parties de leur longueur, soit dans toute leur étendue. Ces glandes sont composées, comme chez les autres Vertébrés, de tubes ou de canalicules urinifères communiquant entre eux et terminés chacun par une ampoule désignée sous le nom de corpuscule cleMalpighi^ du nom de l'anatomiste qui le premier en reconnut l'existence. Le canal collecteur du produit urlnaire versé parles canali- cules, l'uretère, règne près de la face inférieure du rein, s'en sépare en arrière et s'unit à celui du côté opposé pour former un seul conduit. Celui-ci débouche directement au dehors par l'orifice des organes de la reproduction, ou par un orifice parti- culier situé un peu en arrière de ce dernier, après avoir formé une dilatation, une vessie, diversement conformée suivant les espèces ^ Chez les Poissons cartilagineux (Raies, Squales, etc.), les * Pour plus de déiail;^, voir Milnc Ed^va^ds, Leçons sur la Physiologie et l'Anatomie comparée, t. VII, p. 321 et suivantes. no H1ST01H[' GÉNÉRALE DES POISSONS. ' reins sont médiocrement développés et très-ordinairement par- tagés en une suite de petits lobes. On n'a jusqu'à présent que peu de données sur la composition chimique de l'urine des Poissons. Cependant, on a constaté dansée liquide, la présence de l'acide urique et de plusieurs sels alcalins. Nous ne pouvons qu'indiquer ici la présence de glandes dont le rôle est encore complètement obscur et que l'on nomme, à raison de leur situation par rapport aux reins, les glandes surré- nales. Elles consistent chez les Poissons osseux en corpuscules blanchâtres, arrondis et enveloppés d'une tunique. Dans plu- sieurs Poissons cartilagineux, elles ont l'apparence d'une ban- delette d'un jaune vif. § 17. — De la reproduction. On est sans doute trop persuadé que les Poissons sont des créatures, non-seulement dénuées de tout vestige d'intelligence, mais encore privées de la plupart des instincts dont une foule d'autres animaux fournissent des exemples. Cette opinion a été reproduite sous mille formes, surtout avant l'époque oîi des observations précises sur l'industrie de quelques espèces ont pu donner à penser que beaucoup de Poissons étaient mieux parta- gés qu'on ne l'avait supposé. Les Poissons, chez lesquels, pour la plupart, aucun rapproche- ment intime ne s'opère entre les individus des deux sexes, nous semblent rester fort indifférents les uns pour les autres ; mais l'opinion conçue à cet égard est peut-ôtr-e fort erronée. Pour ces animaux, dont la vie s'écoule hors de la portée de notre vue, les habitudes, les mœurs échappent à l'attention, si l'on n'a recours à certains moyens, toujours assez difficiles à mettre en pratique, REPRODUCTION. IH pour bien observer. On se trompe souvent lorsqu'on croit qu'il ne se passe rien, là où l'on n'a rien su voir. Avec les idées généralement acceptées touchant la notion que les Poissons peuvent prendre des objets extérieurs, comment s'expliquer les changements qui se manifestent chaque année chez ces animaux quand arrive l'époque de leur reproduction ? Tout à coup, certaines espèces dont les couleurs étaient ternes se parent des plus vives, des plus éclatantes nuances; comme les Oiseaux, elles revêtent leur parure de noce. Qui n'a remarqué au printemps ce chétif Poisson si commun dans les ruisseaux, et que tout le monde appelle le Vairon. Il est splendide alors : son dos brille de teintes métalliques bleues ou "vertes ; ses lèvres, ses joues, son ventre, ses nageoires, d'un magnifique rouge écarlate, le rendent éblouissant. A peine a-t-il satisfait à cette grande loi de la nature qui assure la perpétuité des êtres, que ses brillantes couleurs s'effacent, les tons métalliques disparais- sent, le beau rouge des parties inférieures du corps s'affaiblit jusqu'à ce qu'il n'en reste plus de trace. L'animal a repris sa modeste livrée. Des^transformations analogues, tout aussi saisissantes, chez les Epinoches, ont été décrites avec un soin et une élégance dignes du sujet. La Perche, qui charme les yeux par la beauté et la va- riété de sa coloration, ne se montre dans tout son éclat qu'à l'é- poque du frai. C'est alors surtout que ses nuances vertes don- nent le mieux leurs reflets dorés , que le rouge de ses nageoires est dans toute sa vivacité. Un pareil changement a lieu chez une infinité de Cyprinides, comme les Roches, les Rotengles, etc. Parmi les Salmonidés, la parure de noce est encore bien sensi- ble. L'Ombre-chevalier, d'ordinaire d'un gris de perle pâle, avec la partie inférieure du corps blanchâtre , se colore sur J12 HISTOIRE GÉNÉRALE DES POISSONS. le dos d'une teinte bleuâtre, sur le ventre d'un ton orangé. Dans le monde des Poissons, il est certain qu'à l'époque de la reproduction un irrésistible instinct pousse les individus des deux sexes à se rapprocher et à vivre en compagnie, au moins pendant un certain temps. On a douté de l'attrait que les indi- vidus d'un sexe pouvaient exercer sur les individus de l'autre sexe, parce que, chez le plus grand nombre de ces animaux, il n'y a jamais de rapprochement intime entre les mâles et les femelles ; mais ces parures de noce dont il vient d'être ques- tion, ne témoignent-elles pas bien évidemment de sensations dont les êtres d'un ordre plus élevé éprouvent le charme? Parmi les espèces qui construisent des nids plus ou moins parfaits et le nombre semble aujourd'hui en être assez consi- dérable ^, les mâles se portent avec ardeur à la recherche des femelles et réussissent à les attirer jusqu'à l'endroit préparé pour recevoir le dépôt des œufs. Des Poissons vivant isolés pen- dant presque toute l'année, se montrent par troupes à l'époque du frai, les mâles poursuivant les femeUes et nageant prés d'el- les sans les quitter d'un moment. Instinct indispensable pour assurer la propagation de l'espèce, ainsi qu'on en a acquis la preuve par une suite d'observations et d'expériences. Les œufs que déposent les femelles seraient perdus, s'ils n'étaient fécon- dés aussitôt après la ponte. Spallanzani, ce naturaliste plein d'idées ingénieuses, avait constaté que les œufs des Grenouilles perdaient avec une étonnante rapidité la faculté d'être fécon- dés ^. MM. Prévost et Dumas se sont assurés de l'exactitude * On peut consulter à cet égai'd de nouvelles observations sur des Poissons marins, dues à M. Gerbe. Revue et Magasin de Zoologie, p. 273 et 337, 1864. * Spallanzani, Expériences pour servir à V kistoiro. de lu génération, tra- duction française, p. 157. Genîïve, 178o. REPRODUCTION. 113 de l'observation de l'auteur italien, tout en admettant encore une vitalité des œufs plus grande peut-être qu'elle ne l'est en réalité dans la plupart des circonstances ^ M. Gosteavu, chez les mêmes animaux, que très-peu d'œufs restaient inféconds, si l'imprégnation avait lieu immédiatement ; que plus de la moi- tié étaient perdus au bout de cinq minutes, le tiers après dix minutes. Dans une expérience, sur 140 œufs, 5 seulement furent féconds après une demi-heure et pas un seul après une heure ^. Pour les Poissons nous n'avons pas de chiffre aussi précis à citer, mais nous savons néanmoins que les œufs péri- raient également s'ils n'étaient imprégnés de la laitance, au moment même de leur émission, surtout lorsque la tempéra- ture est un peu élevée. Sans l'attachement des mâles pour les femelles, pendant une période de l'année, la propagation des espèces cesserait d'être assurée. D'un autre côté, lorsque la laitance est répandue, la vitalité des corpuscules fécondateurs ne persiste dans l'eau, leur véhi- cule naturel, que durant quelques minutes. D'après les expé- riences de M. Goste, les corpuscules fécondateurs perdent leur motilité et en même temps leur propriété, au bout de deux à trois minutes pour le Barbeau, la Carpe, le Gardon, six à huit minutes pour le Brochet, la Truite, le Saumon. D'après les ex- périences de M. MiUet, la vie de ces corpuscules fécondateurs a une durée moindre encore, lorsque la laitance est complète- ment délayée dans l'eau. Ghez les Poissons osseux, les organes de la reproduction sont 1 Deuxième mémnire sur la génération. — Annales des scieyices naturelles, t. [I, p. 134. 1824. V * Coste, Histoire générale et particulière du développement des corps or- ganisés, t. 11, p. 44. l.Soij. Blanchard. 8 114 HIST01RI-: GÉNÉRALE DES POISSONS. d'une extrême simplicité. On les trouve presque toujours logés en entier dans la cavité abdominale, oii ils sont maintenus en place par des replis du péritoine. Les ovaires consistent ordi- nairement en deux sacs ayant des parois constituées par deux tuniques, l'une musculeuse, l'autre membraneuse, et pourvues à l'intérieur de replis variables dans leur direction comme dans leur nombre. Chez beaucoup d'espèces, les ovaires sont en con- tinuité avec des oviductes qui se réunissent bientôt en un ca- nal commun s'ouvrant par un pore situé au voisinage de l'ori- fice anal ; tels sont les Epinoches, les Cyprinides, les Brochets, les Harengs, etc. Il y a divers Poissons dont l'un des ovaires est atrophié, c'est le cas pour la Perche. Il est des espèces, comme les Truites et les Saumons, oîi il y a absence d'oviductes, de sorte que les œufs tombent dans la cavité abdominale, d'oi^i ils sont expulsés par deux ouvertures placées un peu en arrière de l'anus, au moyen des contractions des muscles abdominaux. Chez les Ganoïdes, les Esturgeons en particulier, il y a dis- continuité entre les oviductes et les ovaires. Lorsque les œufs abandonnent les ovaires, ils descendent ainsi dans la cavité ab- dominale pour passer ensuite dans les oviductes; ceux-ci, évasés dans leur portion supérieure, se confondent dans leur portion inférieure avec les conduits des reins {uretères). Dans les Cartilagineux, tels que les Raies et les Squales, il y a toujours solution de continuité entre les ovaires et les oviductes, comme chez les précédents et comme chez tous les Vertébrés supérieurs, de sorte que les œufs doivent traverser une partie de la cavité limitée par le péritoine avant d'atteindre l'embou- chure des oviductes, qui est en forme de trompe évasée. Parmi les Plagiostomes (Requins, Squales, Raies, etc.), il y a Rr<:PRODUCT[ON. Un des espèces o\iparos et d'autres vivipares. Chez les premières, la coque de l'œuf paraît être produite par un organe spécial, sorte de glande formée de canalicules pressés les uns contre les autres et située au sommet de l'oviducte. Chez les espèces vivi- pares, les jeunes se développent dans une dilatation de l'ovi- ducte (utérus) et sortent libres de toute enveloppe. Les organes mâles des Poissons osseux ont la même simpli- cité que les organes femelles. Ce sont deux sacs ayant la même apparence générale que les ovaires, pouvant comme ces der- niers présenter des lobules ou des divisions. Parfois il n'existe qu'un sac ; lorsqu'il y en a deux, leurs canaux déférents se réu- nissent en un seul conduit qui se jette dans le canal de l'urètre et s'ouvre au dehors, pour donner passage à la laitance, soit dans une petite papille, soit dans une fossette placée en arrière de l'orifice anal. Dans les Poissons cartilagineux les plus parfaits (Raies, Squales, etc.), les organes mâles sont deux corps larges et apla- tis divisés par loges contenant chacune une vésicule remplie de cellules. Ces organes en communication par des vaisseaux avec un épididyme composé de canaux flexueux, se terminent par un conduit déférent qui débouchedans la portion élargie des uretères (vessie). Chez les espèces oii s'effectue un rapproche- ment intime entre les individus des deux sexes, on remarque au bord de l'orifice, des organes en forme de tenaille ^ * Nuus n'avons pas parlé dans cet aperçu de l'organisation des Pois- sons, des organes électriques des Torpilles, des Gymnotes, etc. Une description de ces organes dont il n'y a pas d'exemple chez nos Pois- sons d'eau douce, nous aurait obligé à entrer dans de trop longs dévelop- pements, mais ceux qui voudraient en faire une étude, pourront con- sulter : Matteucci et Savi, Traité des phénomènes élccirii^ues, Paris, 1844, et surtout le beau travail de Max Scbultze, Ueber die eledriscken Organe Hf) HiSTOlRt: GÉNÉRALE DES POISSONS. § 18. — Du Développement. Au moment de la ponte, l'œuf des Poissons osseux se com- pose du vitellus (le jaune), de gouttelettes d'huile, de la vési- cule et des taches gcrminatives, de la membrane vitelline et de la coque qui est percée de petits trous que l'on désigne aujour- d'hui sous le nom de micropyles *. C'est par ces ouvertures microscopiques que les corpuscules fécondateurs de la laitance pénètrent dans l'intérieur de l'œuf. Peu d'heures après la fé- condation, la membrane vitelline, par suite de la pénétration de l'eau, s'isole de la coque, de sorte que le vitellus tourne libre- ment dans l'œuf. Le vitellus n'offre ni vésicules ni cellules, mais il a des globules libres en nombre moins considérable que dans l'œuf des autres animaux, à cause de l'abondance du liquide albumineux et des particules huileuses qui se ramas- sent pour former de grosses gouttes. Bientôt les globules vitel- lins se portent vers un point de la surface et le germe apparaît sous la forme d'une ampoule. Peu après, le germe prend l'ap- parence d'une vésicule diaphane, composée de cellules globu- leuses ; un fractionnement se produit, et la phase de sillonnement accomplie, le germe embryonnaire affecte une forme hémisphé- rique et présente un aspect grenu. L'embryon s'isole de plus en ])lus de la vésicule vitelline, par suite du développement de la membrane (blastoderme) qui vient envelopper le vitellus. A par- tir de ce moment, les principales régions du corps commencent à être distinctes ; un sillon dorsal se montre sur toute la lon- ikr Fische, 1858, et Annales des sciences naturelles, 4* sér., t. XI, p. 375. 1859. > On trouve des observations nombreuses sur le micropyle des Poissons dans un mémoire de M. Reichert. Miiller's i4/c/uî', isrjn, p. sî. DÉVELOPPKMENT. 117 gueiir de l'embryon, la tête se renfle et semble être une vésicule vide. Un peu plus tard, le sillon dorsal se limite en avant, les divisions vertébrales deviennent sensibles, trois divisions se dessinent avec une netteté croissante dans la région céphalique. Ensuite, la corde dorsale devient distincte, les divisions verté- brales se prononcent davantage, les vésicules oculaires s'isolent sur les côtés de la région moyenne de la tête, et celle-ci se rem- plit de cellules nerveuses. Après ces formations, le cœur se montre sous l'apparence d'un petit cône solide, appuyé sur le vitellus ; sa cavité se forme bientôt et Ion y aperçoit des glo- bules sanguins ; les vaisseaux apparaissent ; la circulation du sang est établie ; l'intestin se constitue et prend sa forme tu- buleuse ; la tête se dégage peu à peu du vitellus ; un pig- 4. ..6" Fig. 3. — OEuf de saumon après la fécondation, de grandeur naturelle. — Fifj. 4. —Le même grossi. — Fig. 5. — OEuf de saumon dont l'embryon est distinct en entier, au travers de la coque. — Fig. G. — Saumon venant d'é- clore, grossi. — Fig. (>'. — Sa grandeur naturelle. ment commence à se manifester sur les parties latérales du corps et sur la tête. L'embryon tout entier est alors très-distinct au travers de la coque de l'œuf. Il est arrivé à terme ; le jeune poisson éclôt, 118 HISTOIRE GÉNÉRALE DES POISSONS, portant appeiidue à son ventre la vésicule vitellinc contenant des gouttes d'huile souvent fort grosses, et des vaisseaux sanguins élégamment ramifiés. Peu à peu cette vésicule se résorbe. Toutes les parties du corps, pièces operculaires, nageoires, se développent, et lorsque la vésicule a entièrement disparu, l'a- nimal doit commencer à chercher sa nourriture. Rien de plus joli que les jeunes Poissons au sortir de l'œuf ; au travers de leurs tissus délicats et diaphanes, on peut" voir et compter les battements de leur cœur, suivre tout le trajet de leurs artères et de leurs veines et observer ainsi la circulation entière du sang *. La rapidité de la marche du développement est extrêmement \ariable pour les différentes espèces de Poissons ; chez beaucoup d'entre elles, huit à dix jours seulement s'écoulent entre la ponte et l'éclosion (Perche, Chabot, Epinoches, etc.) ; chez, d'autres, environ deux mois (Salmonidés). Dans l'œuf des Poissons cartilagineux, le \itellus, bien dif- férent de celui de l'œuf des Poissons osseux, est constitué par des cellules analogues à celles du jaune de l'œuf des Oiseaux ; seulement ces cellules, au lieu d'être remplies de granules, ren- ferment des corpuscules quadrangulaires d'aspect cristallin. La vésicule germinative est d'une élasticité telle qu'elle se l'ompt si l'on vient à la comprimer. 11 est des Poissons qui naissent et grandissent sous une forme particulière et subissent une transformation, une véritable mé- tamorphose, après être arrivés plus on moins près du terme de leur croissance. Les Lamproies nous en fourniront un exemple. ' M. Millet a observé le nombre des baltemenls du cœur chez les Iruites elles Saumons nouveau-nés sous les différents degrés de tcm- pérature. Voir Revue des Sociétés savantes, t. VI, p. oOT. 1864. CLASSIFICATION. 119 § 19 . — De la classification des Poissons. Les classifications proposées pour les Poissons ont varié, na- turellement, selon les vues de leurs auteurs et surtout suivant l'étendue des connaissances scientifiques. L'historique de ces variations offrirait ici un intérêt assez médiocre. Nous nous bornerons à signaler ce qui a réellement une importance dans l'état actuel de l'Ichtliyologie. La comparaison des caractères tirés de l'ensemble des orga- nes, on l'a vu, fait ressortir des dissemblances énormes entre les principaux types de la classe des Poissons , et en même temps des rapports de conformation, des affinités naturelles entre tous ces animaux, vraiment impossibles à méconnaître. D'après cela, on conçoit sans peine combien les appréciations purent être- di- verses. Le zoologiste suédois Pierre Artedi avait commencé à définir les ordres et les genres de la classe des Poissons avec une habi- leté qui lui a valu une juste renommée. Très-frappé des diffé- rences qui existent entre les principaux types , Linné modifia bientôt la classification proposée par son compatriote , sans se montrer toutefois bien heureusement inspiré. Les Poissons os- seux^ divisés en quatre ordres d'après la considération de l'ab- sence ou de la situation des nageoires *, composèrent seuls la classe des Poissons; les cartilagineux^ auxquels furent adjoints de la manière la plus arbitraire des espèces qui s'en éloignent à • \.e?> Apodes, sans nageoires ventrales ; les JN(jHlaires,a\ec les nageoi- res ventrales plus en avant que les pectorales ; les Thoraciqucs, avec les nageoires ventrales sous les pectorales; les Abdominaux, avec les na- geoires ventrales plus en arrière que les pectorales. — Srjslema naturœ, I2«édit., 1. 1, p. 422(1706). 120 mSTOIHt: GÉNÉRALE DES POISSONS. tous égards, prirent place avec les Reptiles et les Batraciens dans la cJasse des Amphibies sous le nom à'Ainp/ubia nantes ^ Ces groupements zoologiques parurent à bon droit fort étran- ges, et nous aurions jugé inutile d'en rappeler le souvenir, si l'idée de séparer les Poissons cartilagineux des autres types icli- thyologiques ne s'était reproduite de nos jours, en s'appuyant sur des faits scientifiques d'une incontestable valeur. Après cette indication, il nous est permis de passer de suite à l'examen de la classification de Guvier, d'abord généralement adoptée et maintenant encore suivie par une foule d'auteurs. Pour Guvier, les Poissons forment deux séries distinctes : les Poissons p)'opreme?ït dits (oèseux) et les Chondropté?ygie?îS ou Cartilaginefix. Les premiers sont partagés en Acanthojjtérygiens et' en Malacoptérygiens, suivant que les premiers rayons des na- geoires dorsale et anale sont durs et osseux, ou flexibles et ar- ticulés, comme si de petits tronçons étaient placés à la suite les uns des autres. ^ Les Acanthopténjgiens sont ensuite distingués par familles, et dans cette classification on en compte quinze. Les Malacopténjgiens sont répartis dans trois ordres : les Malacoptérygiens abdominaux^ ayant les nageoires ventrales suspendues en arrière des pectorales ; Xq^ Malacoptérygiens siib- brachiens, ayant les nageoires ventrales placées exactement au- dessous des pectorales, et les Malacoptérygiens apodes^ privés de nageoires ventrales '^. ' Les Lamproies, les Raies et les Squales, les Esturgeons avec les Baudroies, les Coffres, les Syngnathes, etc. " Si nous indiquons encore dans notre livre, les deux divisions des Acanthoptérygiens et des Malacoptérygiens, c'est faute d'avoir jusqu'ici un meilleur moyen de grouper les Poissons osseux, car M. Agassiz vient CLASSIFICATION. 121 Viennent ensuite deux autres ordres séparés des précé- dentes divisions : les Lophobr anches (Syngnathes, Hippo- campes), remarquables par leurs branchies constituées en ma- nière depetites houppes disposées par paires le long des arcs branchiaux, et les Plectognatlies (Poisson -lune, Ostracions, Diodons, etc.), surtout caractérisés par l'immobilité de leur mâ- choire supérieure, l'os maxillaire étant soudé ou fixé solidement à l'intermaxillaire et l'arcade palatine engrenée avec le crâne. La seconde série, les Chondroptérygiens ou Cartilagineux^ est divisée en trois ordres : les Chojidroptérygiens à branchies libres (Esturgeons), les Chondroptérygiens à branchies fixes (Requins, Squales, Raies, Torpilles, etc.), et les Suceurs (Lam- proies) *. Les défauts de cette classification, déjà entrevus par Guvier lui-même, furent bientôt mis plus en évidence, au moins en partie, par de nouvelles recherches sur la conformation des Poissons. Il devenait certain pour les naturalistes que la nature des rayons des nageoires, que la^position des ventrales, que la disparition même de ces nageoires, n'étaient pas des caractères d'une haute importance. Sous l'empire d'idées conçues par suite d'études sur les Fos- siles, M. Agassiz eut recours essentiellement aux caractères fournis par les téguments, et s'appuyant sur ces caractères d'une manière trop exclusive, il proposa une répartition de la classe entière des Poissons en quatre ordres. de montrer par des recherches récentes que certaines espèces, ayant, lorsqu'ils sont adultes, les caractères des Acanthoptérxjgiem, sont des Malacoptérygiens pendant leur jeune âge.[ — Agassiz, Observations sur les métamorphoses des Poissons, Annales des sciences naturelles, ^^ série, t. III, p. DO. 186o. > Règne animal, t. II (1829). {■22 HISTOIRIi GÉNÉRALE DES POISSONS. Ces quatre ordres sont : [''\eiPlacoïdi€?is, correspondant aux Oliondroptérygiens de Guvier, à l'exception du premier ordre ; 2° les Ganoïdiens ou Ganoïdes^ comprenant ce premier ordre des Ghondroptérygiens (Esturgeons), quelques types dont les véritables affinités naturelles avaient été jusqu'alors mécon- nues (Lépidostée, Polyptère, etc.), puis un grand nombre de formes appartenant aux périodes géologiques, et enfin les Plectognatlies et les Lophobranches de Guvier; 3° les Cténoï- diejis, à écailles denticulées sur leurs bords, c'est-à-dire les Acanthoptérygiens d'Artedi et de Guvier, à l'exception de ceux qui ont des écailles à bord uni et avecl'addition des Pleuronectes (Turbot, Sole, etc.) ; et 4° les Cycloïdiens, à écailles lisses sur leurs bords, comprenant tous les Malacoptérygiens de Guvier, et déplus quelques familles d' Acanthoptérygiens ^ Un beau résultat des recherches de M. Agassiz, c'était la sé- paration pleinement justifiée des Ganoïdes des autres types de la classe des Poissons ; un résultat médiocre, c'était la ca- ractérisation des deux ordres auxquels se rattachent tous les Pois- sions ordinaires, d'après une particularité unique, particularité offerte par les écailles, qui sont atrophiées chez beaucoup d'es- pèces, qui manquent absolument chez beaucoup d'autres. Jean Muller, éclairé sur bien des points par ses magnifiques travaux sur l'organisation des Poissons, devait aussi présenter ses vues touchant la classification. S'appuyant sur des carac- tères tirés de la structure des valvides du cœur, de la confor- mation de l'appareil branchial, de la vessie natatoire, il com- mença par diviser la classe des Poissons en six sous-classes : \°\esTéléostie)îS (Poissons osseux), qui ont deux valvules àl'en- * The Edinbargh new Philosophiral Journal, \o\. XVIH, p. 176 (1834- 1835), et Recherches sur les Poissons fossiles. CLASS[FICAT10N. 123 trée du bulbe aortique ; 2° les Dipiwietis, ayant à la fois des branchies, des poumons et des valvules aortiques en spirale (le seul genre Lépidosiren); 3° les Ganoïdiens, pourvus de nom- breuses valvules aortiques ; 4° les Élasmobrajiches (Raies, Squales), caractérisés par leur crâne sans division et par la nature de leurs téguments; ^"[les Marsipobrfmc/ies ^ ou Cy- clostomes (Lamproies, Myxines), distingués par l'absence d'arcs branchiaux et par plusieurs autres caractères ; et 6° les Leptocardiens , comprenant ' un seul type (Amphioxus), remar- quable au plus haut degré par l'absence d'un véritable cœur, comme par l'absence de distinction entre la moelle épinière et le cerveau. Les Poissons osseux ou Téléostiens sont ensuite répartis dans six ordres : Vle'èAcanthoptériens, dont les os pharyngiens sont doubles (la plus grande partie des Acanthoptérygiens de Guvier) ; 2° les Anacanthiens (Gades et Pleuronectes) ; 3° les Vharyncjognathes^ dont les os pharyngiens inférieurs sont réunis (Labres, Sombresox) ; 4° les Physostomes^ ayant la vessie natatoire pourvue d'un canal aérien (Cyprins, Brochets, Sal- mones, etc.) ; 5" les Plectognathes ; et 6° les Lophohr anches'^ . Les autres sous-classes sont suffisamment indiquées par les types que nous avons cités. Les premières divisions, telles qu'elles sont présentées par Jean Miiller, reposent toutes sur des caractères d'une importance incontestable ; elles offrent un tableau des principales formes, de la classe des Poissons, plus ' Ce nom, ainsi que le précédent, est emprunté au prince Cliarles Bonaparte. ■^ Mûller, Beilràge zur Kenntniss der naUoiichen Familien der Fische. — Erichson's Archiv. 1843, s. 292. — Mémoire sur les Ganoides et sur la classificadon naturelle des Poissons, Annales des sciences naturelles, o" série, t. IV, p. o. 1845. 1-24 HISTOIRE GÉNÉRALE DES POISSONS. parfait, à certains égards, que les tableaux des auteurs précé- dents. Les divisions établies parmi les Poissons osseux [Téléos- //e»^) peuvent au contraire soulever de nombreuses objections. Enfin, il y a peu d'années, M. Agassiz, considérant les diffé- rences considérables qui existent entre les principaux types de Poissons, a été conduit à regarder ces différences comme aussi importantes que les différences qui Séparent les Reptiles des Oiseaux, les Oiseaux des Mammifères. Il proposa alors la dis- tinction en quatre classes des animaux réunis par tous les Zoologistes, à l'exception de Linné, dans la seule classe des Poissons. Ces quatre classes de M. Agassiz sont : 1° les Mijzon- les, répondant à l'ordre des Marsipobranches de Ch. Bonaparte et de Millier ; 2° les Poisso72s, réduits à ceux que nous appelons les Poissons osseux ou les Poissons ordinaires ; 3° les Ga- noïdes ^ ; et 4° les -SeVaae/zs (Squales, Raies, etc.) ^. Ces vues, nous pouvons le dire avec assurance, méritent considération, mais ce n'est pas ici le lieu de les discuter. En exposant brièvement les classifications modernes ayant les Poissons pour objet, le but a été de montrer comment se résument des connaissances récemment acquises, et de fournir à chacun le moyen de reconnaître la part que les espèces de nos eaux douces occupent parmi tous les représentants de cette grande classe des Poissons. Cet exposé nous permettra d'ailleurs de passer sous silence, dans notre Histoire particulih», la plus grande partie des noms qui viennent d'être mentionnés. ' En y comprenant avec doute les Silures, les Plcctognathes^et les Lophobranches. * Agassiz, Contributions ta the Nutural History of the United-S taies. Vol. 1, pars I, p. 137-187. HISTOIRE PARTICULIERE LES POISSONS OSSEUX ' L'ORDRE DES ACANTHOPTÉRYGIENS C'est la présence de rayons épineux aux nageoires qui carac- térise, qui distingue le plus nettement les Acanthoptérygiens des autres Poissons. La première portion de leur nageoire dorsale ou leur pre- mière dorsale tout entière, lorsqu'il y en a deux, est soutenue par des rayons de cette nature. Il y en a également quelques- uns, à la nageoire ventrale et au moins un aux ventrales. Chez les Acanthoptérygiens, les écailles sont ordinairement pectinées à leur bord, mais ce caractère n'est pas aussi exclusif que le premier, et il n'a pas la môme généralité, car les écailles manquent complètement chez beaucoup d'espèces. Cet ordre est celui de la classe des Poissons qui a le plus grand nombre de représentants ; seulement les espèces qui si- vent dans les eaux douces sont en quantité beaucoup plus petite (|ue dans l'ordre des Malacoptérygiens. 120 H[STOIRE PARTICULIÈRE DES POISSONS. LA FAMILLE DES PERGIDES (PERCID.ï) Quelques Poissons répandus dans les eaux douces de l'Europe et différentes espèces de nos côtes maritimes, sont désignés par les pêcheurs et connus de tout le monde sous le nom de Perches. Ces Poissons, assez variés dans leurs formes, constituent pour les naturalistes, la famille des Percides ^ Les représentants de la famille des Percides ont, en géné- ral, des formes assez sveltes , des proportions élégantes, des mouvements faciles. Ils sont reconnaissables , du reste , à un grand nombre de caractères. Leur corps oblong , souvent un peu comprimé latéralement , est couvert d'écaillés dures bien remarquables. Ces écailles , dont la face extérieure est âpre au toucher, ont leur bord libre pourvu de dents ou d'épines parfai- tement distinctes à la vue simple, si l'on y porte un peu d'atten- tion, qui apparaissent sous un grossissement même assez faible, comme des chefs-d'œuvre de ciselure. Les écailles des Percides sont implantées dans la peau par un bord découpé en festons correspondant à des sillons longitudinaux qui convergent plus ou moins vers le centre. Des stries circulaires, également espa- cées, toujours d'une admirable netteté, ayant de légères ondu- lations, les parcourent sur toute l'étendue recouverte par les écailles insérées plus en avant, tandis que la portion qui est à * Cuvier, et à son exemple la plupart des auteurs ont écrit Percoïdes. Celle forme est peut-être plus euphonique, mais elle a le défaut assez grave d'être irrégulière. Nous pensons qu'il y a tout avantage à adopter exactement la même désinence pour tous les noms de familles. Yarrell et les zoologistes anglais, en général, ont employé le mot Fercides {Percidœ). PKHCIDES. 127 découvert est chargée d'aspérités disposées en files longitudi- nales, ordinai^pment en continuité des pointes fines et nom- breuses qui garnissent le bord libre. On connaît la sensation de rudesse que l'on éprouve lorsqu'on saisit une Perche avec la main. L'effet est dû à la présence des épines et des aspérités de ses écailles. Les Percides ont une bouche assez grande, munie de très-pe- tites dents fort nombreuses, pressées les unes contre les autres, de celles que les zoologistes appellent des dents en velours. Il y en a non-seulement aux mâchoires, mais aussi sur la portion antérieure du vomer et aux palatins. Il n'existe jamais de bar- Màchoire supérieure. Mâchoire inférieure. Fig. 7. — Appareil dentaire de la Perche de rivière. billons chez les Percides. L'opercule et le préopercule sont pour- vus de dents ou d'épines, variables suivant les genres et les es- pèces. Ces Poissons ont les ouïes largement fendues, et la mem- 128 HISTOIRE PARTICLLIÈRE DES POISSONS. brane branchiostège soutenue par cinq , six ou au plus sept rayons ; les nageoires dorsales, au nombre de deux chez les es- pèces les mieux caractérisées ; les ventrales suspendues aux os de l'épaule par l'intermédiaire de ceux du bassin. La famille des Percides se compose d'espèces particulières aux eaux douces et d'espèces marines. Plusieurs d'entre elles unis- sent à des formes élégantes des couleurs variées, vives, parfois éclatantes. Ce sont en général des Poissons recherchés pour la table, qui, depuis l'antiquité, sont en grande estime pour la dé- licatesse et le bon goût de leur chair. Les Percides vivant dans les eaux douces de la France, appar- tiennent à trois genres bien distincts ; mais ce ne sont pas les seuls qui existent en Europe, Une espèce que l'on nomme le Sandre [Perça lacioperca^ Linné), type du genre Lucioperca de Guvier, habite une partie de l'Allemagne et de l'Itahe; on la trouve en Russie et jusqu'en Suède, et jamais on ne l'a vue dans notre pays. Comme on la rencontre à la fois dans des contrées plus boréales et dans une région plus méridionale que la France, j'avais pensé que si elle existait seulement dans les cours d'eau qui traversent nos départements du Midi, son existence pouvait avoir échappé à l'attention des naturalistes ; mais toutes mes recherches n'ont pas abouti à la faire découvrir. Un autre genre de Percides fluviatiles d'Europe, le genre Percarina de Nord- mann , est représenté par une seule espèce, qui n'a encore été observée qu'en Bessarabie et en Russie dans le Dniester *. > Percarina Demidoffii, Nordmann ; Voyage dans la Russie méridionale, sous la direction de M. Anatole DemidofT, t. III, p. 357, pi. I (1S40). — Heckel et Kner, Die Sûsswasserfische der ôstreiclnsch'n Monanhic, p. 24 (18o8). PI£RCHE. 129 LE GENRE PERCHE (PEUCA, Linné) Les PercliQS proprement dites vivent seulement dans les eaux douces. Elles se distinguent des Perches de mer, dont les zoolo- gistes modernes ont formé des genres particuliers, par plusieurs détails de conformation très-caractéristiques et extrêmement fa- ciles à reconnaître. L'examen de leurs deux nageoires dorsales très-rapprochées l'une de Tautr j , de leur préopercule dentelé , de leur opercule osseux terminé en pointe aiguë, suffirait déjà pour arriver à une détermination certaine. Mais à ces caractères s'en ajoutent plu- sieurs encore, qui aclièvent de motiver la séparation des Perches véritables de tous les autres représentants de la famille des Per- cides. On remarque chez ces Poissons d'eau douce de petites dentelures très-sensibles, à la partie postérieure du premier sous-orbitaire ; on constate que leur membrane branchiostège a sept rayons osseux, que leurs nageoires ventrales n'en ont que cinq. Si l'on voulait signaler encore un caractère qui ne soit pas exclusif comme les précédents, on pourrait dire que les rayons de la première nageoire dorsale sont durs et épineux , que les rayons de la seconde sont flexibles. On pense généralement qu'il n'y a qu'une espèce du genre Perche, non-seulement en France, mais même en Europe. Une Perche d'Italie, dont les couleurs sont très-pâles, a été décrite, à la vérité , comme distincte de cehe dont nous allons retracer l'histoire. Cette distinction a été repoussée par la plupart des Ichthyologistes qui, à cetégard, paraissent avoir jugé sainement. Une Perche remarquable sous certains rapports, assez commune 1 LANCllARD. 9 130 HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSONS. dans une région restreinte de la France, devra être pour nous, cependant, l'objet d'une attention spéciale. LA PERCHE DE RIVIÈRE (PERÇA FLUVIATII.IS ') La Perche commune ou Perche de rivière, comme on l'appelle indifféremment, est si bien connue, que sa description serait inutile s'il s'agissait ici simplement d'indiquer les traits les plus propres à la faire distinguer de tous les autres Poissons. Parée de belles couleurs, répandue et abondante dans toutes les eaux limpides de l'Europe et d'une partie de l'Asie, la Perche a été, dès les temps les plus reculés, l'objet de l'attention des observateurs ; elle a excité l'intérêt qu'inspire aux hommes un animal susceptible de fournir un aliment agréable, facile à se procurer. La Perche est l'habitant presque inévitable des eaux claires, celles des plus grands fleuves , des petites rivières, aussi bien que celles des lacs. La transparence de l'eau permet souvent au promeneur attentif de suivre de l'œil les mouvements gracieux et agiles de ce beau Poisson, le plus beau parmi les espèces flu- viatiles de notre pays, d'admirer ses délicates nuances et les re- flets dorés qu'efles prennent lorsqu'elles sont éclairées par les rayons du soleil ; nuances relevées par la teinte noirâtre de ban- des qui courent sur les flancs de l'animal , et par l'éclat du rouge de ses nageoires ventrales et anale. Tandis que la plupart de nos Poissons ont des noms vulgaires qui varient suivant les localités, le nom de la Perche est répandu 1 Pcrca fluviatilis. Linné, Sysicma naturœ, 12^ édit., t. I, p. 482(1766). — Cuvier et Valenciennes, Histoire naturelle des Poissons, t. II, p. 20 (1828). PI-RCHE. 131 à peu près partout en France sans modification. C'est seulement dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais que nous -5 ai o 53 12. a .'ï^ iC avons entendu les pécheurs employer plus volontiers le nom de Percot ; en Provence que celui de Pe7X0 est seul usité. En Al- sace, il est vrai , c'est le nom allemand le plus ordinaire, Barsc/i, qui est en usage. 132 HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSONS. Ce mot de Perche est celui des Grecs, celui d'Aristote à peine modifié ^, et devenu Perça chez les Latins. Selon toute apparence, le nom faisait allusion à la variété, à la bigarrure des couleurs du Poisson ^. La Perche a le corps ovalaire, un peu comprimé latéralement, couvert d'écaillés de médiocre grandeur, disposées sur une tren- taine de files longitudinales. Ces écailles méritent d'être exami- nées. On ne comprend bien la perfection de leur structure qu'a- près les avoir détachées ; et, comme leur dimension est faible, même sur les plus gros individus, il n'est pas inutile de recourir pour l'observation à un grossissement, dont le secours permet d'apercevoir ici d'admirables détails; détails d'autant plus cu- rieux cpi'ils sont caractéristiques dans chaque espèce de la fa- mille des Pcrcides. Les écailles détachées, on reconnaît qu'elles s'élargissent Ftç/. 9. — I-Jcaillo (le la Porche, jirise vrrs le milieu du corps. y^^ Fitj. 10. — Écaille de la ligne la- térale. d'une façon très-sensible depuis le bord libre, jusqu'à la partie * De l'adjectif -î'py.c:, féminin -ir/.-r.^ varié, bigarré. PERCHE. 133 implantée dans la peau. Leur bord basilaire se montre découpé en festons profondément échancrés, dont le nombre varie un peu suivant la dimension de l'écaillé. Des sillons partent des échancrures des festons et convergent vers le centre en manière d'éventail. Des stries transversales régulières, d'une netteté surprenante, d'une délicatesse inouïe, courent rapprochées les unes des autres entre les sillons, en décrivant d'imperceptibles ondulations. Voilà pour la portion de l'écaillé engagée dans la peau ou recouverte par l'écaillé supérieure. Mais la portion qui est à nu, n'est pas moins curieuse à observer. Tout le bord est garni de pointes coniques, transparentes, et non pas « de cils fins et un peu rudes », comme l'a dit Cuvier. Dans l'axe de ces pointes, s'élèvent des files presque régulières de petites saillies allongées, qui vont en s'affaiblissant vers le centre de l'écaillé où reste un espace lisse. Ces stries délicates, ces pointes, ces éminences séparées les unes des autres par des sillons bien marqués, font jouer la lumière suivant la direction, à peu près comme les facettes des pierres précieuses. Les milliers d'écaillés qui servent à la protection de la peau du Poisson sont ainsi autant de joyaux d'une incomparable perfection. Chez les Perchettes qui n'ont pas une longueur de plus de 5 à 6 centimètres, les écailles encore si petites et si minces, of- frent déjà tous les caractères, de celles des plus gros individus. Sur toute l'étendue du corps du même Poisson, les écailles ne difTèrent guère entre elles que par la dimension, si l'on en excepte pourtant celles de la ligne latérale. La ligne latérale qui suit à une médiocre distance la courbe du dos, se manifeste à la vue simple par une petite saillie lon- gitudinale sur chaque écaille. Une des écailles enlevée et placée sous un grossissement, il devient facile de reconnaître en quoi 134 HISTOIRE PAHTICl LIER 1-] DES, POISSONS. consiste la petite élévation longitudinale. C'est une sorte de gros tube, de canal creusé dans l'épaisseur de l'écaillé et qui soulève sa lame supérieure. La paroi inférieure du canal se termine avant le bord de l'écaillé qui est échancré, de façon à ôter tout obstacle à l'écoulement du mucus ; le bord supérieur s'arrête beaucoup plus tôt en décrivant une courbe concave. Chez la Perche, la tête s'incline depuis la nuque jusqu'au museau, en présentant un front plat et assez large. Les yeux situés à peine au-dessous du front, arrondis et de moyenne grandeur, avec l'iris d'un beau jaune d'or, ont une remar- quable vivacité, surtout lorsque le Poisson s'agite. Les mâ- choires presque égales et un peu protractiles, particulièrement la mâchoire supérieure, sont garnies de dents en velours, for- -^^^SZyl/VC Fig. 11. — Tète et portion antérieure du corps de la Perche de rivière i. mant une large bande qui se rétrécit en arrière. Au palais, le vomer fait une saillie, couverte sur un large espace de dents semblables ; de chaque côté, il y en a une longue rangée sur l'os 1 On a représenté l'animal avec la bouche Irès-omerte, afin de met- Ire en évidence les petites dents en velours, la forme de l'os maxillaire et les sept rayons de la membrane branchiostège. PERCHE. 13o palatin et l'on en trouve encore au pharynx plusieurs plaques. C'est une armature très-propre à retenir une proie jusqu'à ce que les mouvements de déglutition l'aient fait passer dans l'œsophage. Les narines ayant chacune deux orifices assez rapprochés l'un de l'autre, sont situées au-devant des yeux. Au-dessous, on aperçoit distinctement sur les sous-orbitaires de petites fos- settes plus ou moins apparentes. La joue, dépourvue de toute cuirasse, porte en arrière de l'œil de très-petites écailles. L'appareil operculaire appelle l'attention par la présence de mignonnes dentelures ; une sorte d'armature d'une remarquable élégance. Le préopercnle, long et étroit, lisse à sa surface, a son bord postérieur pourvu de petites dents coniques, très-régu- lières. Ces dents qui paraissent taillées avec une admirable per- fection, surtout chez les jeunes individus, s'affaiblissent vers la portion basilaire du préopercule. Au bord inférieur de cette pièce, il existe encore cinq ou six dents, mais celles-ci sont beaucoup plus fortes que les autres, un peu courbées et dirigées en avant. L'opercule garni de petites écailles dans sa moitié su- périeure, présente de fines stries rayonnées qui disparaissent presque, sous une ponctuation noire assez serrée. Il se termine par une forte pointe au-dessous de laquelle on aperçoit quelques dentelures peu prononcées et fort irrégulières. De petites dents serrées et de forme conique, très-semblables à celles du bord postérieur du préopercule, se font remarquer au bord inférieur du subopercule ainsi que sur une certaine étendue de l'inter- opercule. Sur l'animal frais, tous ces détails sont parfaitement visibles, mais ils se montrent avec une incomparable netteté, lorsqu'on a enlevé les téguments sur les pièces opcrculaires. Ces petites dents si délicates, si jolies d'aspect, et dont l'utilité 136 HISTOIRE PAllTICl LIÈllE DES POISSONS. pour l'animal n est cependant pas très-manifeste à nos yeux, sans doute à cause de notre ignorance, n'existent pas seulement aux pièces operculaires. Il y en a de toutes pareilles au bord su- périeur de l'os humerai, au bord du scapulaire et du sus-scapu- laire qui apparaissent au-dessus et en arrière des ouïes, sous la forme de deux grandes écailles. Les nageoires contribuent pour une grande part aux allures élégantes de la Perche. La première dorsale qui commence presque exactement au-dessus de la pointe de l'opercule et s'é- tend à peu près jusqu'au milieu du dos, est formée de quinze rayons, quelquefois de quatorze seulement ou même de treize; c'est alors un fait d'avortement. Ces rayons, tous très-forts, très-aigus, légèrement courbés en arrière, ont une assez grande longueur, à l'exception des deux ou trois derniers qui restent in\ariablement beaucoup plus courts que les précédents. Leur membrane décrit une légère courbe concave entre eux tous, de sorte que les pointes demeurant libres peuvent servir merveil- leusement à la défense de l'animal. Lorsque la Perche est me- nacée, elle dresse sa nageoire et dexient redoutable. La main qui la saisit alors, sans précaution, risque d'être fort endommagée. La seconde nageoire dorsale n'est guère moins haute que la première, mais elle est beaucoup moins longue. Son premier rayon qui est épineux est de moitié plus court que les suivants. Ceux-ci au nombre de treize sont flexibles, divisés dans leur portion supérieure en deux branches, elles-mêmes, pour la plu- part, subdivisées au bout en deux rameaux, et ces rayons arti- culés, soumis à un examen attentif, semblent partagés en une multitude d'anneaux réguliers. Les nageoires pectorales sont faibles, de forme ovale et de taille fort médiocre, relativement à la dimension de l'animal; PERCHE. 137 elles sont composées de quatorze rayons grêles, articulés et branchus à l'exception des deux premiers. Les ventrales insé- rées un peu en arrière des pectorales sont plus longues et sur- tout plus larges; elles ont un rayon épineux assez court, mais très-fort et extrêmement aigu et six rayons mous, très-rami- fiés ; les deux derniers tout à fait contigus. La nageoire anale placée au-dessous de la seconde dorsale, commence néanmoins un peu en arrière de celle-ci ; elle a, en totalité, dix rayons, deux épineux fort acérés et huit mous, articulés et très- rameux. Toutes les nageoires à l'exception des pectorales sont pour la Perche, de puissants instruments de défense, si la première dor- sale est la plus terrible, les ventrales en s'écartant, l'anale en se dressant, peuvent blesser de côté et en dessous à l'aide de leurs rayons épineux qui ont une grande résistance et une acuïté parfaite. Nous avons peu de chose à ajouter à ce qui a été dit précé- demment des couleurs de la Perche. Sa coloration varie un peu suivant les localités et beaucoup suivant la saison. Nous avons déjà fait remarquer que la vivacité des nuances, que la teinte rouge des nageoires ventrales et anale se manifestaient dans tout leur éclat à l'époque du frai. Parfois les bandes noirâtres des flancs s'étalent et prennent l'cispect de nuages capricieusement dessinés. La première nageoire dorsale a souvent une teinte violacée et des ondes noirâtres formées par des points très- rapprochés les uns des autres, et ordinairement ces points plus pressés sur un certain espace entre les douzième et quator- zième rayons figurent une grande tache noire. La seconde dor- sale tire en général sur le jaune verdâtre en offrant des nuages ou des taches noirâtres. Ces points noirs très-perceptibles sur i38 HISTOIRE PARTICII. lÈ RE DES POISSONS. les membranes des nageoires sont aussi fort nombreux sur les joues et sur les pièces operculaires. On a vu des individus de la Perche d'un jaune citron uniforme, mais cette variété est fort rare. La Perche ne dépasse pas d'ordinaire des proportions assez médiocres. Un individu du poids d'un kilogramme et d'une longueur de 0'",30 à 0'",40, est déjà une Perche d'assez belle taille. Les individus du poids d'un kilogramme et demi, n'étant déjà plus très-communs, sont considérés comme de fort beaux Poissons. Néanmoins, on cite des Perches du poids de 2''",.'j00, 3 kilogrammes, et même du poids de 4 kilogrammes à 4""', 500 ^ et d'une longueur de O^jGO; mais ce sont des exemples bien rares de nos jours. La Perche fraye depuis le mois de mars jusqu'à la fin de mai, c'est-à-dire au printemps, un peu plus tôt, un peu plus tard, suivant la température. Elle est extrêmement prolifique; Bloch, qui conservait un indixidu d'assez petite taille dans un vase oii il effectua sa ponte, compta 280 000 œufs. Ce Poisson frayant habi- tuellement dans]des endroits où le courant est assez rapide, on voit fréquemment dans les lacs, durant l'été, des myriades de Perchettes au voisinage de l'embouchure des petites rivières et des ruisseaux. C'est ce que j'ai eu l'occasion d'observer au lac Léman, et au lac du Bourget, oii ces jeunes poissons étaient en telle abondance que les pêcheurs les prenaient journellement pour amorcer les lignes qu'ils tendaient la nuit pour les relever le lendemain matin, et chaque soir une seule barque n'amor- çait pas moins de six cents lignes de cette façon. Les œufs de la Perche, au moment de la ponte, sont tous ag- glutinés par une matière mucilagineuse ; ils adhèrent aux pierres et aux plantes aquatiques en formant de longs chape- PERCHE. 13!) lets. Cette particularité est connue depuis Tantiquité, et comme elle est signalée par Aristote, on a la certitude que notre Perche de rivière est bien la Perche du naturaliste grec. Au moment de l'éclosion, les alevins delà Perche portant leur grosse \ésicule vitelline ont presque la transparence du verre, et cette circonstance permet d'observer avec la plus grande facilité les battements de leur cœur et le trajet de tous leurs vaisseaux sanguins. La Perche si bien douée pour sa défense est ardente à l'at- taque et elle est citée pour sa voracité. Après avoir rempli son estomac de façon à ne pouvoir plus rien y loger, on la voit en- core chercher à mordre ou à saisir une proie. On observe par- fois des Perches qui, ayant pris un individu de leur espèce d'une taille un peu inférieure à leur propre dimension, font des efforts inouïs et très-prolongés pour engloutir leur victime. Cependant les Perches ont la réputation parfaitement justi- fiée de s'apprivoiser avec une facilité extrême. Placées dans des vases, dans un bassin quelconque, au bout de peu de jours, elles cessent de se montrer farouches ; elles ne témoignent plus aucune crainte à la vue de ceux qui les regardent de très-près ; elles viennent résolument saisir une mouche ou un ver entre les doigts qui se portent au-devant d'elles. La voracité chez ces Poissons l'emporte donc bientôt sur la crainte. On vante beaucoup la Perche comme aliment ; la délica- tesse de sa chair est incontestable et la saveur en plaît généra- lement. Aussi le beau Poisson de nos rivières a eu l'honneur d'être célébré par les poètes ; selon Ausone, il fait les délices des tables. On assure que les Lapons font une colle de poisson très-solide avec la peau de la Perche. La Perche varie dans des limites assez larges, non-seulement 140 ilISTOIRI-: PARTICILIÈIU: DKS J'OISSONS. SOUS le rapport de la coloration, mais un peu aussi sous le rapport des proportions générales du corps et du nombre des dentelures du préopercule. MM. Cuvier et Yalenciennes ont décrit comme espèce particulière, une Perche scms bandes^ (T Italie [Perça ita/ica)^, qui se distinguerait de notre Perche commune, par l'absence débandes noires et par la tête un peu plus forte. Le prince Cli. Bonaparte n'a pas eu de peine à mon- trer que ces difTérences étaient seulement individuelles. D'un autre côté, des naturalistes, et M. Agassiz lui-même, avaient pensé que la Perche de la région du Dimuhc [Perça vulgaris, Schœffer) était distincte de la Perche des autres parties de l'Al- lemagne et de la France. Cette opinion encore a dû disparaître devant Tobservation attentive, comme M. de Siebold en a donné des preuves multipliées -. Enfin, nous ferons connaître ici une variété très-remarquable, assez répandue dans l'un de nos départements, c'est LA PEHCHE DES VOSGES i Les lacs de Longemer et de Gérardmer dans les Vosges, sont habités par une Perche que Ion désigne dans le pays sous le nom de Hiirlin^ sans prétention aucune, bien évidemment, de la distinguer de la Perche de nos rivières. Cette Perche des Vosges est assez étrange; j'ai cru d'abord qu'elle était d'une espèce particulière, et c'était aussi à peu près l'avis de M. Godron, le doyen de la Faculté des sciences de Nancy, qui le premier m'en communiqua un indi\idu conservé dans le joli Musée d'histoire naturelle de l'ancienne capitale de la Lorraine. ' Histoire naturelle des Poissons, t. II, p. 45. ^ Die siissivasser/ische vo7i Mit/el-Eurupa, p. 4S. PERCHE. 141 La Perche des Vosges est en général d'une forme plus allongée que nos Perches ordinaires, a\ec le dos beaucoup moins élevé. ^:9^-^mmM t'iij. VZ. — Tcte et portiun antérieure du eorps de la Perche des Vosges i. Les auteurs avaient déjà signalé chez la Perche de rivière, des différences individuelles notables dans la hauteur de la région dorsale et il n'y aurait peut-être pas eu de motif bien plausible pour s'arrêter à cette particularité, si en même temps d'autres caractères n'avaient paru fort sensibles. Mais chez cette Perche du lac de Gérardmer, le museau se montrait plus aminci, les fossettes sous-orbitaires plus prononcées; de petites écailles s'é- tendaient sur toute la joue ; les dents du préopercule se mo n - traient plus serrées, plus nombreuses, et au lieu de cinq ou six fortes dents au bord inférieur qu'on observe presque constam- ment sur notre Perche de rivière, c'étaient des dents à peine plus grandes que celles du bord postérieur ; en outre les petites dents du subopercule et de l'interopercule étaient presque imperceptibles, sans compter de légères différences dans le contour de la joue et dans la forme des pièces operculaires, dont 1 La figure a été faite avec un soin scrupuleux, d'après un individu du Musée de Nancy, possédant au plus haut degré les caractères de sa race. 142 HISTOIRE PAUTICULIÈRE DES POISSONS. on peut se faire une idée en com])arant nos figures infiniment mieux que d'après une description. Un tel ensemble de caractères semblait appartenir plutôt à une espèce qu'à une variété locale; cependant les variations sont parfois si considérables chez les Poissons d'une même espèce qu'il importait de comparer un grand nombre d'indivi- dus, avant de prendre une détermination. M. Géhin de Metz, auquel je m'étais adressé, a eu l'obligeance de recueillir pour moi, des Perches des lacs de Longemer et de Gérardmer et de m'en envoyer une assez forte quantité. Chez tous les individus, j'ai retrouvé le même aspect et à peu près les mêmes propor- tions que chez celui dont nous avons représenté la tête et la partie antérieure du corps, mais avec des nuances dans le degré de hauteur de la région dorsale, dans l'étendue que les écaiUes occupent sur la joue, comme dans le nombre et la grosseur des dents du préopercule. Il a fallu conclure de cet examen, que la Perche des Vosges n'est pas une espèce particulière, mais une variété remarquable de la Perche commune. Elle reste, paraît-il, toujours très-petite ; les individus en ma possession n'ont pas une longueur de plus de 0"',15 à 0°',18, mesurée du bout du museau à l'extrémité de la queue. Mais la taille, on le sait, ne saurait fournir pour les Poissons aucun indice ; ehe dépend non-seulement de l'âge, mais encore de l'abondance de l'ali- mentation . LE GENRE APRON (aspiu), Cumer ') Ce genre ne diffère de celui des Perches que par des carac- ' Cuvier et Valenciennes, Histoire naturelle des Poissons, f. II, p. \^^. APRON. 1« tères fort secondaires. Il nous suffira de préciser ceux qui per- mettent d'établir une distinction facile et certaine. La forme du corps des Aprons est assez remarquable pour qu'on en soit frappé dès le premier coup d'œil. Ce corps très-peu élevé est renflé sur les côtés, ce qui le rend à peu près fusiforme. La tête est large, déprimée en dessus avec le museau bombé. Les deux nageoires dorsales, au lieu d'être contiguës comme chez les Perches, sont fort écartées l'une de l'autre. Le préoper- cule est très-faiblement dentelé et l'opercule se termine par une pointe aiguë. Mais la disposition de l'appareil dentaire, la rudesse des écailles, le nombre des arcs de la membrane branchiostège, la nature des rayons des nageoires, ont trop de ressemblance avec ce qui existe chez les Perches, pour qu'on puisse chercher à en tirer des caractères génériques. Les Aprons sont essentieUement fluviatiles, et jusqu'ici on en connaît seulement trois espèces d'Europe. L'une d'elles n'est pas rare dans une assez vaste région de la France ; une seconde, confondue pendant longtemps avec la précédente, est répandue dans une grande partie de l'x^nemagne et, croit-on, ïnême dans les provinces rhénanes [Aspro strebe?-, Siebold), et enfin, une troisième de beaucoup plus grande taille que les deux autres [Aspro zingel) habite le Danube et plusieurs de ses affluents. L' APRON COMMUN (aspro VUr.GARIS 1) Cette espèce depuis longtemps fort bien décrite par les na- turalistes, n'est cependant pas connue d'une manière très- * Aspro vulgaris. Cuvier et Valenciennes, Histoire naliueUe des Pois- 144 HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSOiNS. générale. L'e\}»lication en est simple. L'Apron ne paraît être abondant mille part, et encore le trouve-t-on seulement dans les cours d'eau de quelques-unes de nos provinces du sud-est. Fiy. i3. — L'Aproii c'oiiimun {Aspro vuigaris). Sa taille fort minime ne doit pas, du reste, beaucoup engager les pêcheurs à le rechercher. Ce Poisson a le plus ordinaire- ment une longueur de O^jlO à 0"',12; le plus grand individu que nous ayons observé avait O^jlô. Le. nom à'Apron donne de suite l'idée de quelque chose d'âpre, et c'est en effet l'extrême rudesse des écailles de l'ani- mal qui a motivé l'appellation. Écoutez plutôt Rondelet, notre vieil ichth^ologiste : « Les Lionnois, dit-il, appellent ce « poisson semblable au Goujon, Ap7'on, dont se doit nommer « en latin Asper, de l'aspreté de ses écailles ^ » Il ne faudrait pas néanmoins prendre au sérieux la ressemblance de l'Apron avec le Goujon ; la ressemblance n'est que dans la taille et un peu dans la couleur. Ce Poisson, en effet, est en général dune teinte fauve, avec la tête et la région dorsale plus sombres, parce qu'elles sont soiis, t. IT, p. ISS, pi. XXVI (182S). — Aspro apron, Siebold, Die Smswasser Fische von Millel-Europa, s. oo (i863). ' L'Histoire entière des Poissons, 2'^ partie (traduite en français), p. I."i2. Lion, MibS. APRON. U5 pointillées de noir. Quelquefois sa coloration tire sur le gris. Sur le fond assez clair des flancs, se dessinent le plus souvent, avec une grande netteté, de larges bandes transversales noirâ- tres, qui s'arrêtent à la région ventrale ; une première part de l'espace compris entre les deux nageoires du dos, une se- conde exactement en arrière de la seconde nageoire, et une troi- sième, la plus petite, se montre dans le voisinage de la queue. Ces bandes peuvent varier ; il est des individus oii elles enva- hissent une surface beaucoup plus grande, oii, par exemple, deux bandes apparaissent sur la partie antérieure du corps, l'une vers la nuque, l'autre sous la première dorsale. Le corps de l'Apron, assez allongé, presque rond dans son milieu, un peu déprimé et médiocrement rétréci en arrière, est couvert, à l'exception de la région pectorale, d'écaillés assez grandes, disposées sur environ vingt-cinq lignes longitudi- nales et au nombre de soixante-dix à quatre-vingts sur plusieurs /îz. Fig. li. — Écaille des flancs vers Fig. 15. — Écaille de la ligne la- ie milieu du corps. tcrale. d'entre elles. Ces écailles, dont le contact est fort rude, ont la structure de celles de la Perche, tout en offrant certaines parti- cularités notables. Elles sont plus longues et ne présentent jamais d'élargissement bien sensible vers leurl)ase. Les festons qui dé- Bi.ANcnAnn. 1 146 HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSONS. coupent le bord de la partie implantée dans la peau, sont fai- blement séparés ; les épines qui garnissent le bord extérieur ont plus de longueur et plus d'acuïté, les éminences qui se succè- dent à la suite des épines sont plus prononcées, ce qui rend les écailles de l'Apron encore plus rudes au toucher que celles de la Perche. La ligne latérale n'est pas très-éloignée du dos, et les écailles qui la couvrent, avec leurs bords latéraiix un peu plus parallèles que dans les autres, ont le canal de la mucosité fort large et construit comme chez la Perche. Notre ligure en donne du reste une idée très-exacte. L'Apron a une tête qui contribue extrêmement à lui donner un aspect singulier. Cette tête qui forme environ le cinquième liu Fiij. 10. — Tète d'Aproii de jifaïKleiir iiiitmollc, vue en dessus. de la longueur totale du Poisson, est large, un peu aplatie, écailleuse sur le crâne et jusque dans l'intervalle des yeux et des narines. Le museau est lisse, et son extrémité obtuse est vrai- ment caractéristique. Les yeux, de médiocre grandeur, ressem- blent à ceux de la Perche. Les narines avec leurs deux ouver- tures rapprochées, sont situées entre l'œil et le bout du mu- APRON. 147 seau. Lps joues sont lisses. Sur le bord du préopercule il existe de très-fines dentelures peu visibles, car la peau les cache et une certaine dessiccation est nécessaire pour qu'elles deviennent apparentes. L'opercule arrondi inférieurement, couvert d'é- /rz. Fig. 17. — Tête et portion antérieure du corps de l'Apron, vues de profil. cailles sur toute sa surface, se termine par une pointe assez lon- g^ue. et fort acérée. Les nageoires de l'Apron diffèrent assez de celles des autres Percides pour faire penser qu'elles sont les instruments d'une locomotion d'un genre particulier, comme la forme du corps tend déjà à l'indiquer. Les dorsales sont peu élevées et leur étendue est très-médiocre. La première, qui décrit une courbe par suite de l'allongement des rayons moyens par rapport à ceux des extrémités, n'est composée que de neuf rayons épineux. La se- conde en a treize, le premier court et épineux, le second flexi- ble comme les suivants et toujours simple, les autres partagés en plusieurs branches dans leur portion supérieure. Les na- geoires pectorales sont ovalaires avec quatorze rayons ; les ven- trales, remarquablement longues, n'en ont que six, le premier épineux, les suivants très-épais. A la nageoire anale, située au- dessous de la seconde dorsale, mais un peu moins longue que cette dernière, on compte dix rayons, dont le premier est épi- 148 HISTOIRE PARTICLLIÈIŒ DES POISSONS. lieux. Enfin la caudale formée de vingt et un rayons se fait re- marquer par son extrémité taillée en manière de croissant. Chez l'Apron, les deux ovaires sont régulièrement développés et les œufs ont une grosseur supérieure à ceux de la Perche, malgré la petite taille de l'animal ; l'estomac est ovalaire et l'intestin n'a que deux replis. Les vertèbres sont au nombre de quarante-deux : dix-sept abdominales, vingt-cinq caudales. L'Apron se trouve dans le Rhône et principalement, assure- t-on, entre Lyon et Vienne, mais il habite également le cours inférieur du Rhône. Il existe aussi dans la Saône, dans rOuche, aux environs de Dijon, d'oîi M. Brullé, le doyen de la Faculté des sciences de cette ville, m'en a fait parvenir, dans le Doubs, dansl'Ognon son tributaire, oii M. Grenier, le profes- seur d'histoire naturelle de la Faculté de Besançon, en a re- cueilli, dans l'Isère et ses affluents. Rien n'indique que ce Pois- son ait été observé dans le Rhône, au-dessous d'Avignon, ni qu'on l'ait jamais vu, soit dans l'ouest, soit dans le nord de la France. Pendant longtemps, il a été confondu par les natura- listes, avec une espèce de l'AUemagne qui en est très-voisine * ; mais aujourd'hui, la distinction établie, il paraît probable que notre Aspro vulgaris n'habite pas l'Allemagne. On sait qu'il n'existe en Angleterre, ou en Italie, aucune espèce de ce genre. L'Apron vit à la manière des autres Percides, d'insectes et de petits poissons. Il fraye en mars et en avril et même parfois ' Los ailleurs ont rapporté à la Pcrca aspcr de Linné, deux espèces bien distinctes : celle que nous venons de décrire {Aspro vulyaris, Cuvier) et celle d'Allemagne (voir Heckel et Kner, Sûssivasserfische der Oestreich- ischen Ifoiiarcliie, p. 14) qui est extrêmement amincie vers la queue et qui offre une coloration plus noire que notre Apron commun. M. de Siebold a Insisté avec raison sur la différence qui existe entre ces deux eppi-ccs {Sûssivasserfische der Mitt/'Ieuro/ia, p. :;:i). GREMILLE. i4i) beaucoup plus tôt, si l'on doit s'en rapporter à certaines asser- tions. Il se tient habituellement, paraît-il, au fond de l'eau et ne nage guère en pleine rivière que par les mauvais temps, lorsque soufflent les vents du nord et de l'ouest, alors que les autres poissons se retirent dans les profondeurs. Cette circon- stance a amené les pêcheurs de plusieurs localités à regarder l'Apron comme le poisson maudit et ils s'en sont vengés en l'ap- pelant le Sorcier. Les pêcheurs de la partie delà Saône qui tra- verse le département de la Côte-d'Or, rapporte un naturaliste bourguignon *, ont acquis la certitude que la pêche sera mau- vaise s'ils ramènent un Apron dans leurs filets, et fort mécon- tents de la capture, ils la rejetaient autrefois avec dépit, mais à présent, comme ils connaissent le bon goût de la chair de ce poisson, très-analogue à celle de la Perche, ils préfèrent le man- ger. D'autre part, M. Gharvot, professeur delà Faculté des scien- ces de Grenoble, nous dit aussi "^5 que les pêcheurs de l'Isère regardent la présence de l'Apron dans leurs filets comme un mauvais présage, croyant avoir remarqué qu'ils font rarement bonne pêche quand ils prennent des Aprons. LE GENRE GREMILLE (aceuina, Cuvler ■^] Par les formes, par l'aspect seul, les Gremilles se rapprochent beaucoup des Perches. Elles leur ressemblent plus même que ' Vallot, IcJithyologie française, p. 71. Dijon, 1837. 2 Statistique générale du département de l'Isère, t. II, p. 248. Grenoble, 1846. ■' Acerina, Cuvier, Règne animal . loO HISTOIRE PAnTICULlî:RE DES POISSONS. les Aprons; cependant, lorsqu'on examine attentivement les di- verses parties de leur corps, on ne tarde pas à reconnaître des caractères qui les en éloignent dans une certaine mesure. Les Gremilles ont le corps ovalaire et un peu comprimé, mais ce qui les fait distinguer aussitôt des genres précédents, c'est la réunion des deux nageoires dorsales en une seule. Tous les au- teurs commencent par caractériser ces Poissons, comme des Percides à dorsale unique. La définition est médiocrement heu- reuse; elle donne l'idée de l'absence d'une nageoire qui existe- rait chez les Perches et les Aprons ; or, chez les Gremilles, il y a en réalité deux nageoires analogues à celles des espèces appar- tenant aux genres précédents ; seulement, ces deux nageoires, au lieu d'être plus ou moins écartées l'une de l'autre, sont rap- prochées et en parfaite continuité. La nature des rayons, épi- neux à la première dorsale, flexibles, à l'exception d'un seul, à la seconde, quand il y a séparation, suffit à montrer à quoi se réduit la différence. Les Gremilles se font remarquer par une singularité de la con- formation de leur tête, oi^i, comme dans les Perches, il n'y a point d'écaillés. Des cavités, des fossettes très-prononcées, sont creusées sur les joues, sur le museau, sur les mâchoires, don- nant à l'animal une physionomie étrange. Chez ces Poissons, le préopercule a son bord postérieur armé de fortes dents et l'oper- cule terminé en pointe, est denticulé à son bord inférieur. De même que chez les Perches, il y a des dents en \clours aux mâ- choires, à la partie antérieure du vomor, aux palatins, et il y a sept rayons à la membrane branchiostège. Une seule espèce du genre se trouve en France; une autre [Aceriiia Schraitzer, Guvier; Perça Schraitzer, Linné), habite le Danube et ses affluents, une autre encore [Acerina rossica, GREMILLE. 151 Ciwier; Perça aceriha^ Giildenstaedt), les rivières de la Russie méridionale. LA GREMILLE COMMUNE (ai.erina cernua ') Voilà un Poisson fort répandu dans plusieurs régions de la France, que les pêcheurs ne dédaignent pas absolument. Le ^.^^ieir^s^-i^ Fiy. 18. — La (iieiiiille coininuiie. nom de Gremille, dont nous ne connaissons pas l'origine, lui a été appliqué, assure-t-on, par les riverains de la Moselle ; pour- tant en Lorraine, le mot de Gremille est devenu presque par- tout Gremeuille. Dans beaucoup de localités, sur la Seine, par exemple, c'est la Perche goujonnière ou Perche goujonnée^ ou encore, comme dans les AYdennes, sur la Meuse, dans le département de l'Aube, et sans doute ailleurs, le Goiijon- perchat^ ce qui exprime la même idée. L'idée est des plus 1 Perça cernua. Linné, Fauna suecica, p. 333, et Systema natiirœ, t. I, p. 487 (1700). — Acerina vuUjaris. Cuvier et Valenciennes, Histoire nn- turelle des Poissons, t. lll, p, 4, pi. XL! (1828). — Yarrell , Brilish Fishes, t., p. 18 (1830). — Acerina cernua. Siebold, Siisswasscrfische von mitlcleuropa, p. 58 (1803). 152 IIISTOIHF. PAHTICI LIÉRE DES POISSONS. étranges ; les pêcheurs ont saisi la ressemblance de la Gre- niille avec la Perche, ils ont vu ensuite une certaine analogie clans sa coloration avec celle du Goujon, et une explication est sortie de leur naïve simplicité. Ils se sont persuadé que la Gremille était le produit, le métis de la Perche et du Goujon, et l'explication a bien mieux fait son chemin qu'une bonne vérité. Elle a été acceptée par les pêcheurs de l'Angleterre, de l'Allema- gne, et je crois de la Scandinavie, aussi facilement que par les nôtres. Les noms vulgaires de chaque Poisson, à quelques excep- tions près, sont fort nombreux, et varient sou\ent d'un village àl'autre. Ainsi, la Gremilh» est encore appelée le Chaijrin en cer- tains endroits des départements de l'Aube et de l'Yonne, à cause de la rudesse de ses écailles, VEntrecri à Arcis-sur-Aube, VOgi ou VOgier, sur la Meuse, dans les environs deMézières ; le Kutt à Strasbourg, oij nous n'avons pas entendu parler des dénomina- tions de Kaidbarsch (Perche ronde), et de Sc/n-oil, usitées en Allemagne. La Gremille ne fait pas une très-brillante ligure à côté de la Perche; on la reconnaît pour être delà môme famille, mais l'une a été richement dotée par la nature, l'autre l'a été avec parcimonie. Cependant, si on éloigne la comparaison, la Gre- mille est encore un joli poisson. Sa forme est presque aussi élé- gante que celle de la Perche ; sa couleur fauve, tirant au brun olivâtre sur le dos, au vert d'aigue-marine sur la tête et le i)réo- percule, passant à des tons dorés sur les flancs, prenant une teinte rosée sous la gorge et la poitrine, a des reflets cha- toyants du plus agréable effet. Un pointillé noir sur la tête et les opercules, des taches brunes sur la nageoire dorsale, sur le dos et la région supérieure des flancs, complètent sa pa- rure. (iREMILLE. 153 Ce Poisson n'atteint jamais une grande dimension ; les pins gros individus ne dépassent guère une longueur deO^jlS à O^jlS. Son corps moins comprimé et plus oblong que celui de la Perche, présente, vu de profil, une courbe régulière. Il est revêtu ordinairement, à l'exception de la région pecto- rale, d'ccailles assez grandes, aussi n'en compte-t-on guère qu'une cinquantaine disposées sur une vingtaine de files. Ces écailles ressemblent par leur caractère général à celles de la Perche et de l'Apron, en présentant des particularités dignes d'attention. Leur forme est plus ovalaire. Les festons qui dé- fe "-X--. - __ '^w^^fc ^' '^^;.-=^- ^ ' /=^ '"mk Fig. 19. — Écaille de la ligne latérale. Fig. 20. — Écaille des flancs. coupent le bord basilaire sont beaucoup plus faibles encore que dans les écailles de l'Apron et en général moins nombreux. Quelques-uns de ces festons offrent une ou deux petites divi- sions marquées par un très-court sillon longitudinal. Les épines qui garnissent le bord libre sont coniques, très-aiguës, plus nombreuses et moins fortes que chez la Perche, moins lon- gues que chez l'Apron. Les saillies formant des files régulières à la suite des épines sont très-saillantes. La ligne latérale, médiocrement éloignée du dos et presque 134 HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSONS. droite, est très-apparente à cause de la grosseur des canaux de la mucosité. Les écailles de cette ligne, toujours un peu déformées, sont d'ordinaire arrondies à leur base avec les festons du bord très-faibles et peu nombreux. Elles ont le canal de la muco- sité d'une très-grande largeur, s'évasant encore à son embou- chure, de sorte que le bord épineux de l'écaillé se trouve fort réduit. La tête, de la Gremille, très-massive comparativement à celle de la Perche, s'abaisse légèrement depuis la nuque jusqu'à l'ex- trémité du front et se renfle ensuite en un museau épais. Elle /■--:/.. Fig. 21. — Tcte et portion antérieure du corps de la Gremille commune. est entièrement dépourvue d'écaillés, mais fort remarquable par la présence de fossettes larges et profondes. Il y en a trois entre les yeux, une en arrière, deux en avant, deux grandes, de forme arrondie, entre les narines, une autre ovalaire en dehors des narines, sans com})ter quelques dépressions plus légères. On en voit ensuite une rangée régnant sur toute la longueur de la joue; celles-ci, creusées dans les sous-orbitaires, ont leur contour supérieur en forme d'arc plus ou moins régulier. Enfin, Ji la face inférieure de la tcte, il existe encore de chaque côté. GREMILLE. 155 huit de ces fossettes qui s'étendent en une seule file sur les branches de la mâchoire inférieure et le limbe du préopercule. L'œil est grand avec l'iris d'un brun jaune et la pupille bleue. Les mâchoires sont pourvues d'une large bande de dents en velours plus fortes que chez la Perche ; ce sont presque des dents Fiy. 22. — Qiicluuos-iiiies des dents de la mâchoire supérieure de la Gremilie très-grossies. en cardes, suivant un terme habituellement employé par Guvier. Il y en a de semblables au-devant du vomer et au pharynx. Le préopercule de la Gremilie offre à sa surface des dépres- sions, dont le contour interne est en arc; à son bord postérieur, il porte six épines légèrement courbées vers le haut, une autre plus forte, droite, souvent bifurquée, puis une dent beaucoup plus longue, un peu courbée vers le bas, et à son bord inférieur, trois dents également très-fortes, dirigées en avant. On com- prend que le préopercule, aussi solidement armé, devienne une arme défensive puissante, lorsqu'il est un peu soulevé. L'opercule est muni à son extrémité d'une épine pointue, surmontée d'un petit lobe. Le subopercule et l'interopercule sont garnis comme chez la Porche d'une rangée de petites dents, mais ici, ces pointes sont im peu plus fortes et moins ser- rées. L'os sus-scapulaire, qui décrit une légère courbe concave, est large et pourv u de très-petites épines, extrêmement serrées. 1H6 IIISTOIUE PARTICULIÈRE DES POISSONS. 11 n'y en a point an scapnlaire, mais rextrémité du l'os humerai qui fait saillie au-dessus de la nageoire, en présente trois ou quatre assez fortes. Les nageoires dorsales occupent presque toute la longueur du dos ; ce sont d'abord quatorze rayons épineux, fort épais et très- acérés ; le premier court, les suivants atteignant successivement plus de longueur, jusqu'aux cinquième et sixième qui sont les plus grands, les autres diminuant avec régularité jusqu'au der- nier, de manière à suivre une courbe donnant à la nageoire une forme très-élégante. Viennent ensuite les rayons flexibles, articulés et branchus, au nombre de onze à quatorze. Les nageoires pectorales sont ovalaires et composées de treize rayons. Les ventrales en ont cinq articulés et un épineux très- fort et assez court ; l'anale, deux épineux extrêmement gros et cinq articulés et rameux. La nageoire caudale, formée de dix- sept rayons, est taillée en croissant à son extrémité. Si les caractères extérieurs de la Gremille indiquent une pa- renté étroite entre ce Poisson et la Perche, la conformation inté- rieure montre également une affinité naturelle à un haut degré. L'estomac de la Gremille, de môme que celui de la Perche, est court et obtus, avec trois appendices en cœcum; l'intestin décrit aussi trois circonvolutions; les vertèbres sont au nombre de trente-sept, quinze abdominales et vingt-deux caudales. La Gremille se trouve dans la plupart des rivières du centre et du nord de l'Europe ; elle est très-commune en Angleterre, et abondante également en Danemark, en Suède, en Russie et jusqu'en Sibérie. Elle est répandue à peu près partout en Alle- magne ; MM. Heckel et Kner nous disent qu'elle est commune dans le Danube et ses affluents, et M. de Siebold assure qu'elle est rare dans les contrées alpines. D'après les observations de GREMILLE. 157 M. Gûnther, ce Poisson ne vient qu'accidentellement dans le Neckar, et cependant il est assez abondant dans le Rhin et ses affluents. Ainsi que Guvier l'a constaté, laGremille se tient fré- quemment aux embouchures des petites rivières, tributaires des grands fleuves. C'est là un fait connu en particulier des pêcheurs de la Seine. En France, ce Poisson est plus commun dans nos départements de l'Est que partout ailleurs ; on le poche en assez grande quantité dans la Meuse, la Moselle, la Meurthe, le Doubs et leurs affluents. Il n'est pas précisément rare dans la Somme, la Seine, l'Aube, l'Yonne, mais s'il faut en croire certaines assertions, les pêcheurs de la Seine, au-dessous de Troyes, n'au- raient commencé à observer cette espèce que dans les premières années du siècle actuel. Je l'ai vue sur le marché de Lyon, et M. Fabre m'en a envoyé un individu pris dans le Rhône à Avi- gnon, en me faisant la remarque, que ce Poisson n'est connu à Avignon que depuis peu d'années. Il semblerait, d'après ces faits, que la Gremille descend peu à peu vers le sud et se montre aujourd'hui dans des régions oii on ne la voyait pas aupara- vant. M. Charvet ne la cite pas dans la liste des Poissons du dé- partement de l'Isère, et nous ne la voyons mentionnée dans au- cun catalogue des animaux qui habitent nos départements de l'Ouest. Il paraît positif aussi, qu'elle n'existe nulle part dans l'Europe méridionale, soit eji Espagne, soit en Italie, soit en Grèce. Les anciens ne semblent pas l'avoir connue ; elle aurait été ob- servée, croit-on, pour la première fois en Angleterre, vers 1460. Nos ichthyologistes du seizième siècle, Delon et Rondelet, ne l'ont pas étudiée; le premier la croyait étrangère aux eaux de la France et propre à l'Angleterre; le second ne la mentionne en aucune manière. lo8 HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSONS. Non? savons pou de chose des liabitudes de la Grcmille qui sous tant de rapports ressemble à la Perche. Elle ne se montre guère que pendant la belle saison ; lorsque les mauvais temps surviennent, elle se tient dans les profondeurs. Ce Poisson ne paraît vivre que dans les eaux courantes; Marsigii, à la vérité, a déclaré qu'on le trouvait aussi dans les marais et les eaux tranquilles; et Guvier en a conclu qu'on le prenait dans Unîtes sortes d'eaux. Or, suivant toute apparence, cela n'est pas exact; l'information de Marsigii était probablement controuvée. La Gremille se nourrit d'insectes, de vers, de petits poissons, comme il est facile de s'en assurer par l'inspection de l'estomac d'un grand nombre d'individus. Elle fraye en avril et en mai et recherche les herbes et les roseaux du voisinage de la rive pour y cacher ses œufs. A cette époque, on la voit souvent en troupes, ce qui indiquerait que les mâles suivent alors les femelles pour féconder leurs œufs aussitôt après la ponte. Les œufs sont très- nombreux et agglutinés en chapelet comme ceux de la Perche. La Gremille résiste à un séjour assez prolongé hors de l'eau. Les auteurs s'accordent à vanter les quahtés de sa chair, son bon goût, sa légèreté. Dans les contrées où ce Poisson est abon- dant, on paraît le tenir en véritable estime, mais dans les en- droits oîi il est rare, on le dédaigne à cause de sa petitesse et d'autant mieux, qu'étant tout à la fois Perche et Goujon, selon la croyance des pêcheurs, il n'est ni l'un ni l'autre. Faute d'être qualifié, il est méprisé. La Gremille est armée avec un tel luxe, qu'elle doit souvent être épargnée par les poissons voraces. Si elle dresse ses na- geoires dorsale et anale, si elle écarte ses nageoires ventrales. COTTIDES. 159 il est impossible en effet de ne pas sentir les atteintes des aiguil- lons à la première approche. LA FAMILLE DES COTTIDES (cottid.e) Pour nous, en ce moment, l'histoire de cette famille est l'his- toire d'un seul genre, l'histoire du genre, celle d'une seule espèce. Les représentants de la fomille des Cottides sont nom- breux, mais presque tous sont des animaux marins et nous n'a- vons pas ici à nous en occuper. Les Poissons que nous désignons par le nom de Cottides^ sont appelés dans la nomenclature de Cuvier, nomenclature fort ir- régulière quand il s'agit des familles, les Acanthoptérygiens à joue cuirassée, ou dans une forme plus abrégée, les Joues cui- rassées, dénomination habituellement traduite par les mots de Cataphracti et de Scleroparei dans les ouvrages étrangers. La famille des Cottides comprend une suite de genres qui, liés entre eux par des affinités naturelles assez manifestes, n'of- frent pas néanmoins beaucoup de caractères communs. Une particularité assez frappante de la conformation de la tête se retrouve cependant chez tous ces Poissons, et cette particularité permet de déterminer avec certitude si une espèce appartient à la famille des Cottides. Cuvier a été le premier à en faire res- sortir l'importance et à en montrer l'utilité pour la classifica- tion . Les Cottides ont les os orbitaires suffisamment développés pour couvrir plus ou moins la joue et pour s'articuler parleur extrémité postérieure avec le préopercule ; de là, cette /o^/e cui- rassée qui est le caractère commun à tous les représentants de 100 histoire: particulière des poissons. la famille. Les os soiis-orbitaires dont on reconnaît facilement la présence sons la pean, varient sous le rapport de leur étendue, et cette variation contribue beaucoup à donner à la tête des Got- tides des formes très-diverses. Chez ces Poissons, rai)pareil dentaire offre une infinité de modifications, et dans plusieurs genres, il manque totalement. Il y a le plus souvent deux nageoires dorsales, mais ce caractère ne s'applique pas à toutes les espèces. Chez les unes, le corps est entièrement revêtu d'écaillés, et chez les autres, il est abso- lument nu. En résumé, il existe des dissemblances très-grandes sous le rapport des formes extérieures entre les Poissons réunis par Gu- vier, sous le nom iï Acanthoptérygiejis à joue cuirassée. Lors- qu'on aura acquis sur l'organisation intérieure de ces ani- maux, plus de connaissances précises qu'on n'en possède aujourd'hui, on reconnaîtra peut-être que les limites de la fa- mille doivent être modifiées. Les principaux types que l'on y rattache sont les Trigles, ou Grondins, bien connus à Paris sous le nom àa Rougets ^, les Scorp Jnes ou Truies de mer, et les Gottes, les seuls parmi les- quels il y ait des espèces habitant les eaux douces. LE GRNUE GILVBOT 2 (coTTus, Linné) Ce genre, qui a pour type un Poisson des j)lus communs ' Le nom de Rour/et s'applique surtout aux Mulles {Mullus des anciens Roains), poissons de la famille des Pcrcides. ^ Le nom de Clvibomeaur est également employé pour ces Poissons, quand il s'agit des espaces mannes. CHABOT. 161 dans nos eaux douces, comprend en même temps des espèces marines que leur conformation générale ne permet pas de sépa- rer de l'espèce fluviatile. Les Chabots se reconnaissent sans peine à leur forme large en avant, mince vers la queue ; à leur peau d'ordinaire abso- lument nue, c'est-à-dire sans aucun vestige d'écaillés, à leur tête volumineuse et déprimée, à leur préopercule épineux. Ils ont des dents en velours aux mâchoires et à la partie antérieure du vomer, mais leurs palatins en sont dépourvus. Ils ont deux nageoires dorsales assez faiblement unies pour rester très- distinctes, des ventrales composées seulement de trois ou quatre rayons. LE CHABOT DE RIVIÈRE (COTTUS GOBIO ') Il n'est, sans doute, aucune de nos provinces oii le Chabot de rivière ne soit parfaitement connu. La grande variété des noms qu'on lui applique dans les différentes régions de la France suffirait à en fournir la preuve. Ce petit Poisson, qui, dans ses plus belles proportions, ne dépasse guère la taille de 0'",12 à 0",14, est commun à peu près dans tous les cours d'eau vive dont le fond est parsemé de pierres et de gravier. Sa forme étrange, due principale- ment à la grosseur énorme de sa tête ; sa peau nue, molle, un peu visqueuse ; la couleur grisâtre de son corps, élégam- ment rehaussée de bandes et de taches irrégulières d'un brun ^ Linné, Systema naturœ, 12* édit., t. I, p. 452. — Cuvier et Valen- ciennes, Histoire naturelle des Poissons, t. IV, p. 145. — Yarreh, British Fishes,t. I, p. 56(1836). — Heckel und Kner, Susswasserfische, etc., p. 27 (1858). •. Bi.ANCiur.n. 11 162 HlSTOIRt: PARTICFLIÈRE DES POISSONS. foncé ; ses nageoires marquées d'annulations de cette der- nière nuance, lui donnent un aspect particulier et le signalent à l'attention. Le volume de la tête étant ici le caractère le plus frappant du Poisson, les dénominations vulgaires rappellent pour la plupart Fig. 23. — Chabot de rivière. ce caractère. Le nom de Chabot ou de Cabot remet en mémoire notre vieux mot français caboche^ mais les altérations manquent CHABOT. 163 rarement de modifier les noms, au point même de masquer leur origine; c'est sans doute ainsi, par corruption, que le mot chabot est devenu Chapsot pour les pêcheurs des environs de Paris, et Chamsot pour ceux de la Normandie. On reconnaît dans l'appellation de la Provence, usitée surtout dans le dépar- tement de Vaucluse, lou chabaou^ le même sens qu'à notre mot de Chabot. Sur le Rhône, à Genève, le Poisson à grosse tête des ruisseaux est appelé Séchot; nous ne nous hasarderons pas à rechercher l'étymologie de ce nom. Dans la même contrée, on lui applique encore volontiers, paraît-il, l'épithète de Sorcier. Sur les rives du lac Léman, c'est le Sassot ou Chassot, et ici il est peut-être per- mis de croire que c'est le mot chasseur, interprété par les habi- tants delà Savoie. Dans la Franche-Comté, c'est la Linotte ; dans les Vosges, le Bavard., à cause de la mucosité, de la bave dont se couvre son corps; dans une partie de l'Auvergne, à Raulhac, par exemple, VEsquale, mot dont le sens, pour nous n'est pas très-bien déterminé. Dans le Languedoc, la tête de notre Pois- son devient encore le signe distinctif, c'est le Tête d'aze, ce qui, en vrai français, signifie Tête d'âne. Dans plusieurs départe- ments, c'est le Testa ou Testard., bien plutôt probablement à cause de la grosse tête, qu'en considération d'une vague res- semblance avec les larves de Batraciens, les têtards de gre- nouilles et de crapauds. Dans la Lorraine ahemande, le Chabot est le Kautzenkopf, c'est-à-dire la tête de hibou ou de chat-huant. En Alsace, il porte comme en Allemagne le nom de Koppe ou Koppen dont la signification primitive semble aujourd'hui assez obscure aux environs de Nice, celui de Botto. Dans les autres contrées de l'Europe où l'on rencontre notre Chabot, les habitants le dési- 164 HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSOiNS. gnentpar des appellations analogues. Les Anglais, par exemple, le nomment Bull-head^ tête de taureau. Ce qui frappe surtout, comme nous l'avons dit, dans les pro- portions du Chabot, c'est l'extrême largeur de la tête et l'amin- cissement graduel du corps jusqu'à l'origine de la queue. La tête, au moins aussi large que longue cfiez les \ieux mâles, aplatie en dessus, arrondie en avant, forme environ le tiers de la longueur de J'animai. Les yeux assez petits, situés presque au sommet et dirigés de côté, se trouvent ainsi dans la condi- tion la plus favoraLIe pour rendre la \ision possible sur un grand nombre de points à la fois. Notre Chabot est pourvu d'une large bouche très-capable de donner passage à une proie volumineuse ; ses mâchoires sont garnies d'une large bande de dents en velours très-fines. Ce Poisson a un préopercule portant une seule pointe recourbée vers le haut, sous laquelle existe une très-petite dent cachée sous la peau. La pointe est faible en apparence, et cependant le Chabot semble avoir conscience de l'importance de cette arme pour sa défense. Au moment du danger, on le voit gonfler la membrane des ouïes par l'introduction d'une certaine quan- tité d'eau et par ce moyen soulever le préopercule de façon à pouvoir blesser avec l'épine. Dans cette action, la tête paraît s'élargir encore, car la membrane tendue prend l'aspect de joues gonflées. L'opercule est lisse et finit en pointe plate, trop émoussée pour être d'aucun usage dans la lutte. Chez le Chabot l'ouverture des ouïes n'est pas fort grande, et la membrane branchiostège est soutenue par six rayons très- faciles à apercevoir. Les nageoires sont très-caractéristiques. Les deux dorsales tiennent l'une à l'autre par la membrane qui unit les rayons. La première, dont la hauteur est à peu près CHABOT. 165 équivalente au tiers de celle du corps, commence au-dessus de la base des pectorales. Les rayons qui la composent, dépourvus de toute articulation, sont néanmoins très-flexibles ; on n'en compte le plus souvent que six ; il y en a parfois sept, assez fré- quemment huit. Cette variation est ordinaire parmi les indivi- dus pris dans le même endroit. L'avortement ou le développe- ment d'un ou de deux rayons est sans importance, car cette différence se produit entre des individus du reste parfaitement semblables et pouvant provenir d'une même ponte. La seconde nageoire dorsale, plus élevée et beaucoup plus longue que la première, a généralement dix-sept rayons ; quelquefois cepen- dant, elle n'en a que seize et c'est assez rarement que l'on en trouve dix-huit. Ces rayons sont tous articulés, et parmi eux, on en distingue assez souvent de rameux, mais cette division de quelques rayons en deux ou trois branches minces, est très-va- riable ; le dernier qui est très-grêle est presque toujours bifur- qué. Les pectorales sont fort grandes, arrondies, composées de treize rayons, et de quatorze accidentellement. Il est ordinaire que cinq ou six des supérieurs soient divisés à leur extrémité tandis que les autres demeurent simples. On se tromperait néanmoins, si à l'exemple de quelques naturalistes, on attachait une importance à ce caractère *. Il y a des individus chez les- quels tous les rayons sans exception restent simples ; d'autres, oii un ou deux] seulement de ces rayons se partagent vers le bout. Les nageoires ventrales paraissent fort grêles, car elles 1 Cuvier etValenciennes, Histoire naturelle des Poissons, i. IV, p. 147, donnent ce caractère comme s'il était fixe. — ;Heckel et Kner, Die Sûss- v:asscrfische der Oestreichischen Monarchie, S. 31, s'appuient sur cette particularité pour distinguer un Cottus de la Hongrie et de la Russie {Cottus pœcilopus, Heckel), dont tous les rayons de la nageoire pectorale sont simples; c'est bien certainement une faute. 166 HISTOIKK PARTICULIÈRE DES POISSONS. n'ont que trois rayons mous et une épine qui semble assez grosse parce qu'elle est revêtue d'une épaisse enveloppe mem- braneuse. La nageoire anale, d'ordinaire formée de treize rayons, commence un peu en arrière de la seconde dorsale et ne s'étend pas tout à fait aussi loin. Parfois, il y a un ou même deux rayons qui avortent ; dans d'autres cas, le dernier qui est bifurqué, se dédouble jusqu'à sa base, et alors la nageoire pré- sente ainsi quatorze rayons. La nageoire anale a douze rayons; les extrêmes simples, les autres branchus. Elle en présente en outre souvent quelques très-petits à sa base. La peau du Chabot est absolument nue. Elle n'a point d'é- cailles ; elle n'en a aucun vestige. Sur la ligne latérale et même sur l'opercule, on aperçoit avec un peu d'attention de très-pe- tits tubercules mous et blanchâtres. En examinant ces tuber- cules, à l'aide d'un grossissement, on constate, sans peine, qu'ils sont percés à leur sommet d'un petit trou. C'est par ce trou que s'échappe la mucosité dont se couvre le Poisson, dont il englue les doigts lorsqu'on vient à le prendre. La coloration de l'animal est très-sujette à varier; elle varie avec l'âge. Les vieux individus ont ordinairement une couleur sombre presque uniforme, avec les parties inférieures toujours claires. Chez les jeunes, la teinte générale est roussâtre ou d'un gris pâle, avec des taches très-brunes, entremêlées les unes avec les autres, parmi lesquelles, plusieurs fort grandes, figurent des ondes transversales vraiment élégantes. L'observateur qui ne se contente pas d'examiner avec le secours seul de ses yeux et qui arecours àl'emploi d'une bonne loupe, découvre, que toutes ces taches, toutes ces ondes, toutes ces bandes, si capricieuse- ment dessinées sont formées par une multitude de petits points, plus ou moins rapprochés. L'écartement ou le rapprochement CHABOT. 167 des points, suffit pour donner à Toeil l'apparence d'une teinte claire ou foncée. Les individus dont les nageoires dorsales et pectorales sont bien annelées de blanc et de brun noirâtre, sont entre tous, les mieux parés. Il faut encore nous arrêter aux différences que l'âge apporte chez le Poisson à grosse tête de nos ruisseaux. Cette tête si large chez les vieux mâles, comme nous l'avons dit, esl un peu moins forte dans les femelles, et son énorme développement n'est vraiment remarquable que chez les individus qui ont atteint la taille d'environ O^jOô. Les jeunes ont la tête déjà très-forte sans doute, relativement au volume du corps, mais cette tête est moins dilatée sur les côtés; elle est beaucoup moins aplatie en dessus, plus atténuée en avant. Si au lieu d'observer une foule d'individus montrant toutes les gradations, dans le développement de la tête, on comparait simplement un jeune Chabot à un très-vieux, on se persuaderait aisément que l'on a sous les yeux deux Poissons d'espèces assez dissemblables. Cette persuasion existe du reste parmi les pêcheurs de quelques localités. Plusieurs traits de l'organisation interne du Chabot, méri- tentd'être notés. Chez ce Poisson, il n'y a point de vessie nata- toire ; ce petit appareil eût été probablement sans utilité pour l'animal assez sédentaire, habitant toujours des eaux peu pro- fondes. L'estomac consiste en un sac arrondi, dont la capacité est parfaitement en rapport avec la large ouverture de la bouche, le pylore est accompagné de quatre coecums ; l'intestin est deux fois replié sur lui-même, par conséquent d'une assez grande longueur; le foie qui est volumineux et d'une teinte rouge foncé occupe le côté gauche. Les ovaires plus ou moins décou- pés en manière de lobes suivant leur degré de plénitude, ont 168 HISTOIRE PARTICILIÈRE DES POISSONS. leur tunique extérieure noirâtre comme celle des laitances ; leur volume étant énorme lorsque les œufs sont parvenus à maturité, le ventre de l'animal se trouve distendu au point de prendre l'aspect d'une dififormité. La colonne vertébrale est composée de trente-deux vertèbres : dix abdominales, vingt-deux cau- dales. Le Chabot se tient habituellement sous les pierres, et cette circonstance rapportée par Aristote à l'égard d'un Poisson de rivière, a suffi pour que les naturalistes modernes aient cru le voir désigné dans les écrits du père de la Zoologie. Au chapitre relatif à la faculté d'entendre et à ses manifestations chez les animaux, Aristote dit qu'il y a dans les rivières de petits pois- sons connus sous le nom de Coitoi ^ {Boitoid'a])Tèi d'autres le- çons) qui se retirent sous les pierres et qu'on prend en faisant du bruit. On a pensé, peut-être avec raison, que le Coitos du grand naturaliste de l'antiquité était le vulgaire Chabot des mo- dernes. Gaza, ce Grec du moyen âge, fuyant sa patrie au mo- ment de la prise de Constantinople par les Turcs ^, a traduit par cottus ^\q, mot grec coitos, que, sans doute, il avait lu cot- tos ^. Artedi a été ainsi conduit à prendre le nom de Cottus pour désigner le genre dont le Chabot est le type, et de la sorte est entrée dans la nomenclature zoologique une appellation aujourd'hui consacrée. Le nom spécifique et scientifique de notre Chabot de rivière, gobio, signifie goujoii. Linné, en choisissant cette dénomina- tion, aura voulu certainement rappeler une ressemblance dans ' Livre IV, cliap. vin; x.oîto; (pluriel jc^îtoi), d'aprùs les meilleurs ma- nuscrits, suivant Camus ; Pcîtoç, d'aprùs d'autres textes. * Théodore Gaza, né à Thessalonique, auteur d'une traduction de l'Histoire des animaux d' Aristote. Venise, 1474, mort en Italie, en 1478. CHABOT. 169 la couleur, dans les taches, les marbrures du Chabot et du " poisson que tout le monde en France appelle le Goujon. Le. Chabot est doué d'une grande agilité. Souvent au repos, souvent caché sous les pierres, s'il est en quête d'une proie, s'il est inquiété, on le voit s'élancer comme un trait. L'élargisse- ment de la partie antérieure de son. corps, la ténuité de son extrémité postérieure, la puissance de ses membres thoraciques, constituent des conditions extrêmement favorables à l'exécution de mouvements brusques et rapides. Dans ces élans parfois si soudains, le Poisson atteint sans peine les animaux qu'il pour- suit et qu'il engloutit dans sa vaste bouche. Les insectes, et particulièrement ceux d'un certain volume, comme les larves de dytiques, d'hydrophiles, de libellules, forment son alimen- tation habituelle; mais le Chabot n'est pas le moins du monde exclusif dans ses goûts. S'il est vrai, ainsi qu'on le répète dans la plupart des ouvrages, qu'il se nourrit surtout d'insectes, de frai de grenouilles, etc., il s'empare très-bien aussi de poissons dont la taille est un peu inférieure à la sienne. J'ai vu plus d'une fois des Chabots dont l'estomac était rempli et fort distendu par un assez gros vairon ou même par un goujon. La vie, les mœurs du Chabot ne nous sont pas encore parfai- tement connues. Ce Poisson paraît doué d'instincts analogues à ceux des Epinoches, sans offrir cependant un exemple de l'in- dustrie raffinée de ces dernières. Le mâle creuse simplement dans le sable une cavité sous une pierre, et amène des femelles pondre en cet endroit; ce qui a lieu pendant les mois de mars et d'avril. Il garde ensuite le dépôt d'œufs avec une sollicitude extrême, avec une vigilance incapable d'être endormie, jusqu'au moment de l'éclosion des jeunes. Il n'est pas rare, en effet, au printemps, de rencontrer, dans les petits cours d'eau limpide, 170 HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSONS. des pontes auprès desquelles s'agite un Chabot. Au commence- ment du siècle dernier, le comte Marsigli a signalé d'une façon très-précise l'attachement et les soins que le Chabot porte à ses œufs ^ Linné, en termes fort concis, a appelé de son côté, sur ces habitudes, l'attention des naturalistes ^. Othon Fabricius, l'histo- rien célèbre des animaux du Groenland, a insisté davantage sur ces faits, et a constaté que cette protection n'a\ait lieu que de la part du mâle ^. Son observation s'accorde donc avec ce que l'on sait aujourd'hui, touchant l'histoire des Epinoches. Des remar- ques du zoologiste anglais Fleming ont confirmé ce q\ii avait été indiqué par les- précédents auteurs*. MM. Heckel et Kner ont rapporté, sur la foi des pêcheurs, que le mâle protège, pen- dant quatre ou cinq semaines, les pontes qu'il a fécondées, sans s'éloigner autrement que pour, chercher sa nourriture^. Mais nulle part, il n'y a eu d'observations suivies; un chapitre inté- ressant de rhistoire des Poissons reste à compléter. L'œuvre est facile,! et en vérité charmante à exécuter. A la campagne, il est aisé d'avoir à sa portée un petit réservoir, une sorte à' aquarium^ oîi le regard puisse plonger sans effort sur tous les points. Qu'au printemps, on mette dans ce réservoir, garni de pierres et de * Louis Ferdinand, comte de Marsigli, néà Bologne, le 10 juillet I608, mort le 1" novembre 1730, dit en parlant du Chabot : Parlant mense marlio, quo tempore cauda removendo lapides cavernulas quœril; in illis ova sua lapidibus, aut lignis infandum infixis, agglatinat, a quibus jam agglu- tinatis fœmella secedit ; masculus vero Iriginta circitcr dierum spatio ad ea se acclinando, et forte suo lacté fœcundando custodiam gerit, donec vivere incipiant. Danubius pannonico-mysicus, t. IV, p. 73, fol. 1726. 2 Nidum in fundo format, ovis incubât prius vilam deserturus quam ni- dum. — Linné, Syslema naturœ, t. 1, p. 4j2 (17G6). " Fauna Groenlandica, p. 160 (17S0). * History of British Animais. Edinburgh, 1828. ^ Die Sûsswasserfische der ôstreich. Monarchie, p. 30 (18o,S), CHABOT. 171 graviers, de quelques herbes et d'insectes aquatiques, des Cha- bots mâles et femelles, et l'on assistera aux manœuvres qui pré- cèdent, qui accompagnent, qui suivent la ponte de ces Poissons. L'observation ne pourra manquer d'amener la révélation de détails nouveaux ou seulement à peine entrevus. N'y a-t-il pas là, de quoi tenter les amis de la nature, assez heureux pour être en position d'habiter une partie de l'année loin des villes? Les mœurs, les habitudes des animaux, offrent un tel charme atout esprit cultivé, de tels enseignements pour la raison du philo- sophe, que bien employés sont les instants qui s'emploient à les mettre en lumière. Le Chabot est peu recherché comme aliment, sans doute à cause de sa petite taille; car la qualité de sa chair, d'après un avis assez général, pourrait lui mériter quelque considération. Cette chair, devenant, par la cuisson, rouge comme celle du saumon, a un aspect fort appétissant. Notre vieil ichthyologiste, Rondelet, s'exprime en ces termes au sujet des Chabots : « Ils ont, dit-il, la chair molle, assés bone au goût é qui n'est à mé- priser. » Dans les Alpes maritimes, on est loin de la dédaigner. Risso rapporte que « ce poisson, dont la chair est agréable, fournit un mets délicat aux habitants des montagnes. » On pra- tique la pêche du Chabot en divers endroits ; mais c'est le plus ordinairement dans le but de se servir de ce Poisson pour pren- dre les Anguilles. Les pêcheurs, en effet, assurent que les an- guiUes donnent la préférence aux Chabots, après les goujons, sur tous les autres appâts. Le marché de Munich est très-sou- vent approvisionné de Chabots, dit M. de Siebold, à la grande satisfaction des pêcheurs d'anguilles. Le Chabot, croit-on, est trop intelligent pour mordre à l'ha- meçon. Pour le prendre, on emploie une nasse que l'on traîne, 172 HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSONS. en renversant les pierres et en agitant le sable, soit avec les pieds, soit avec un bâton, de manière à déloger le poisson blotti dans les cavités, et à le pousser dans le filet. Il ne faut rien moins que trois hommes, pour mettre parfaitement cette manœuvre en pratique dans une petite rivière ; tandis que deux d'entre eux traînent la nasse en remontant le courant, le troisième, placé en avant, remue le fond avec son bâton dans la direction du filet. Il y a encore un procédé bien connu, et surtout à l'usage des enfants, pour s'emparer du Chabot; c'est la pêche à la four- chette, à laquelle se montrent fort habiles les jeunes habitants des parages du lac Léman, de l'Alsace et de bien d'autres loca- lités. Une fourchette de fer est solidement attachée à un bâton, le pêcheur soulève les pierres avec assez de précaution pour ne pas effrayer le poisson, et, guettant sa proie, il l'embroche d'un coup rapide de son instrument. Notre Chabot est répandu dans la plus grande partie de l'Eu- rope. Il se trouve également en Sibérie, au Groenland, et, as- sure-t-on même, dans l'Amérique du Nord. J'avais d'abord soupçonné qu'il existait en France plusieurs espèces voisines. Afin d'acquérir une certitude à cet égard, j'ai recueilli une foule d'individus sur des points de notre territoire très-éloignés les uns des autres. Ce n'était pas encore suffisant; j'ai prié la plu- part des naturalistes de nos départements de me procurer des Chabots pris dans la contrée qu'ils habitent. Avec le bienveil- lant concours de ces savants, je suis arrivé à pouvoir multiplier les comparaisons sur une très-large échelle. Mon examen a porté sur des Chabots récoltés dans le département de la Seine et les départements limitrophes, en Normandie, dans les départe- ments du Nord et du Pas-de-Calais, dans les Ardennes, la Lor- raine, y compris les Vosges, l'Alsace, le département du Doubs, CHABOT. 173 la Savoie, les environs de Lyon, le département de la Gôte-d'Or, la Provence, et notamment les environs d'Avignon, oii M. Fabre en a pris en quantité dans la Sorgue, dans le Languedoc, en Auvergne, etc. Cet examen des Chabots, provenant de toutes les régions de la France, examen approfondi, minutieux, a conduit à avoir la certitude absolue que ces Poissons appartenaient à la même espèce, qu'il n'y avait aucune différence plus notable entre les individus de nos départements les plus éloignés qu'entre les individus nés dans le même ruisseau. Si, par hasard, il existe en France d'autres espèces du genre Cottus,ce qui commence à nous paraître peu probable, elles ont encore échappé à nos re- cherches. Un zoologiste de l'Ahemagne, M. Jeitteles, a fait ré- cemment une étude comparative des espèces de Cottus d'Europe et d'Amérique ^, et il a parfaitement reconnu que les variations dans les proportions des nageoires, dans les divisions de leurs rayons, dans l'écartement des yeux, etc., étaient de simples dif- férences individuelles. Cette observation, avec laquelle s'accor- dent les nôtres de la manière la plus complète, a fourni à son auteur la preuve que des Cottus de laXombardie et de la Dal- matie, de la Pologne et de la Russie, décrits comme des espèces particulières , n'étaient nullement distincts de notre Chabot vulgaire ^. 1 Ueber die Sûss-ivasser-arten \ler Fisr.h-Gattung Coltus. — Beitrag zu einer wiederholten Revision dièses Genus von Ludwig Heinrich Jeitteles. — Archivio per la zoologia, V anatomia e la fisioloyia, vol. I, fasc. 2, p. io8 (décembre 1861). ^ Ce sont : le Cottus microstomus, Heckel, le C. ferrugineus, Heckel et Kner. — M. Jeitteles considère sans doute avec raison le Cottus pœcilopus, Heckel, de la Galicie et des Carpathes, comme une espèce distincte du Chabot commun, parce que ses nageoires ventrales, assez longues pour atteindre l'anus, sont rubanées, ce qui ne se voit jamais dans notre espèce vulgaire. 17i HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSONS. LA FAMILLE DES GASTÉROSTÉIDES (CASTEROSTEIDiE) Cette famille est instituée uniquement pour ces Poissons si r petits et si agiles, que tout le monde connaît sous le nom d'/i- pinoches. Les Gastcrostcides, en effet, se distinguent par plusieurs ca- ractères qui paraissent les isoler d'une manière bien notable des Poissons avec lesquels on les a ordinairement associés. Ils ont des épines dorsales, et ces épines, demeurant libres, ne forment point une nageoire; ils ont un bassin très-déve- loppé, et ce bassin étant réuni à des os de l'épaule, fort grands, enveloppe leur ventre d'une cuirasse osseuse. Pour toute na- geoire ventrale, ils ont une pointe acérée, occupant une posi- tion très en arrière de la nageoire pectorale. Outre ces traits si remarquables de leur conformation, ils offrent encore certaines particularités qui doivent être signalées. — Ces Poissons n'ont pas de véritables écailles; leur peau est nue ou garnie en partie de plaques osseuses; leur corps est de forme naviculaire ; leur tête est étroite, avec la joue couverte par l'os sous-orbitaire, qui est lisse et à peine distinct sous la peau. Les Gastérostéidcs étaient considérés par Guvier comme ap- partenant à la famille des Poissons aux joues cuirassées, dont les représentants les plus connus sontles Trigles ou Grondins, et les Chabots. Le grand naturaliste avait vu cependant, et il avait in- diqué les caractères qui éloignent des Trigles et des Chabots les Épinoches, qui ont en partage beaucoup de particularités dignes d'attention. Mais, tout en faisant la part des dissemblances, GASTÉROSTÉIDES. 175 Giivier s'appuyait, dans son idée de groupement, sur un rapport très-réel dans la conformation de la tête. Dans son opinion, il convenait de réunir dans une même famille tous les Poissons pourvus d'un os sous-orbitaire assez grand pour s'étendre sur la joue, et s'articuler par son extrémité postérieure avec le préo- percule. L'habile zoologiste commettait la faute, et d'attacher une extrême importance à un seul caractère d'une valeur dou- teuse, et de passer trop légèrement sur les autres. Un tel pro- cédé, qui ne lui est pas ordinaire, est, à la vérité, le plus simple pour le classificateur ; mais aussi il est le plus défectueux, si Ton se propose une classification capable de représenter les degrés d'affinité des êtres. Tous les naturalistes n'ont pas accepté les vues de Guvier. Plusieurs d'entre eux, frappés de traits d'analogie dans la forme générale, dans les proportions relatives des différentes parties du corps, et jusque dans le système de coloration entre les Épi- noches et les Maquereaux, ont pensé avoir saisi, par une heu- reuse inspiration, des affinités naturelles, méconnues avant eux. Les Épinoches se sont trouvées ainsi classées par ces auteurs dans la famille des Scombérides (Maquereaux, — Scoinbéroïdes, Guvier). Riippel, le voyageur qui s'est acquis des titres à l'estime des zoologistes par ses découvertes en histoire naturelle, dans la haute Egypte, en Abyssinie et dans l'Asie Mineure; MM. Hec- kel et Kner, les auteurs de V Histoire des Poissons de la Monar- chie autrichienyie ; M. de Siebold, le professeur de Munich, qui a publié récemment un ouvrage sur les Poissons de l'Europe centrale , ont aussi apprécié les affinités naturelles des Épi- noches. D'abord un peu séduit par l'opinion de ces savants, j'ai été 17G HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSONS. bientôt conduit à m'en écarter. En effet, lorsqu'on a cessé de se préoccuper des proportions du corps et du système de colora- tion, on arrive à ne plus constater que des différences entre nos Gastérostéides et les Scombérides (Maquereaux). Entre ces Poissons, il n'y a rien de pareil dans la conformation des os de l'épaule et du bassin. Les épines des Épinoches ne ressemblent en aucune façon aux nageoires dorsale et ventrales des Maque- reaux, et, chez ces derniers, les os sous-orbitaires sont loin de couvrir la joue, sans compter une multitude d'autres dissem- blances que nous ne pourrions énumérer ici, sans sortir de notre sujet essentiel. Au reste, les auteurs qui ont associé les Épinoches aux Scom- bérides, n'ont pas eu le mérite d'apercevoir les premiers les traits d'analogie qui existent entre ces animaux. Ces traits d'analogie ont été indiqués par Cuvier *. Les Épinoches, malgré la conformation si particulière de leur bassin et malgré la présence de leurs épines libres substituées aux nageoires, ont, en réalité, comme en avait jugé Cuvier, plus de rapports avec les Perches, les Trigles et les Chabots. Ces rap- ports sont surtout manifestes dans la construction de la tête. Mais d'un autre côté, les Épinoches s'en éloignent à tant d'é- gards que leur réunion dans une même famille avec les Trigles et les Chabots ne semble pas heureuse. C'est ce qui m'a déter- miné à présenter ces Poissons comme un type de famille natu- relle. Les Gastérostéides se composent essentiellement d'espèces d'eau douce ou d'eau saumâtre, mais on connaît en outre, un représentant de cette famille des plus remarquables à une infi- 1 Histoire naturelle des Poissons, par MM. Cuvier et Valenciennes, t. IV, p. 5. ÉIMNOCHES. 177 nité de points de \ue ; il forme le genre Castrée, dont nous n'a- vons pas à faire l'histoire dans cet ouvrage, car ce Gastérostéide ne vit qu'à la mer. GENRE ÉPINOCHE (gasterosteus, Linné ^) Dans la plupart des régions de la France, où s'étendent des plaines traversées par des ruisseaux dont le cours peu rapide permet aux plantes aquatiques de se multiplier ; dans les loca- lités, où les mares, les étangs, se couvrent de cette végétation qui annonce la vie sous une infinité de formes, on est presque toujours assuré de trouver des Épinoclies en abondance. Ces Poissons, les plus petits de nos eaux douces, évitent les grandes profondeurs. Rares dans les fleuves et les larges ri- vières, lorsqu'ils s'aventurent dans ces vastes cours, ils sem- blent craindre de s'éloigner de la terre; ils nagent là, où lé courant est faible, entre les herbes qui croissent près du rivage. Les Épinoches ayant une prédilection pour les eaux calmes et assez claires, l'observateur arrêté au bord d'un ruisseau tran- quille, par une belle journée de printemps ou d'été, ne tarde guère à apercevoir quelques-uns de ces petits Poissons aux for- mes gracieuses, aux couleurs vives et chatoyantes, à la dé- sinvolture pleine d'élégance, tantôt presque immobiles, tantôt nageant avec rapidité, poursuivant une proie ou se pour- suivant entre eux. Les Épinoches, communs dans une grande partie de la France, sont connus à peu près de tout le monde, sous diffé- rents noms vulgaires. Tous ces noms font allusion à leur carac- ' Systema nalurœ, t. l, p. 489, 176lj. Blanchard. t^ 178 HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSONS. tère le plus frappant : la présence des épines dont leur corps est armé. Du mol épine, a été formé le nom d'Epitioche, usité aux environs de Paris et dans plusieurs de nos départements. Ce nom plus ou moins altéré est devenu Épinocle sur certains points de la Normandie, Epinglotte dans le centre de la France, Epinarde, Epinaude, Echarde dans certaines localités. Des auteurs ont pensé que la qualification d'Epi?ia?'de était née d'une sorte de ressemblance entre les piquants du Poisson et la feuille d'épinard ; la recherche des étymologies est parfois pé- rilleuse; on a été un peu loin ici, oii, sans doute, il n'y a rien de plus que le mot épme accompagné d'une désinence particu- lière. Dans l'idiome provençal, où les radicaux d'origine latine sont mieux conservés que dans la langue française, l'Épinoche est appelée Spinobé, comme en Italie on la nomme Spi?îare lia. En divers endroits, on ne regarde pas si l'Épinoche a des épines, mais on s'aperçoit toujours qu'elle pique ; delà, le nom de Picot employé dans les Ardennes ; l'équivalent, Stichliny en Alsace comme en Allemagne, dérivé du mot « Stich » qui signifie piqûre. Dans le département du Nord et sur quelques points du département du Pas-de-Calais, le nom flamand Estanclin ou Esteclin, s'est conservé ; il a la même origine et la môme signification. Dans la Lorraine allemande, le nom de Spissert est en usage ; c'est un substantif formé du verbe germanique « spiessen » , qui se traduit en français, par : en- ferrer ou percer d'une pique. La plupart des noms étrangers de l'Épinoche ont la signifi- cation de ceux de notre pays. Les Anglais, pourtant, ont voulu indiquer que c'est principalement le dos de l'animal qui est redoutable [Stickleback). ÉPIiNOCHES. 179 Quelquefois, le peuple dans ses appellations, \a au delà de ce qui frappe les sens ; une comparaison lui \ient en idée, une analogie est saisie au \ol. Ainsi, on s'aperçoit que les épines du petit Poisson de nos ruisseaux, ont une certaine ressemblance avec l'instrument qui sert à la confection des chaussures, c'est- à-dire avec une alêne; le petit Poisson sera nommé Cordonnier ou Savetier. Ces indications données, je me flatte que personne en France ne sera dans l'embarras au sujet de la nature des êtres dont nous allons tracer l'histoire. Suivant toute apparence, les naturalistes de l'antiquité accor- dèrent peu d'attention aux Épinoches. Aucun passage de V His- toire des animaux d'Aristote n'indique que le grand philo- sophe ait connu ces Poissons. Au reste, nous ignorons encore aujourd'hui si l'on en trouve en Grèce. Dans l'Europe méridio- nale, la plupart des cours d'eau sont dess'échés pendant la saison chaude, circonstance bien suffisante pour donner à penser que les Épinoches sont rares ou n'existent pas dans ce pays. Cepen- dant, Théophraste ayant cité sous le nom de Centrisque ^ un Poisson d'Héraclée sur le Lycus en Bithynie, que l'on comptait parmi les animaux qui naissent de la fange, car dans tous les temps, l'ignorance se cache volontiers derrière une supposition absurde, on a voulu reconnaître dans ce Centrisque une Épi- noche ^. Le nom, il est vrai, étant dérivé selon la plus grande probabilité du mot grec qui signifie aiguillon ^, cette conjecture d'un médiocre intérêt, se trouve, comme le dit Cuvier, « au moins aussi bien fondée que la plupart de celles sur lesquelles ' KevTsioxo;. 2 Klein. 180 I1IST0[RE PARTICULIÈKE DES POISSONS. reposent les applications faites par les modernes de la nomen- clature des anciens. » Les Poissons de la tamille des Gastérostéides, étant représentés dans nos eaux douces par le seul genre Épinoche (Gasterosteus), on pourrait sans grave inconvénient se dispenser d'entrer dans beaucoup de détails sur les caractères de ce genre. La confusion, en effet, demeure impossible ici, dès l'instant oii l'on est fixé à l'égard de la famille. Mais, ce serait passer sous silence des particularités de conformation qui méritent d'être remarquées ; nous regretterions de laisser cette lacune. Le corps des Épinoches est comprimé latéralement et un peu plus allongé, en manière de fuseau, que celui des Perches. Il en résulte une forme gracieuse et des proportions favorables à des mouvements rapides et harmonieux, La tête de ces petits Poissons, quia environ le quart de leur longueur totale, s'a- baisse graduellement jusqu'à l'extrémité, suivant ainsi la courbe dorsale, tandis que la mâchoire inférieure monte obliquement jusqu'au bout du museau. En examinant cette tête parle profil, on reconnaît que la région sous-orbitaire est occupée par trois os remplissant tout l'espace compris entre la bouche et le préo- percule. Ces pièces, dont la surface est traversée par des stries d'une extrême finesse, sont, ainsi que les autres parties de la tête, absolument dépourvues d'épines , de tubercules ou de den- telures. L'œil est grand, et comme, pendant la vie, il a une teinte verte chatoyante, il ajoute beaucoup d'attrait à la physio- nomie de l'animal. La bouche, un peu protractile, est garnie aux deux mâchoires d'une étroite rangée de dents en velours. Ces dents sont les seules qui existent chez les Épinoches, oîi il n'y en a ni au vomer, ni aux palatins, ni à la langue. La narine se montre sous la forme de deux orifices percés dans une petite ÉPINOCHES. 181 membrane située au-devant de l'œil et circonscrite en dessous par le bord du premier sous-orbitaire. Les Épinoches sont surtout bien remarquables par la position extérieure et par la conformation des os de l'épaule, des mem- bres antérieurs et du bassin. En arrière de l'opercule, au-des- sous de l'extrémité postérieure du crâne, on voit une pièce pro- longée en pointe au-dessus de l'origine de la nageoire pectorale, ceètVhimiérus de Guvierou le coracoïde d'autres auteurs. Cette pièce , surmontée d'un petit os qui est le scapulaire , forme la limite supérieure d'un large espace lisse et nacré, compris entre l'ouïe et la nageoire. Ce même espace est circonscrit inférieurement par une lon- gue pièce osseuse, qui se réunit au-dessous des opercules à la pièce semblable du côté opposé, et s'étend en arrière jusqu'au bassin. Ces deux plaques pectorales considérées par Cuvier comme représentant l'os principal de l'avant-bras, c'est-à-dire le cubi- tus ^, laissent dans leur intervalle un espace lisse, de figure co- nique, limité à sa base par le bassin. Ce dernier, qui constitue la cuirasse ventrale, est formé de deux os unis dans toute leur longueur par une suture médiane. Le bassin se prolonge en arrière en se rétrécissant graduelle- ment, de façon à se terminer en pointe , et , près de sa base, il » Nous rappelons cette détermination, sans y insister davantage. On n'est pas parvenu en efTet, jusqu'à présent, à reconnaître avec une en- tière certitude la correspondance de tons les os des Poissons, avec ceux des Vertébrés supérieurs. Des naturalistes ont été conduits souvent, selon leur point de départ, à des déterminations fort diflérentes. La pièce qui est le cubitus pour Cuvier, est le radius pour M. Owen, etc. 11 faudrait de très-longues études comparatives sur le développement pour être en situation de se prononcer avec autorité. 182 HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSONS. présente de chaque côté une large branche montante, aplatie, s'élevant presque jusqu'au milieu des flancs. C'est dans un an- gle rentrant que cette branche fait en arrière a\ec la lame infé- rieure, que s'articule l'épine, remplaçant ici la nageoire ventrale des autres Poissons. Cette épine, très-forte, très-acérée, striée sur la face externe, canaliculée sur la face interne, denticulée sur ses bords, s'écarte du corps à la volonté de l'animal. Munie dans son aisselle d'une petite membrane, elle est ramenée pen- dant l'état de repos sur le bord externe du bassin qu'elle em- brasse exactement. Les Épinoches ont encore le dos garni de plaques osseuses, mais ces pièces sont loin d'être à peu près semblables chez tou- tes les espèces du genre. On le verra plus loin, les différences qu'elles présentent servent à caractériser deux divisions natu- relles qu'il convient d'établir parmi les Épinoches; ces deux di- visions sont : les Épinoches proprement dites et les Épinochettes. C'est sur les plaques osseuses du dos que s'articulent les épines libres, qui remplacent la première nageoire dorsale des Perches et des Chabots ; mais ces épines sont en nombre variable ; ce nombre, ordinairement de trois chez les Épinoches proprement dites, est de huit à onze chez les Épinochettes. Dans tous les cas, les épines qui se couchent complètement sur le dos , lorsque le Poisson est calme, se dressent avec une extrême facilité dès qu'il menace ou se croit menacé. Chaque épine étant pourvue en ar- rière d'une membrane, celle-ci , dans l'état d'extension, prend l'apparence d'une petite voile attachée à son mât. Après les épines libres s'élève la nageoire dorsale, dont le nombre de rayons varie de neuf à douze ou treize. Ces rayons sont flexibles et implantés chacun sur une très-petite plaque os- seuse ; le premier, qui est le plus long, est simple; les autres se ÉPIiXOCHES. 183 bifurquent, et vont en décroissant de longueur jusqu'au der- nier. La nageoire pectorale, assez petite, formée de dix rayons et attachée à peu près à égale distance de l'ouïe et de la branche montante du bassin, a des mouvements très-libres, car en avant comme en arrière la peau est lisse et complètement nue. La nageoire anale commence un peu au delà de l'anus, qui est situé vers les deux tiers environ de la longueur du corps. Cette nageoire, composée ordinairement de neuf rayons bifur- ques et implantés dans de petites plaques dures et rugueuses, est précédée d'une épine libre et arquée. La nageoire caudale, pleine de régularité et d'élégance, a une médiocre étendue. Elle est composée de douze rayons dont les articulations sont en général bien distinctes. Le rayon supérieur et le rayon inférieur, qui décrivent chacun en sens opposé une légère courbe donnant à la nageoire une forme gracieusement arrondie, demeurent simples jusqu'à l'extrémité, tandis que les dix autres sont bifurques. Outre ces douze rayons, on en remar- que en dessus et en dessous, quatre ou cinq très-petits ; de la sorte, l'extrémité du corps se trouve embrassée en totalité par la portion basilaire de la nageoire. Nous distinguerons parmi les Épinoches les espèces dont les côtés du corps sont garnis sur une plus ou moins grande éten- due de plaques osseuses finement striées, et les espèces dont les côtés du corps sont nus. Mais tous ces Poissons ayant à peu près les mêmes habitudes, il convient de ne pas insister sur ces dif- férences avant d'avoir retracé ce que nous savons de leur com- mune histoire. Les Épinoches, extrêmement abondantes dans nos départe- ments du Nord, ne paraissent pas également répandues sur tous 184 HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSONS. les points de la France. Il y a peu de temps encore, divers na- turalistes nous affirmaient que ces Poissons ne se rencontraient pas dans le midi de la France. Pendant une tournée entreprise en 1862, dans le but d'étudier les espèces de chaque contrée, je tins à m'assurer si les Épinoches manquaient réellement dans nos départements méridionaux. Arrivé à Avignon, sachant que la campagne environnante était traversée par des ruisseaux, je priai M. Fabre, professeur auLycée,dem'accompagner dans une exploration à la recherche des Épinoches. Un filet à insectes de- vait être notre seul engin de pêche, mais il pouvait suffire dans des eaux peu profondes. Ayant bientôt atteint les rives d'un ruisseau tout verdoyant, tant il était bien garni d'herbes, le filet fut traîné au fond de l'eau. Retiré une première fois, à ma grande satisfaction, quel- ques Épinoches se trouvaient prises. Un peu plu s loin, nous fîmes la rencontre de gentils petits enfants qui se livraient au plaisir de la pêche; ils avaient déjà des bouteihes remplies d'Épinoches qu'ils emportaient pour s'en amuser. Ces Poissons n'étaient donc pas rares dans le département de Vaucluse. Dans les autres parties de la Provence, je n'ai pas réussi à m'en procurer. A Toulouse, M. le professeur Joly, m'assurant que les Épinoches n'étaient pas communes dans les environs de la ville, en avait néanmoins recueilli quelques individus qui furent mis obligeamment à ma disposition. Depuis, M.Paul Lacazc- Duthiers en a obtenu du département delà Gironde. M. Gervais, le doyen de la Faculté des sciences de Montpellier, m'a dit n'être point parvenu à en découvrir dans le département de l'Hérault, ajoutant qu'à sa connaissance on en voyait dans les environs de Nîmes. Les Épinoches sont donc répandues en France d'une manière beaucoup plus générale qu'on ne le supposait; et si elles ÉPl.NOCHES. 185 sont plus rares dans le Midi que dans le Nord, ce fait doit être attribué sans doute à l'abondance moins grande des eaux qui conviennent à ces Poissons. Des savants de Grenoble, le professeur de zoologie de la Fa- culté des sciences, M. Charvet ; le conservateur du Musée d'his- toire naturelle de la ville, M. Bouteille, m'ont certifié qu'on ne trouvait point d'Épinoches dans la région que traverse l'Isère, et devant l'expression de mes doutes, ces naturalistes m'objectè- rent que ces animaux auraient été infailliblement remarqués, s'il en existait dans ce pays qui a donné lieu à de fréquentes re- cherches scientifiques , et cela d'autant mieux , poursuivait M. Charvet, que les Épinoches ne sont jamais rares oii elles se trouvent; elles sont comme les mouches : il n'y en a pas ou il y en a beaucoup. N'ayant pu explorer moi-même tous les ruisseaux, toutes les mares, tous les étangs delà France, on le comprendra sans peine, j'incline très-fort à penser que plusieurs espèces d'Épino- ches doivent m'avoir encore échappé. Aujourd'hui qu'il va être démontré de la manière la plus évidente que ces Poissons n'ap- partiennent pas seulement à une ou deux espèces, leur recher- che, partout 011 cette recherche n'a pas été complète, offrira un intérêt réel. C'est un avis bon à porter à la connaissance des zoologistes et des nombreux amis de la nature qui habitent les départements. Si les Épinoches peuvent compter parmi les animaux les plus communs dans diverses localités du nord de la France, leur abondance, paraît-il, est tout autrement considérable sur quel- ques autres points de l'Europe. D'après une assertion répétée dans une foule d'ouvrages, ces Poissons pourraient être recueil- lis dans certains comtés de l'Angleterre en quantités tellement 186 iiiSTOiui' i>Ai{Ti(:ri-ii':uE ni^s poisso.ns. prodigieuses, qu'on les emploierait comme engrais. Ce serait sans doute un tort , néanmoins, de prendre l'assertion absolu- ment à la lettre. Pennant, un zoologiste anglais du dernier siècle, a rapporté qu'un habitant du Lincolnshire avait trouvé grand profit, du- rant une période de temps assez longue, à récolter des Épino- cliespour en fertiliser les terres. Cet homme ne les vendait qu'à raison d'un sou (im (\cmi-peji?iy) le boisseau, et, à ce prix assu- rément bien modique, il gagnait encore cinq francs (quatre shil- lings) par jour. Le brave homme avait eu une idée lumineuse ; il méritait, en vérité, de faire fortune. Toujours d'après le récit de Pennant, les Épinoches, une fois tous les sept ou huit ans, ap- paraîtraient en colonnes immenses dans la rivière de Welland, 011 les riverains les prendraient par charretées , se procurant ainsi, à peu de frais, un engrais d'excellente qualité. D'après cela, depuis quatre-vingt-huit ans, chacun répète que les Épino- ches sont employées en Angleterre comme engrais, sans se préoc- cuper davantage de savoir si l'usage a persisté, si cet emploi est un peu général ou môme seulement habituel de la part de quel- ques agriculteurs. D'un autre côté, ces Poissons, paraît-il, sont recueillis sur quelques-uns des points des côtes de la Baltique pour être don- nés en pâture aux pourceaux. On en prend, dit-on, en Angle- terre pour nourrir les volailles, qui s'en montrent très-friandes et qui, avec cette nourriture, engraissent d'une façon merveil- leuse. Des pêcheurs à la ligne estiment que les Épinoches dont on a eu soin d'arracher les épines constituent un exceUent appât pour la Perche. Ces chétifs Poissons ne semblent pas avoir été jamais recher- chés en France comme aliment , même par les plus pauvres. ÉPINOCHES. 1.S7 L'exiguïté de leur taille devait déjà porter à les faire dédaigner; la présence de leurs épines et de leurs plaques osseuses devait porter à les faire absolument repousser. Cependant, d'après le témoignage deBelon, les Épinoches ne seraient pas aussi mépri- sées dans tous les pays. Ce naturaliste rapporte qu'on en pêche en quantité dans la Nera,un affluent du Tibre, et qu'on les porte sur les marchés de Narni, l'une des villes des États romains. Belon écrivait cela en 1553; Rondelet, son contemporain, a cer- tifié le même fait; mais, depuis, personne n'en a dit mot. Rien donc ne nous assure que le goût des habitants de Narni ne soit pas devenu plus délicat. En quelques endroits, par suite de la famine, les Épinoches ont pu encore devenir une ressource alimentaire. A Dantzig, il a été raconté à M. de Siebold, qu'au temps du dernier siège de cette ville, ces Poissons s'étaient multipliés en si incroyable quantité dans les fossés de la forteresse , que les plus pauvres habitants de la grande cité maritime de la Prusse orientale, manquant de nourriture, y avaient eu recours pour apaiser leur faim. Les Épinoches qui appartiennent essentiellement à la catégo- rie des Poissons d'eau douce, fréquentent aussi les eaux sau- mâtres et quelquefois les rivages de la mer; mais ces diffé- rences de séjour n'ont pas lieu en général pour les mêmes espèces ; c'est du moins ce qui résulte de nos observations. Les Épinoches qui habitent le voisinage des côtes maritimes, ne se rencontrent pas dans l'intérieur des terres. Ces Poissons nagent souvent par troupes, et dans les eaux où ils se trouvent en abondance', il n'est pas rare de les voir former de longues colonnes. Des individus isolés errent aussi à l'aven- ture. Les Épinoches vivent des insectes, des vers, des mollusques 188 HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSONS. qui fourmillent dans les mares et les ruisseaux ; elles en con- somment des quantités prodigieuses et avalent également une infinité de poissons nouvellement éclos et môme du frai, ce qui leur vaut une antipathie prononcée delà part des pêcheurs. Les Epinoches ont la ré])utation bien établie d'avoir une humeur irascible et d'être d'une étonnante voracité. Des ama- teurs se sont souvent fort amusés à observer de ces Poissons qu'ils mettaient dans des vases, dans le but d'épier leurs mou- vements vifs et gracieux, d'exciter leur colère, d'assister à leurs combats, de les voir s'emparer avidement de leur proie. Les récits sur ces sujets sont nombreux. Ici, l'auteur a contemplé une lutte entre deux individus acharnés, il décrit l'impétuosité de leur poursuite, la manière dont les coups d'aiguillon étaient portés, comment il y eut un vainqueur et un vaincu, comment le vainqueur furieux et sans pitié, a fini par éventrer son adver- saire; là, l'observateur a vu parmi les Epinoches, s'agitant dans un bassin devenu leur demeure, un individu qui, après avoir pris possession d'un coin particulier, poursuivait avec fureur ses pareils, s'ils s'avisaient de l'approcher. Ailleurs, on a vu une Épinoche dévorer, dans l'espace de cinq heures de temps, soixante-quatorze poissons naissants de l'espèce connue sous le nom vulgaire de Vandoise ; on en a remarqué une, qui avait avalé entièrement une sangsue d'assez forte taille. Il est en effet très-curieux de voir ces Poissons changer in- stantanément d'attitude suivant les circonstances. Nagent-ils paisiblement, leurs épines dorsales sont couchées et à peine visibles ; leurs épines ventrales sont ramenées sur les côtés du corps. Survient-il un danger, quelque chose de nature à exciter leur colère, soudain, les pointes du dos se dressent menaçantes, les pointes du ventre s'écartent, prêtes à entamer l'ennemi. Ces ÉPINOCHES, 18!) terribles aiguillons inspirent la crainte, même à d'assez gros poissons. Il arrive malheur aux imprudents. Des Perches, de jeunes Brochets voraces, malgré l'armature de leur palais, ont quelquefois la bouche ou le gosier embroché par l'Epinoche qu'ils ont saisie et dont ils ne parviennent pas toujours à se dé- barrasser sans grave accident. On assure que la durée de l'existence des Épinoches ne se prolonge pas au delà de trois années. Bloch, le célèbre ichthyo- logiste allemand l'a dit; d'autres l'ont répété. L'assertion n'a pas été démentie ; ainsi que Guvier le fait remarquer, elle ne saurait être présentée néanmoins comme ayant le caractère de la certitude. Pendant une grande partie de l'année, il n'y a rien de plus à observer parmi les populations d'Épinoches, que leurs ébats, leurs chasses, leurs combats entre elles, leurs luttes avec d'autres animaux. Viennent les mois de juin et de juillet, la scène change complètement ; on est alors dans la saison oii les Pois- sons de nos ruisseaux vont se reproduire. C'est l'époque où l'observation sera d'un intérêt saisissant. Les changements de plumage qui surviennent chez les Oi- seaux, au moment où les individus vont se rechercher, ont été décrits en termes éloquents. Dans un langage poétique, on ré- pète depuis des siècles que les.Oiseaux prennent leur parure de noce. L'habileté que déploient ces créatures aériennes pour construire leur nid moelleux, la tendresse des époux de ce monde ailé, les soins du mâle pour sa compagne, l'amour ma- ternel dans toutes ses ravissantes manifestations ont été célé- brés, comme ils le méritaient, par tous les peuples. Il devait y avoir toujours dans ces actes des Oiseaux, un amusement au moins, une curiosité, un sujet d'étonnement pour les esprits les lltO HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSONS. moins cultivés, et un admirable et délicieux spectacle pour les esprits d'élite. Tandis que l'on contemplait avec ravissement les beautés des Oiseaux, les merveilleux instincts de ces jolies créatures, les expressions de leurs sentiments, on restait fort indifférent aux actes de la vie des Poissons, actes presque absolument ignorés ou à peine entrevus. Les Poissons étaient regardés, sans dis- tinction, comme infiniment mal partagés sous le rapport des instincts. On supposait de leur part, en toute circonstance, l'in- souciance la plus complète pour les individus de leur espèce et même pour leur progéniture. Des observations sont venues ap- prendre que certaines espèces étaient beaucoup mieux douées que les naturalistes ne se le figuraient. Les Épinoches, ces êtres chétifs et dédaignés, ont fourni l'exemple le plus remarquable qui nous soit encore bien connu, d'une industrie parmi les Poissons, d'une étonnante sollicitude des parents pour leur postérité. Dès la fin de mai, les Épinoches apparaissent avec un éclat qu'elles ne présentaient pas auparavant. Dans l'espace de quel- ques jours un grand changement s'opère chez ces Poissons. Leur dos prend des teintes bleuâtres, les parties inférieures de leur corps, leurs lèvres, leurs joues, la base de leurs nageoires, qui étaient blanches ou d'un blanc jaunâtre, commencent à s'empourprer, et bientôt deviennent d'une couleur rouge cra- moisie, des plus vives. C'est, comme chez les Oiseaux, la pa- rure de noce. Les Poissons eux-mêmes, ces êtres qui semblent toujours préoccupés du seul besoin d'engloutir une proie, seraient-ils sensibles à la beauté? On ne voudrait pas l'affirmer, et, d'un autre côté, comment se refuser à le croire, en voyant cette ÉPINOClll-S. 191 beauté se manifester au moment où les individus des deux sexes vont entrer en relation ? Vers les premiers jours de juin, dans les circonstances les plus ordinaires, l'Épinoche mâle semble rechercher un endroit à sa convenance ; il s'agite longtemps à la même place, s'il quitte cette place, il y revient fréquemment. De sa part, il y a une pré- occupation évidente. Mais avant d'aller plus loin dans notre récit, une déclaration esi nécessaire pour que notre exposition ne comporte rien de vague. Dans l'énoncé des caractères génériques des Épinoches, des différences ont été indiquées entre les espèces du genre, diffé- rences devant conduire à distinguer parmi ces Poissons, deux divisions secondaires : les Épinoches proprement dites, et les Épinochettes dont la caractérisation précise sera donnée plus loin. Les habitudes des Épinoches proprement dites et des Épi- nochettes, se ressemblent sous les rapports les plus essentiels; la disjonction ne saurait donc ici être permise à l'historien. D'un autre côté, il y a dans les habitudes des Epinoches et des Epinochettes des particularités trop notables, pour rendre pos- sible une narration, s'appliquant à la fois entièrement aux deux catégories d'espèces. Pour plus de clarté, il convient, pensons-nous, de nous occu- per d'abord des Épinoches, et d'examiner ensuite ce qu'il y a de particulier aux Épinochettes. Pour les premières, disons de suite, que notre récit se rapporte surtout à l'espèce la plus commune dans notre pays, à l'Épinoche à queue lisse [Gasterosteusleinrus] qui sera décrite dans les pages suivantes. Selon toute apparence, l'histoire doit se rapporter avec la même vérité aux espèces voisines, mais encore une fois, la précision la plus rigoureuse est indispensable lorsqu'il s'agit des faits scientifiques. 192 HISTOIIIE PAIITICULIÈHK DKS POISSOiNS. L'Épinoche mâle, après s'être arrêté à un endroit déterminé, fouille avec son museau la vase qui se trouve au fond de l'eau ; il Fig. 24. — L'Epinoche à queue lisse fiusterostms leiurus) et son nid. finit par s'y enfoncer tout entier. S'agitant avec violence, tour- ÉPINUCHKS. 193 nant avec rapidité sur lui-même, il forme bientôt une cavité, qui se trouve circonscrite par les parties terreuses rejetées sur les bords. Ce premier travail exécuté, le Poisson s'éloigne sans paraître toujours suivre une direction bien arrêtée ; il regarde de divers côtés, il est évidemment en quête de quelque chose. Un peu de patience encore, et vous le verrez saisir avec ses dents un brin d'herbe, ou un filament de racine. Alors, tenant ce frag- ment dans sa bouche, il retourne directement et sans hésitation au petit fossé qu'il a creusé. Il y place le brin, le fixe à l'aide de son museau, en apportant au besoin des grains de sable pour le maintenir et en frottant son ventre sur le fond. Dès qu'il est assuré que le fragile filament ne pourra être entraîné par le cou- rant, il va en chercher un nouveau pour l'apporter et l'ajuster comme il a fait du premier. Le même manège devra être recom- mencé bien des fois avant que le fond du fossé ne soit garni d'une couche suffisante de brindilles. Le moment arrive cepen- dant oii le tapis est devenu épais ; toutes les parties sont bien enchevêtrées et parfaitement adhérentes les unes aux autres, car l'Épinoche, par le frottement de son corps, les a aggluti- nées avec le mucus qui suinte des orifices percés le long de ses flancs. Ce qui ravit l'observateur attentif à suivre ce travail, c'est de voir l'intelligence qui paraît présider aux moindres détails de l'opération. En plaçant ses matériaux, le Poisson semble d'abord chercher simplement à les entasser, mais une fois le premier lit établi, il les dispose avec plus de soin, se préoccupant de leur donner la direction qui sera celle de l'ouverture à la sortie du nid. Si l'ouvrage n'est pas parfait, l'habile constructeur arrache les pièces défectueuses, les façonne, et recommence jusqu'à ce qu'il ait réussi au gré de son désir. Parmi les matériaux appor- Blanchabd. 13 194 HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSONS, tés, s'en trouve-t-il que leur dimension ou leur forme ne per- met pas d'employer convenablement, il les rejette et les aban- donne après les avoir essayés. Ce n'est pas tout encore; comme s'il voulait s'assurer que la base de l'édifice est bien consolidée, il agite avec force ses nageoires de façon à produire des courants énergiques, capables de montrer que rien ne sera entraîné. L'industrieux Épinoche, dans l'accomplissement de son la- beur, déploie une activité infatigable. Il veille à ce que nul n'ap- proche et s'élance avec ardeur sur les poissons ou les insectes qui osent se montrer dans son voisinage. Les fondations du nid seules sont établies ; pour compléter l'édifice, notre architecte doit travailler beaucoup encore, mais sa persistance ne faiblit pas un seul instant. Il continue à se procurer des matériaux, et bientôt les côtés du fossé dont le fond est tapissé se garnissent de brindilles qui sont pressées et tassées les unes contre les autres. L'Épinoche les englue toujours avec le même soin. Il s'introduit entre celles qui s'élèvent des deux côtés, de façon à ménager une cavité assez vaste pour que le corps de la femelle y passe sans difficulté. Il s'agit enfin de con- struire la toiture; de nouvelles pièces sont encore apportées, et pour former la voûte, elles prennent place sur les murailles àCjh établies et s'enchevêtrent par leurs extrémités. Le Poisson poursuit toujours son travail de la même manière ; il fixe et contourne les brindilles avec son museau, il lisse les parois de l'édifice en les imprégnant de mucosité par les frottements répétés de son corps. La cavité est particulièrement l'objet de ses soins, iLs'y retourne à maintes reprises, jusqu'à ce que les prfrois du tube soient devenues bien unies. Parfois, le nid demeure fermé à l'une de ses extrémités ; le plus souvent, au contraire, il est ou- vert aux deux bouts, seulement, l'ouverture opposée à celle par ÉPINUCHES. 19o laquelle l'animal est entré si fréquemment, pour accomplir son travail, reste très-petite. La première est surtout construite avec- un soin extrême ; pas un brin ne dépasse l'autre, le bord est en- glué, poli avec les plus minutieuses précautions pour rendre le passage facile. N'est-ce pas un saisissant et merveilleux spectacle donné par la nature, que celui de l'industrie de l'Épinoche mule. Ce Pois- son si petit, si chétif, exécutant avec persévérance un travail pénible, long, difficile, montrant une incroyable vigilance pour mettre son ouvrage à l'abri des accidents, déployant au besoin un courage prodigieux pour repousser l'ennemi. Et ce mâle est seul, il ne tire secours de nul autre. Tant qu'il esta Texécution de son travail, aucune femelle ne le préoccupe ; cette préoccupa- tion ne se manifestera qu'après l'entier achèvement de son édi- fice. Les nids d'Épinoches se trouvent en grande partie enfouis, dans la vase, et quand on les aperçoit à plate-terre, au fond d'un ruisseau clair, oîi il y en a parfois des quantités énormes , il> apparaissent comme autant de petits monticules, dont la dimen- sion est d'une dizaine de centimètres. Pour rendre distinctes les formes de celui qui a été représenté sur notre dessin, il a été indispensable de le faire paraître un peu isolé, en un mot, de le montrer dégagé sur les côtés des parties lerreuses qui l'entou- rent dans l'état ordinaire. Les différentes espèces d'Épinoches, proprement dites, pa- raissent se comporter dans tous leurs actes, exactement de la môme manière. Il n'en est pas tout à fait ainsi pour les espèces de la division des Épinochettes. Le mâle est toujours le seul architecte et il ne se montre ni moins habile, ni moins vigilant que l'Épinoche. Celui-là établit son nid à une certaine hauteur I!i6 HlSTOIRt; I^AIVilCI I.IÈHK DKS POISSONS. du sol, parmi les plantes qui croissent dans les eaux, entre les tiges ou contre les fouilles. 11 fait choix des matériaux les plus délicats; ce sont surtout des conferves, des brins d'herbes très- déliés, lien apporte jusqu'à ce qu'il y en ait un paquet suffi- sant pour construire le petit édifice, en prenant des soins inces- sants pour leur faire contracter adhérence avec les végétaux sur lesquels ils sont appuyés, et les empêcher d'être entraînés par le courant. 11 emploie, dans ce but, le môme moyen que l'Épi- noche ; il englue de mucus toutes les parties, à l'aide de frot- tements de son corps. Lorsque la masse des brins d'herbes et des conferves est devenue assez considérable, il s'efforce de pé- nétrer dans le milieu en poussant avec son museau. Dès qu'il a réussi à s'enfoncer un peu dans cette masse, il se retourne à di- verses reprises, et avance de mieux en mieux en faisant agir ses nombreuses épines dorsales qui contournent et enchevêtrent tous les brins les uns avecles autres. Parvenu au bout, il sort par l'extrémité opposée à celle par laquelle il a pénétré. A ce moment, le nid a pris sa forme définitive. On a comparé assez heureusement ce nid à un petit manchon. Le Poisson a encore peut-être quelques précautions à prendre pour que le petit édi- fice soit achevé, les parois du tube bien lissées, l'orifice d'entrée bien unie. Tout cela s'exécutera à l'aide des procédés que nous avons vus employés par l'Épinoche. Le nid de l'Épinochette est encore plus gracieux que celui de l'Epinoche. U'aboi'd, il est suspendu aux feuilles et aux- tiges comme le nid des })etits oiseaux; ensuite, n'ayant point de con- tact avecla terre, avec la vase, il conserve ordinairement une jolie teinte verte. On ne découvre pas aussi facilement les nids des Épinochettes que ceux des Épinoches; cachés entre les herbes, entre les ro- ÉPl.NOCHKS. • 197 seaux, ils demeurent dérobés aux regards les plus attentifs. Une recherche spéciale devient nécessaire pour les apercevoir. Fig. 25. — L'Épinochette lisse {Gaslerosteus lœvis) et son nid. Leur construction terminée et prête à recevoir le dépôt des 198 HISTOIRE PARTICULIÈU12 DES POISSONS. œufs, l'Épinoclie et rÉpinochettc mâles vont se montrer ani- més des mômes désirs. Le Poisson, à ce moment, est dans tout l'éclat de sa parure de noce ; ses couleurs ont une vivacité surprenante, son dos est diapré des plus jolies nuances. Ainsi paré, il s'élance au milieu d'un groupe de femelles, s'attache à celle qui semble être la mieux en situation de pondre, tournant, s'agitant auprès d'elle, paraissant l'engager à le suivre. Celle-ci s'empresse à son tour ; on supposerait volontiers de la coquetterie de sa part. Alors, le mâle, comme s'il avait saisi une intention manifestée de le suivre, se précipite vers son nid, en élargit l'ouverture de façon à ce que l'accès en soit rendu plus facile. La femelle qui ne Ta pas quitté, ne tarde pas à s'enfoncer dans l'intérieur du tube, 011 elle disparaît en entier, ne montrant plus au dehors que l'ex- trémité de sa queue. Elle y demeure deux ou trois minutes, témoignant par ses mouvements saccadés qu'elle fait des efforts pour pondre. Après avoir déposé quelques œufs, elle s'échappe par l'ouverture opposée à celle qui lui a servi d'entrée, prati- quant quelquefois elle-même cette ouverture par un effort vio- lent, si l'extrémité du nid est restée fermée. Alors, pâle, décolorée, elle semble avoir éprouvé une; souffrance ou un atfai- blissement qui réclame un repos. Pendant que la femelle occupe l'intérieur du nid, le mâle pa- raît plus agité, plus animé que jamais, il remue, il frétille, il touche fréquemment sa femelle avec son museau, et à peine celle-ci est-elle partie, qu'il entre précipitamment à son tour et se met à frotter comme avec délices son ventre sur les œufs. Mais le nid, objet de tant de soins et de fatigues, n'a pas été construit pour recevoir une seule ponte. Le mâle s'efforce sans relâche d'y attirer successivement d'autres femelles. Il recom- ÉPINOCHES. 199 mence près d'elles les mêmes agaceries, et contimie le même manège plusieurs jours de suite ; la même femelle est quelque- fois ramenée au nid à diverses reprises. Les pontes s'accumulent ainsi dans la petite construction, formant une quantité plus ou moins considérable de tas, qui, réunis, deviennent une masse considérable. Ces habitudes de polygamie de l'Épinoche mâle suffiraient à montrer que parmi ces Poissons, les femelles sont beaucoup plus abondantes que les mâles, si l'inspection d'un grand nombre d'individus pris dans une foule de localités, n'a- vait fait constater à cet égard une disproportion très-marquée. Lorsque les nids sont remplis d'œufs, lorsque les pontes sont achevées, la mission du mâle n'est pas arrivée à son terme. Ce mâle va avoir pour premier soin de fermer l'ouverture du nid qui a été le passage de sortie pour les femelles; ensuite, il veil- lera sur le berceau de sa postérité, avec une persévérance et une sollicitude dont les Oiseaux n'offrent pas d'exemple plus parfait. Ne voulant rien laisser approcher de son nid, il donne la chasse et poursuit avec fureur les insectes et les poissons attirés par la présence de ces magasins d'œufs, si séduisants pour les voraces habitants des eaux. S'il a affaire à des ennemis trop nombreux ou trop puissants, il doit naturellement succomber malgré sa vaillance ; mais en pareille circonstance, avec le sentiment de sa faiblesse relative, il sait avoir recours à la ruse. Il s'éloigne de son nid, il fuit pour détourner l'attention de l'ennemi, sans toujours y parvenir. Les œufs sont quelquefois mangés, l'édifice bouleversé et tout est à recommencer pour l'Épinoche qui ne se décourage pas si la saison est peu avancée. Pendant dix à douze jours, s'écoulant entre le moment de la ponte et celui de l'éclosion des jeunes, on voit fréquemment ce mâle venir, le museau placé vers l'entrée de son nid, agiter ses 200 histoikh: particuuiî^rk dks poissons. riagooiros avoc Forcp, poiu- diHerminer des courants sur les œufs. C'est le moyen de les bien laver et d'empôclier qu'auciuie végé- tation ne puisse se développer à la surface. Le moment de l'éclosion arrive, et les jeunes Épinoches com- mencent à s'agiter, portant, comme tous les Poissons nouveau- nés, leur énorme vésicule ombilicale appendue à leur ventre. Jusqu'au temps où ils auront à pourvoir à leur subsistance, où ils seront devenus assez agiles pour se soustraire à la poursuite des espèces carnassières, le mâle ne les perd pas de vue, il ne leur permet point de s'écarter, il les protège toujours avec l'ardeur qu'on lui a vu déployer dans les autres phases de son existence laborieuse. C'est en général depuis les derniers jours du mois de mai jusqu'à la fin de juillet, que les Kpinoches se livrent à leurs tra- vaux ou s'occupent des soins de la reproduction de leur espèce. Le mois de juin surtout est l'époque où tout ce petit monde des ruisseaux est en pleine activité, mais il y a quelquefois des in- dividus précoces, d'autres retardataires. Que la température soit chaude de boiuie heure ou (jirellc demeure longtemps froide, on pourra remarquer des différences assez sensibles dans l'époque où les Épinoches se préparent à frayer. Cuvier a rencontré au mois d'août des femelles encore remplies d'oeufs ; ce qui n'est pas ordinaire, car toutes les femelles que j'ai exa- minées dans cette saison avai(Mit leurs ovaires vides. Ces Poissons ouf, relativement à leur taille, des œufs d'une grosseur remarquable; j'ai compté, d'ordinaire, de cent à cent vingt œufs mûrs chez les femelles ([ui, allourdies par cette énorme masse, avaient les flancs le plus distendus. Les personnes qui \eulent observer les mœurs si merveil- leuses des Épinoches, ne sont pas obligées de se condamner EPINOCMES. 201 à passer des journées entières au bord d'un ruisseau. Malgré le charme qu'elles trouveraient dans la contemplation d'un ravis- sant spectacle, la fatigue causée par la nécessité de demeurer trop longtemps dans une même situation enlèverait bientôt une partie du plaisir. 11 est un procédé facile pour suivre sans peine, à son aise, les manœuvres si curieuses des habitants de nos ^ ruisseaux. On transporte à domicile un certain nombre de ces Poissons industrieux et on les place dans un bassin ayant au fond une couche de limon, garni d'herbes et de conferves et approvisionné de petits animaux aquatiques. Avec une con- fiance entière, les Épinoches se mettront au travail dans l'étroite prison et sous les regards des curieux. Si des plantes végètent dans le bassin, l'eau restera pure et l'on n'aura pas trop à se préoccuper de son renouvehement ; dans le cas contraire , il sera indispensable d'établir un courant pour que la décompo- sition des matières organiques n'amène pas très-rapidement la corruption de l'eau. A la campagne , un simple baquet en bois dans le jardin permettra de suivre tous les détails de l'industrie des Épinoches, toutes les particularités de leurs instincts. Dans le vestibule, dans l'antichambre, un modeste bassin remplira le même but. Dans le salon du château un élégant Aquarium^ nouvel orne- ment, pourra devenir le théâtre d'exploits que le propriétaire et ses invités se plairont à admirer. Aujourd'hui , les habitudes, les mœurs, les instincts des Épi- noches sont parfaitement connus des naturalistes, mais la con- naissance complète des faits que nous avons exposés, est d'une date encore récente. Des connaissances incomplètes, sur ce sujet, étaient acquises antérieurement, et, chose incroyable, elles ne s'étaient pas répandues. Il y a un intérêt si grand à voir com- 202 HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSONS. ment se sont succédé les observations sur les Epinochcs, que c'est ici une abligation d'en présenter l'historique. Depuis l'antiquité, on avait parlé vaguement de Poissons industrieux comme les Oiseaux, de Poissons construisant des nids pour y déposer leurs œufs et mettre ainsi leur progéniture à l'abri des dangers. Parmi les Poissons de nos eaux douces, les Épinoches étaient parfois citées en exemple de l'industrie des habitants des rivières et des ruisseaux. Cependant, à cet égard, aucun fait bien précis n'était gardé dans la mémoire des hommes de science. Les auteurs qui s'étaient spécialement oc- cupés de l'histoire des Poissons, n'avaient rien recueilli sur ce sujet ; ils avaient compulsé à peu près tous les écrits relatifs à l'Ichthyologie et les observations consignées dans certains livres leur avaient échappé. Dans un volume de l'ouvrage de MM. Cuvier et Valenciennes, il est traité avec beaucoup de soin et avec beaucoup de talent des Épinoches, sous le rapport de leurs caractères zoologiques et sous le rapport de leur répartition géographique, mais il n'est, en aucune manière, question de leurs habitudes. Un livre bien souvent cité à juste titre, V Histoire des Pois- sons de la Grande Bretagne, par William Yarrell, publiée en 183G, contient quelques détails intéressants sur les Épi- noches, mais l'auteur ne sait absolument rien de leur nidiii- cation. C'est peut-être cependant en Angleterre que les construc- tions des Épinoches furent signalées pour la première fois ; c'est du moins dans l'ouvrage d'un membre de la Société royale de Londres, de Richard Bradley, que nous avons lu le récit le plus ancien que nous connaissions concernant la nidification des Épinoches. Une figure d'une espèce appartenant à la divi- ÉPINOCHES. 203 sion des Épinochettes, accompagne le texte de l'auteur *. C'est en 1721, que parut le livre où se trouve consigné un fait, que plusieurs naturalistes croyaient découvrir il n'y a pas vingt ans. Les œuvres du membre de la Société royale d'Angleterre étaient tombées dans l'oubli. Il est curieux de voir comment l'art des Épinoches et des Épi- nochettes fut annoncé il y après d'un siècle et demi. Après avoir appelé l'attention sur les épines dont plusieurs poissons sont pourvus, Bradley poursuit en ces termes : « Mais (( ce n'est pas seulement par ces armes que les Poissons trou- ce vent une protection, soit pour eux-mêmes, soit pour leur « ponte. Ils ont aussi un instinct naturel qui les pousse à con- « struire des nids ou des places de refuge pour eux et leur «ponte. C'est là un fait dont j'ai été instruit dernièrement « d'une manière fort agréable par le chevalier Hah, qui m'a « fait présent d'un nid d'Épinoche dont il avait observé la con- (( struction depuis l'origine jusqu'au moment oi!i il fut amené (( à sa dernière perfection, tel qu'on le voit dans la figure ^. Ce « nid est composé de fibres de racines, de manière à laisser (( un tube creux à l'intérieur, que je suppose formé, plutôt (( pour recevoir la ponte que pour servir de logement au « poisson lui-même ; car les Épinoches ont dans leur nageoire « dorsale une épine aiguë, que je suppose suffisante pour les « défendre contre les poissons de proie ; mais comme elles vi- « vent toujours dans les plus basses eaux, leur ponte serait trop « exposée aux hirondelles et aux autres oiseaux qui se plaisent » A Philosophical Account ofthe Works of Nature, p. Gl.London, in-4° (1721). - L'auteur donne en effet une figure très-reconnaissable d'un nid d'Épinochette. 204 HISTOIKK PA KTIGllLI ÈRK DKS POISSONS. (( dans le voisinai^e des eaux, si elle n'était protég'ée pir quel- « que chose, comme une couverture. Vers la fin de mai ou le <( commencement de juin, ces petits constructeurs se mettent à « l'ouvrag-e, comme j'en ai été informé par l'observateur que (( j'ai cité. Maintenant que nous avons un exemple de l'adresse (( d'une espèce de poisson pour sa conservation uu pour la pro- « tection de ses jeunes contre les ennemis, nous pouvons rai- « sonnablèment conjecturer que d'autres sortes de poissons « ont leur méthode particulière de bltir des nids ou des abris (( pour leur sécurité, ce qui n'est pas autre chose que ce que (( font les oiseaux, quoique par des procédés différents. » La nidification des Épinoches, on le voit, avait été passable- ment étudiée à une époque assez éloignée de la nôtre. L'obser- vateur, M. Hall, n'avait eu garde de manquer de suivre les petits Poissons dans leur travail, et l'historien des œuvres de la nature, Bradloy, n'avait oublié, ni les explications, ni les conjectures que le ftiit inattendu pouvait suggérer. D'autres observateurs d'un temps plus reculé étaient-ils aussi bien instruits des habitudes des Épinoches, c'est ce que nous ignorons. Sur ce sujet, nous n'avons rien trouvé de plus ancien dans les annales de la science que la narration de Bra- dley demeurée ignorée des naturalistes, jusqu'à présent. En France, des remarques à la vérité bien incom])lètes avaient été faites sur l'industrie des Épinoches dès le siècle der- nier. Écoutons comment s'exprime sur le compte du petit Poisson de nos ruisseaux lui ])ers()nnage encyclopédique bien connu, un type d'érudit, ayant peu vu, beaucoup lu et beau- coup entendu, Valmont de Bomare, l'auteur du premier Dic- tionnaire d'Histoire naturelle. « On observe que l'Épinoche est un poisson leste et agile et ÉFMiNOCHES. 2Q5 <( très-fréqueiit dans les petites rivières. Son naturel est si peu <( farouche, qu'il vient jusque sur les pieds de ceux qui se hai- (( gnent ; communément il établit son domicile sous les algues « et autres plantes,' aquatiques, mange des vers de terre, qui « servent même d'amorce pour le prendre. Il paraît que le so- « leil lui fait plaisir. Mais un procédé singulier et qui mérite (( d'être étudié, c'est que ce petit poisson va chercher des brins « d'herbes ou débris de végétaux, les apporte dans sa bouche, (( les dépose sur la vase, les y fixe à coups de tête, veille avec la « plus grande attention à ses travaux. Est-ce un nid? est-ce ({ un magasin de vivres? Si d'autres épinoches approchent de cet <( endroit, bientôt il leur donne la chasse et les poursuit au loin « avec une vivacité étonnante *. » Ce qui vient d'être rapporté était bien suffisant pour guider au moins les nouveaux scrutateurs de la nature dans les re- cherches qu'il convenait de poursuivre pour apprendre à con- naître toutes les particularités des habitudes des Poissons répan- dus en abondance dans la plus grande partie de l'Europe. Malheureusement, on n'est pas toujours parfaitement informé de ce quia été dit ou écrit sur le sujet oii l'attention vient d'être appelée par une circonstance fortuite. C'est ainsi que pendant une suite d'années, cinq ou six observateurs eurent la joie de découvrir que les Épinoches étaient douées de ce mer- veilleux instinct dont les oiseaux offrent les exemples les plus saisissants et les plus admirés. C'est ainsi, que l'on vit tel de ces observateurs, réclamant pour lui-même l'honneur d'une découverte datant de plus d'un siècle. Pendant une période de soixante ans, c'est-à-dire de 1775 > Dictionnaire raisonné universel d'Histoire naturelle, par Valmont de Bomare, t. lil, p. 383 (d775). 206 HISTOIHK PARTICULIÈRK DES POISSONS. à 1834, nous ne voyons pas que personne ait songé à étudier les mœurs de nos Poissons indigènes, mais, à partir de 1834, les investigations se portent de ce côté et se succèdent assez rapi- dement. Cette même année, un auteur allemand publie une petite note pour servir à r histoire de PEpitioche... C'était, pa- raît-il, un amateur fort modeste, car il n'a pas dit son nom. Il raconte simplement que le beau soleil du printemps de l'année 1832, le conduisant souvent hors des murs de Wurz- bourg, il s'arrêtait des heures entières à contempler les chasses sauvages des insectes, sur l'eau tranquille d'un petit étang voisin de la ville. Au mois de mai, quelques Épinoches attirent son attention, les petits Poissons se montrent d'abord assez craintifs et l'ami de la nature a peine à reconnaître le but de leurs manœuvres ; mais bientôt les Épinoches viennent vo- lontiers s'ébattre près du rivage, sans paraître effarouchées par la présence de l'homme avide de surprendre les secrets de leur vie intime. En même temps que la couleur des parties infé- rieures de leur corps se manifestait avec plus d'intensité, ces Poissons changeaient d'allure; ils se paTtageaient ; chaque cou- ple paraissant ensuite fuir la société des autres ; leur familiarité du reste ne laissait plus rien à désirer aux yeux de l'aimable habitant de ^^'urzbourg. Leur contenance, poursuit notre au- teur, avec une verve toute poétique, était bien en opposition avec le jugement furmulé par Cuvier à l'égard du sentiment des Poissons, car ceux-ci semblaient tout transformés par le feu de l'amour. L'observateur continue son récit, en décrivant d'une ma- nière assez incomplète, les procédés employés par l'Épinoche dans la construction de son nid. Il demeure persuadé que l'ha- 1 ImvonOkcn, 1834, p. 227. ÉPINOCHES. 207 bile architecte estime femelle; il n'a vu, ni la ponte, ni la fé- condation des œufs. En enlevant un nid il l'a trouvé rempli d'œufs, il a assisté à l'éclosion des jeunes Évidemment, l'histoire des Épinoches n'était pas encore achevée. L'écrit de l'auteur allemand passe inaperçu comme les écrits précédents ; les zoologistes de l'Angleterre assurent encore au- jourd'hui que les habitudes si curieuses des Epinoches d'eau douce ont été signalées pour la première fois par un amateur anglais, M. Grookenden. Cet amateur a consigné ses observa- tions en 1834, dans une publication périodique destinée à l'in- struction de la jeunesse * ; un de ces recueils oii personne ne s'avise d'aller chercher des renseignements scientifiques qui n'auraient pas paru ailleurs. Mais plusieurs naturalistes anglais, jaloux de montrer que l'intéressante découverte de la nidification des Épinoches, ap- partenait à l'Angleterre, ont pris soin de reproduire la notice de M. Grookenden. Ges naturalistes avaient pourtant mieux à faire pour rehausser la gloire nationale ; ils pouvaient citer la Narration philosophique des œuvres de la nature, publiée en 1721. Par malheur, John Hall et Richard Bradley étaient morts depuis trop longtemps, ils étaient oubliés de leurs compatriotes. ■ Quoiqu'il en soit à cet égard, M. Grookenden s'était amusé à considérer les Épinoches en un certain endroit de la Tamise, oii il y en avait des miniers. Là, tandis que les unes se réjouis- saient près du rivage, à la chaleur du soleil, d'autres s'oc- ' The Youth's Instruclor. * Voy. Edinburgh new philosophical Journal, 1829, p. 398. — Annals of naiural Histonj, yoI. V, 1840, p. 148.— The Naturalht's Lihrairy by Jar- dine, vol. XXXVI, 1843. — The Zoologisl,\o\. II, 1844, p. 79o; — The Zoolofjist, vol. III, 184o, p. 885. — Fishes of the Brilish Islands by Jonathan Couch, vol. I, p. 180 (18G1), etc., etc. ^■ 208 HISTOIRE PA RTICULIÈRK DES POISSONS. cupaiont de faire leur nid, si on peut a])peler cela un nid, re- marque l'auteur , qui décrit en quelques trait? les petites constructions. Plusieurs fois, il a enlevé et jeté les œufs qu'ils contenaient à la multitude des Epinoches, qui, aussitôt, dévo- raient ces œufs avec la dernière voracité. L'observateur paraît croire que la femelle est l'architecte, mais il a vu le mâle oc- cupé à diriger des courants sur les œufs qu'il avait fécondés. D'un autre côté, depuis l'année 1829, la grande espèce ma- rine delà famille des Gastérostéides {Gastreus spinachia) de\iî]i, en Angleterre, l'objet de remarques analogues de la part de MM. David Milne, Duncan, Turnbull, Maclaren, Johnston, R. Q. Gouch ^ Toutes ces notices passaient ; et chaque auteur croyait toujours révéler un fait ignoré avant lui. Mais revenons à nos Epinoches d'eau douce. En 1844, M. Fr. Lecoq, aujourd'hui inspecteur général des École vétérinaires de France, se rappelle avoir remarqué dans sa jeunesse, peut-être même dans son enfance, des détails cu- rieux sur des Epinoches qui vivaient dans un ruisseau d'eau vive, aux environs d'Avesnes (Nord). M. Lecoq pense que les seuls faits indiqués, relativement à la nidification des Poissons, se bornent à ce qui a été dit sur le Phycis par Aristote, et à ce qui a été mentionné à l'égard des Gobies par Diigès, de Mont- pellier; alors, avec l'intention la plus louable, rappelant à lui d'anciens souvenirs, il consigne, dans une notice qui a été lue à la Société d'agriculture de Lyon, les observations qu'il avait faites autrefois sur les Epinoches *. Dans cette notice, l'auteur donne une description des nids ' Voy. Annales des sciences physiques et naturelles, d' agriculture et d'in- dustrie de Lyon, t. VII, p. 202 (1844). — Note sur les mœurs de quelques animaux. ÉPINOCHES. 20!» remplis d'œiifs, comme il en a plusieurs fois rencontré. Il avait vu, à différentes reprises, le Poisson pénétrer dans l'intérieur de ces petits édifices; il ne pouvait conserver le moindre doute sur la nature de ces constructions. Cependant, pour constater le fait plus exactement, il établit un petit parc sur un point du ruis- seau, et plaça dans ce réduit un certain nombre d'Épinoches. (( Au bout de quelque temps, dit M. Lecoq, un ménage se « forma, et un nid fut commencé dans le coin le plus tranquille (( du réservoir. Le mâle et la femelle apportaient et mettaient « en œuvre les matériaux. Je vis à plusieurs reprises la femelle « entrer et séjourner dans le nid, dont les abords furent gardés (c avec la plus scrupuleuse attention par les deux propriétaires, « qui, leurs aiguillies étendues, écartaient violemment tous les <( autres poissons qui tentaient de s'en approcher. » Ces détails ne sont pas exacts. Ce n'est pas la femelle, on le sait, qui con- struit le nid ; les Épinoches ne font pas ménage à la façon qui. vient d'être rapportée, etc. Du reste, la notice de M. Lecoq, malgré l'intérêt qu'elle pré- sentait, passa inaperçue, et, le 18 mai 1846, M. Coste venait lire à l'Académie des sciences une étude sur les mœurs des Épi- noches, comme si rien encore n'avait été écrit sur le sujet. A la vérité, c'était une étude autrement bien faite que toutes celles dont nous avons parlé. M. Costc avait des Épinoches et des Épinochettes dans ses bassins du Collège de France. Il avait suivi leurs manœuvres, sans laisser échapper aucun détail ; il s'était assuré qu'un mâle seul bâtit le nid, que la femelle n'y prend aucune part, que le mâle est polygame, que les Épinoches et les Épinochettes n'établissent pas leur construction de la même manière; toutes choses que les précédents observateurs n'a- vaient pas su voir. Blanchard. 14 '210 HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSONS. Dans le mémoire de M. Goste, écrit avec une sorte d'enthou- siasme, les instincts si curieux, les lueurs d'intelligence si re- marquables des Poissons de nos ruisseaux, étaient exposés avec art. Le mémoire eut un succès; l'Académie des sciences décida que ce mémoire serait imprime dans son Recueil des savants étrangères ^. Quelques naturalistes cependant croyaient se rap- peler que le fait principal avait été 'signalé, que l'on avait parlé déjà de la nidification des Épinoches. Néanmoins, rien en ce moment ne fut précisé. Le silence sur ce point est rompu par M. Lecoq. Après la lec- ture d'un résumé du travail de M. Goste, inséré dans les Comptes rendus de l" Académie des sciences^ il adresse sans retard une réclamation de priorité ^. M. Goste répond qu'il a ajouté à son mémoire la note tout entière de M. Lecoq, et donné ainsi la preuve de la loyauté la plus grande ^. Mais, M. de Siebold en a fait la remarque, le nom de M. Lecoq n'est pas même prononcé dans le mémoire de M. Goste, imprimé en 1844. A l'époque à laquelle l'honneur d'avoir fait le premier une observation curieuse sur les instincts des Poissons, était reven- diqué avec chaleur, des articles de journaux défendaient avec ' Comptes rendus de l'Académie des sciences, année 1846, et le Mé- moirt de M. Coste ; Nidification des Épinoches et des Épinochettes (accom- pagné d'une planche). — Mémoires présentés par divers savants à l'Aca- démie des sciences, t. X, p. o7o (184S). L'espèce d'Épinoche étudiée est l'Épinoclie à queue lisse {Gusterosteus leiurus) et l'espèce d'Épinocliette, l'Épinochette lisse {Gasterosteus lœvis). La figure donne au nid de l'Épi- nochette une couleur verte d'une fraîcheur qui n'est pas ordinaire, cette figure ayant dû être faite d'après des nids bûtis dans les bassins du Collège de France,^ dont le fond était sans doute fort propre. - Comptes rendus de l'Académie des sciences, t. XXIII, p. 1084 (1S46). ^ Comptes rendus de l'Académiedes sciences, t. XXIII, p. 11 17 (1846). * Lie Sûsswusserfische von Milteieuropa, p. 69 (1863). ÉPINOCHES. 2H animation, les uns, pour M. Lecoq, l'avantage de la priorité ; les autres, pour "SI. Coste, l'avantage d'une étude achevée. Personne ne songeait à renvoyer la réclamation de priorité aux auteurs du temps passé, ^ On est toujours fondé à reprocher à un auteur de n'avoir pas connu les recherches antérieures aux siennes, mais, historien exact, nous devons le dire, les premières observations sur les mœurs des Épinoches n'apprenaient qu'un fait, le plus remar- quable à la vérité, la construction de nids par les Poissons de nos ruisseaux; les observations de M. Coste ont fait connaître l'histoire entière de ces Poissons. Après tant de publications sur le môme sujet, après la publi- cité si large donnée par l'Institut de France aux recherches de M. Coste, on aurait volontiers présumé que désormais aucun naturaliste ne viendrait de nouveau décrire les manœuvres des Épinoches, comme s'il les décrivait pour la première fois. On se serait cependant trompé. Ainsi, en 1832, un zoologiste distin- gué de l'Angleterre, M. Albany Hancock, publie des observa- tions sur la nidification des Épinoches *, sans paraître se douter de l'existence du mémoire de M. Coste, et il en reste à penser qi\e,p?'obable)ne?ît,cest le mâle qui construit le nid et garde les œufs. Pendant le cours de la même année, un observateur ir- landais, M. Kinahan, publie également une notice sur le même sujet ^. * Mais tout finit par s'ébruiter. On commence à s'apercevoir, même en Angleterre, que la découverte de la nidification des ' Observations on the nidification of Gnsterosteits aculeatus and Gasteros- teus spitiachia. — Annals and Maijazine of Natural History, vol. X, p. 241 (1852). * The Zoologis f, July, 18o2. 212 HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSONS. Épinoches n'est plus à faire; M. Warington, sachant qu'il vient après d'autres, raconte simplement les scènes charmantes ou terribles dont il a été témoin en contemplant les Épinoches lo- gées dans un de ses bassins *, et, revoyant les mêmes scènes trois ans plus tard, il fait alors une nouvelle narration destinée à compléter la première ^. C'est fini aujourd'hui; on écrira souvent encore l'histoire des Épinoches, on voudra peut-être faire cette histoire mieux que ne l'ont faite les devanciers; en la retraçant, on ne croira plus apporter au monde une révélation. L'espèce observée en France est la plus commune dans notre pays, l'Épinoche à queue lisse [Gastei^osteus leiianis)] l'espèce plus souvent étudiée en Angleterre est l'Épinoche aiguillonnée [Gasterosteus aculeatus) ; les habitudes, les instincts de ces deux Poissons sont les mêmes; s'il y a quelques différences dans les procédés de construction, ces différences sont à peine sensibles. Les Épinoches sont beaucoup plus nombreuses en espèces, en France même, qu'on ne l'a supposé jusqu'à présent. Ces espèces, que nous allons décrire chacune séparément, appartiennent à deux types que nous avons déjà indiqués, les Épinoches et les Épinochettes. Les deux types étant nettement caractérisés, on pourrait sans doute les déclarer deux genres distincts. Cepen- dant, comme on n'y trouverait aucun avantage, pour qu'on ne perde pas de vue les affinités étroites existant entre tous les re- présentants d'un groupe fort naturel, nous croyons préférables dadopter simplement deux divisions : celle des Épinoclies pro- prement dites, et celle des Ej)lnochettes. 1 Annals and Magazine of Natural Hislory, vol. X, p. 273-276 (1852). 2//^ù/.,\ol. XVI, p. 330(18od). EPINOCHES. 213 LES ÉPlNOCHES PROPREMEST DITES Les Épinoches ont la moitié antérieure du dos cuirassée par six plaques osseuses placées en série ; deux petites en arrière de la tête; deux autres grandes, rabattues sur les côtés, sillonnées dans leur milieu, et supportant toutes les deux une épine dorsale ; une cinquième, assez petite, ordinairement sans épine, et enfin une sixième, aussi petite que la précédente, et portant toujours la troisième épine dorsale ^ Chez ces Poissons, les épines du dos sont donc au nombre de trois; les deux premières sont fortes, larges à leur base, grenues et sillonnées à leur surface, dente- lées en scie sur leurs bords, et creusées en arrière d'un sillon dans lequel s'attache une petite membrane en forme de Yoile, qui, d'autre part, est fixée dans le sillon de la plaque dorsale. La troisième épine est relativement fort petite. Dans quelques cas assez rares, une autre épine vient à se développer sur la cin- quième plaque dorsale. Les deux épines ventrales, articulées au bassin, sont très- fortes, élargies à leur insertion, très-denticulées sur leurs bords, et surtout au bord supérieur. Les Épinoches se font encore remarquer par leur armure thoracique. Cette armure est Jormée par des bandes osseuses disposées verticalement de chaque côté. Il y en a d'ordinaire deux petites en avant, puis au moins trois ou quatre fort longues, qui s'articulent en haut avec les deux grandes plaques dorsales, et qui, inférieurement, passent plus ou moins sous la branche ' Cuvier a pensé que les Épinoches n'avaient que cinq plaques dorsa- les, la séparation qui existe entre la deuxième et la troisième lui ayant échappé. 214 HISTOIRli PARTICUI.IÈRE DES POISSONS. montante du bassin. Oiiolquefois ces plaques osseuses sont très- multipliécs, couvrent une grande partie des flancs, ou s'étendent même sur toute la longueur du corps. Chez lesÉpinoches proprement dites, il y a, d'une manière à peu près constante, dix rayons à la nageoire pectorale, douze à la nageoire dorsale, et huit à la nageoire anale. Cette indication générale suffira ; car, si parfois il se développe un treizième rayon rudimentaireàla nageoire dorsale, ou un neuvième rayon toujours très-petit à la nageoire anale; ou si, en quelques cir- constances, il y a avortement de l'un des rayons ordinaires, c'est une particularité individuelle dont il n'y a pas lieu de s'oc- cuper dans la caractérisation des espèces. Pendant longtemps, on a cru que toutes les F.pinnches trou- vées en Europe étaient de la même espèce. C'était une erreur; l'erreur fut rectifiée par Guvier, et cependant la rectification n'a pas été admise par tous les zoologistes : nouvelle erreur. On a imaginé que ces Poissons pouvaient en certains temps se dé- pouiller en partie de leurs plaques osseuses, et Ton a pu croire ainsi à d'incroyables variétés. L'observation montre que rien de semblable ne se produit. 11 y a diverses espèces d'Épinoches bien caractérisées, et ces espèces, ne variant guère que sous le rap- port des couleurs , ont leurs localités, leurs stations particu- lières. LÉPINOCHE AIGUILLONNÉE (gasterosteus aculeatus *) Cuvier, s'étant assuré que plusieurs espèces distinctes avaient été confondues sous une seule appellation, crut devoir abandon- » Linné, SysL naturœ{\2^ édition), t. I,p. 480 (1700). —Artedi, Species, p. 9(i. — Blocii, pi. LUI, fig. :î. — Gasterosteus trarkaru^^ Cuvier cl ÉPINOCHES. 215 ner cette appellation et en proposer une nouvelle pour le Pois- son dont nous allons nous occuper. Deux motifs, qui sont loin d'être sans valeur, poussaient sans doute notre grand natura- Ft.y. 2G. — L'Épinoche aiguillonnée, de grandeur naturelle i. liste vers cette résolution. D'abord, le nom d'Épinoclie aiguil- lonnée 2 s'applique d'une manière aussi heureuse à toutes les espèces du genre; ensuite, pouvait-on être bien sûr de rap- porter ce nom au Poisson que le premier auteur avait eu sous les yeux? Sur le premier point, aucune objection n'est possible, toutes les Epinoches connues sont parfaitement aiguillonnées. Relati- vement au second, si la certitude absolue manque, il semble du moins fort peu douteux que Linné ait surtout connu l'espèce abondante dans le voisinage de la mer, celle dont nous allons esquisser le portrait. 11 y a un si grave inconvénient à ne plus ap- peler un animal comme il est appelé dans une foule d'ouvrages, Valenciennes, Histoire naturelle des Poissons, t. IV, p. 481, pi. XCVIII, fig. 1 (1829). — Yarrell, British Fishes, vol. I, p. 70 (1836). — Gusteros- teus acu/ea;Ms,Heckelund Kner, Sûsswasserflsche derostreichischcn Monar- chie,]). 38 (1838). ^ Dans cette figure comme dans les suivantes, on a teinté seulement les parties osseuses, afin que les caractèi-es apparaissent avec toute la net- teté possible. . * Gasturostens aculeaius. 210 HISTOIRE PARTICULIERE DES POISSONS, que je n'hésiterais pas à conserver le nom donné par Linné, même dans le cas où il me serait démontre une confusion de plusieurs espèces de la part de l'illustre Suédois. Je pense qu'il n'a pas eu lieu de faire cette confusion, alors toute hésitation me paraît superflue. Les différentes Épinoches ont les mêmes formes élégantes ; elles ont toutes des couleurs vives plus ou moins variées et agréablement nuancées ; mais celle qui a été particulièrement signalée par les anciens auteurs, l'emporte sur ses voisines. Sa taille est un peu plus grande et la brillante armure dont elle est revêtue de[iuis la tête jusqu'à l'origine de la queue, lui donne un éclat presque incomparable. Si l'Épinoche aiguillonnée avait la dimension d'une Perche, ce serait aux yeux de tout le monde un des plus beaux Poissons; elle est petite, personne ne la regarde. Notre Épinoche aiguillonnée, dans ses plus magnifiques pro- portions, ne dépasse guère une longueur de 0'",07, mesu- rée de la bouche à l'extrémité de la queue. Les mâles mêmes n'atteignent jamais beaucoup plus de 0"',0S à 0™,06, et leur corps est toujours un peu plus effilé que celui des femelles. Il faut, du reste, attacher peu d'importance à la forme plus ou moins élargie de l'animal, car cet élargissement varie suivant l'âge et suivant le volume des laitances et des ovaires. Ce Poisson brille d'un "s if éclat pendant la vie ; sa tête et toute la région dorsale sont d'une couleur vert de mer avec des mar- brures phis foncées; les plaques qui constituent l'armure par- ticipent de cette nuance dans leur portion supérieure, mais, dans le reste de leur étendue, elles ont le brillant métallique de l'argent. Des stries qui les parcourent produisent de char- mants effets de lumière, et ce joli miroitage est encore rehaussé ÉPINOCHES. 217 par la présence de tout petits points noirs. La partie inférieure du corps est d'un blanc d'argent pur avec le bassin et l'origine des nageoires passant au rouge vif, comme chez les autres Épi- noches à l'époque du frai. La coloration est d'importance secondaire ; c'est sur des ca- ractères plus essentiels qu'il convient de s'arrêter. L'Épinoche aiguillonnée est du reste facile à reconnaître entre toutes les espèces de la France, à la cuirasse qui s'étend sur toute la Ion- * gueur de son corps ; cuirasse formée d'une suite de plaques osseuses, ayant chacune son bord antérieur recouvert par le bord postérieur de la précédente, et offrant en arrière, pour la plupart, une saillie triangulaire plus ou moins prononcée à l'endroit de la ligne latérale. On compte trente ou trente et une de ces plaques, depuis l'épaule jusqu'à l'origine de la queue ; la première très-petite, la seconde ovalaire, la troisième à peu près de la même lon- gueur, unie à la plaque dorsale qui supporte la première épine, les suivantes couvrant entièrement les côtés. Les quatrième, cinquième et sixième sont rétrécies vers leur extrémité infé- rieure, qui se trouve en partie cachée sous la branche montante du bassin. La septième est articulée comme la précédente avec la plaque dorsale qui porte la seconde épine ; les autres, jus- qu'à la dix-huitième ou dix-neuvième, encore très-longues, laissent à nu le bord supérieur du corps, au-dessous de la na- geoire dorsale, et la partie inférieure du ventre, au-dessus du bassin et de la nageoire anale. Les suivantes deviennent de plus en plus petites, et les cinq dernières, qui sont fort étroites, constituent sur la région caudale une carène très-saillante. Il serait sans utilité d'entrer dans plus de détails sur les proportions des différentes pièces dont est formée l'armure de 218 lIISTOiRE PARTICULIÈRE DES POISSONS. notre grande Épinoche ; la figure en donne une idée plus exacte que ne le ferait une description trop minutieuse. Dans la détermination de toutes les espèces du genre, il importe de considérer attentivement les particularités offertes par les épines du dos et du ventre. Chez l'Épinoclie aiguillon- née, les deuv grandes épines dorsales, assez longues et remar- quablement effilées, sont garnies sur leurs bords, de dentelures 'aiguës, nombreuses et presque régulières. La première, plus élargie que la seconde à sa base, affecte seule la forme coni- que, qui est, en général, plus prononcée encore dans les espèces voisines. r^^ > Ke épiue dorsale. 2' épine dorsale. Pointe ventrale du côté droit. Fig. 27. — Les épines de l'Épinoche aiguillonnée. Le prolongement postérieur du bassin est souvent aussi très-caractéristique. Chez l'Épinoche aiguillonnée, cette portion de la cuirasse ventrale se rétrécit bien graduellement jusqu'à l'extrémité, qui est obtuse, et figure de la sorte un cône très- allongé. Les épines ventrales longues et fort aiguës présentent un élargissement considérable à leur point d'insertion avec le bas- sin. Finement crénelées tout le long de leur Ijord inférieur. ÉPINOCHES. 219 elles offrent, sur le bord supérieur, des dentelures à pointe acé- rée, très-rapprochées les unes des autres. Plusieurs naturalistes ne croyant pas devoir attacher d'im- portance au nombre des plaques osseuses des Épinoclies, ont pu croire que la présence ou l'absence de ces pièces dépendait soit de l'âge, soit de la saison. Il était donc essentiel de s'assu- rer si les caractères de l'espèce ne variaient pas, suivant les pé- riodes ou suivant les conditions de la vie de l'animal. L'examen comparatif de beaucoup d'individus d âge différent n'a pu lais- ser subsister le moindre doute à cet égard. Chez de fort jeunes individus, n'ayant pas la moitié de la taille des adultes, nous avons trouvé la série des plaques constituant l'armure, tout à fait complète. Seulement ces plaques, un peu plus courtes sur la région abdominale, avaient leur bord postérieur un peu plus sinueux. D'un autre côté, les épines du dos et du ventre de ces petits individus étaient déjà semblables à celles des plus grands. Il est certain ainsi que tous les caractères de l'espèce apparais- sent longtemps avant que la croissance de l'animal soit achevée. L'Épinoche aiguillonnée habite les ruisseaux, les étangs, les mares peu éloignées de la mer. En France, on n'a rencon- tré jusqu'à présent ce Poisson, que près des côtes de la Norman- die et delà Picardie. Les plus beaux individus que j'ai obtenus ont été pris par M. de L'Hôpital, professeur au Lycée de Gaen, à peu de distance de cette ville, dans les ruisseaux de Bonne- ville en face du Maresquet. C'est également de cette partie de la France que M. Eudes Deslongchamps, actuellement doyen de la Faculté des sciences de Caen, en adressa, il y a au moins trente-cinq ans, à M. Cuvier, de nombreux individus qui figu- rent encore aujourd'hui dans les collections du Muséum d'his- 220 HISTOIRE PARTICULIÉUE DES POISSONS. toirc naturelle de Paris. M. Bâillon, d'Abbeville, avait recueilli aussi cette espèce, près du Tréport, dans un lac saumàtre, nommé le Hable d'Ault, situé à l'embouchure de la Somme. De mon côté, je l'ai prise à quelques kilomètres du Havre, aux environs de Harfleur, dans la rivière de Gournay et dans les ruisseaux qui tombent dans la Lézarde. L'Épinoche aiguillonnée est commune dans le nord de l'Alle- magne, elle abonde dans les étangs des environs de Berlin et près des côtes de la Prusse orientale. Suivant toute apparence, elle n'existe pas sur la plus grande étendue de l'Allemagne. D'après le témoignage de MM. Heckel et Knor, il n'y a pas d'Épinoches dans la région que traverse le Danube ; mais notre espèce entièrement cuirassée se rencontre dans le voisinage de la mer Noire. Elle se trouve également en Angleterre, dans la Scandinavie et môme au Groenland. L'ÉPINOCHE NEUSTRIENNE (gasterosteus neustrianus) Tous les individus que nous avons obtenus de cette espèce étaient petits comparativement à la plupart de ceux de l'Épino- Fi(j. 28. — L'Épinoche neustrienne. che aiguillonnée. Les formes générales et la coloration sont du ÉPINOCHES. 221 reste à peu près semblables chez les deux espèces, et pour les distinguer il est indispensable d'examiner quelques caractères, du reste très-précis. Chez l'Épinoche neustrienne, l'armure latérale ne s'étend pas absolument sur toute la longueur du corps ; elle s'arrête à peu près au niveau du quatrième ou cinquième rayon de la nageoire dorsale, pour reparaître, sous forme de carène, vers la hauteur du neuvième rayon, laissant ainsi un espace entièrement nu. On compte, d'une part, dix-sept plaques osseuses, et onze ou douze d'autre part, dont les premières seules sont dépourvues de carène. Il y a donc dans l'armure latérale une différence bien nette avec ce que l'on observe chez l'Épinoche aiguillonnée. Si cette différence était unique, on pourrait croire peut-être à un arrêt de développement de quelques-unes des plaques osseuses ; mais l'Épinoche neustrienne présente d'autres particularités très-ca- ractéristiques. Les épines dorsales sont fort larges à leur base, par conséquent 1" épine dorsale. 2= epine dorsale. Pointe ventrale du côté droit. Fiy. 29. — Les épines de l'Épinoche neustrienne. très-coniques, et sur leurs bords, 'elles ne sont garnies que de 222 HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSONS. très-faibles dentelures obtuses. Le prolongement postérieur du bassin, très-étroit dès son origine, paraît ainsi, extrêmement grêle et tout effilé, comparativement à celui de l'Épinoche ai- guillonnée. En outre, sa surface a des sillons plus écartés et plus profonds. Les épines ventrales, également très-longues et fort aiguës, sont moins élargies à leur insertion que dans la pre- mière espèce; leur bord supérieur a des dentelures moins nom- breuses, plus grosses et plus écartées, et leur bord inférieur est loin d'être aussi régulièrement crénelé. Un tel ensemble de caractères ne saurait laisser prise à aucune confusion, et encore serait-il facile d'y ajouter plusieurs autres détails. Par exemple, dans l'Épinoche neustrienne, l'opercule a moins de longueur que chez l'Épinoche aiguillonnée, et cette pièce moins rétrécie vers le bas, a sa surface plus fortement striée. J'ai rencontré l'Épinoche neustrienne dans les ruisseaux de Harfleur et de Gournay dans le département de la Seine-Infé- rieure, à une assez faible distance de la mer. C'est toujours dans le voisinage des côtes que se trouvent les espèces dont la cui- rasse prend un grand développement. L'ÉPINOCHE DEMI-CLIRASSÉE (gasterosteus semiloricatus ♦) L'Épinoche demi-cuirassée est plus allongée que les espèces précédentes. Son opercule est long et très-droit, en un mot, d'une forme particulière. Son armure latérale ne dépasse pas le niveau du troisième ou du quatrième rayon de la nageoire dor- sale, et se compose seulement de treize plaque sosseuses, toutes * Cuvier et Valencicnnes, Histoire naturelle des Poissons, t. IV, p. 194. ÉPliNOCHES. 223 allongées, à l'exception des premières ; une assez grande partie du corps reste nu, et l'extrémité présente une carène formée de six ou sept écailles très-petites. \ >^ ■^^ Fig. 30. — L'Épinoche demi-cuirassée de grandeur naturelle. Les deux premières épines dorsales sont très-longues, très- aiguës, médiocrement larges à leur base et garnies sur leurs bords de dentelures acérées, très-fortes et assez espacées. Le prolongement postérieur du bassin est beaucoup plus étroit que chez l'Épinoche aiguillonnée, mais il est loin d'être effilé comme dans l'Épinoche neustrienne. Les pointes ventrales atteignent au moins l'extrémité de cp prolongement, ce qui n'a pas lieu chez les espèces précédentes. Ces pointes ou épines se font encore remarquer par les dentelures de leur bord supérieur, qui sont très-prononcées et assez écartées les unes des autres. On observe encore que toutes les parties osseuses de l'Épi- noche demi-cuirassée portent un semis très-serré de points noirs, mais c'est là un détail sur lequel on ne saurait insister. Cette espèce a été prise aux environs du Havre. 224 HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSONS. L' É P I N C H E D E M I - A R M É E. (gasterosteus semiaumatus *) Cette espèce a une forme au moins aussi massive que l'Épi- noclie aiguillonnée et une taille souvent presque égale. Son oper- cule est plus court et d'une forme qui s'éloigne peu de celle de l'opercule del'Épinoclie ncustrienne. Son armure latérale, com- posée de treize ou quatorze plaques osseuses, ne s'étend pas au delà du niveau du troisième ou du quatrième rayonde la nageoire Fig. 31. — L'Épinoclie deiiii-armee de grandeur iialureile. dorsale, à peu près comme sur l'espèce précédente, mais la carène postérieure est beaucoup plus grande que chez celle-ci, et elle est précédée de trois écailles ou petites plaques non caré- nées. Les deux premières épines dorsales sont très-caractéristi- ques ; d'une longueur médiocre, relativement au volume du corps, elles sont larges à leur base et pourvues sur les bords de dentelures fortes et irrégulières. Le prolongement postérieur du bassin est d'une forme très-semblable à celui de l'Épinoche aiguillonnée. Les pointes ventrales, très-élargies à leur origine. ' Cuvier et Valenciennes, Histoire naturelle des Poissotis, t. IV, p. 493 (1829). ÉPINOCHES. 22o ont leur bord supérieur pourvu de dentelures fort aiguës. L'Épinoche demi-armée réunit un ensemble de caractères qui ne permet de la confondre avec aucune de ses congénères. Elle se trouve aux environs du Havre ; elle habite égale- ment le voisinage des côtes du département de la Somme, oi^i M. Bâillon en a pris dans la petite rivière de Braie, à peu de distance d'Abbeville, des individus qu'il envo^'a à Cmier, et qui sont aujourd'hui conservés dans les collections du Muséum d'histoire naturelle de Paris. L'ÉPINOCHE A QUEUE LISSE (gasterosteus t.eiurus *) L'Épinoche à queue lisse est la seule espèce du genre^observée jusqu'à présent aux environs de Paris. On la prend dans la Seine, et elle est assez commune dans les ruisseaux et dans les mares Fig. 32. — L'Épinoche à queue lisse, de grandeur naturelle. qui existent encore dans les alentours de la capitale, oii ruis- seaux et mares sont devenus fort rares. Cette Épinoche est facile à distinguer de celles qui viennent d'être décrites. En l'examinant, on s'étonne que les zoologistes ' Cuvior et Valencicnnes, Histoire naturelle des Poissons, t. IV, p. 4f^l- 487 (IS29). Blanchabd. 15 226 HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSONS, aient pu la confondre habituellement avec l'Epinoche aiguillon- née. Il en a pourtant été ainsi delà part de presque tous les auteurs. Guvier, le premier, a indiqué ses caractères, et après Guvier encore, les uns n'ont pas su voir, les autres ne l'ont pas voulu, et la confusion a persisté dans la plu})art des ouvrages. L'Épinoclicà queue lisse, dont l'armure est fort réduite coni- parati\emcnt à celle des espèces précédentes et surtout à celle de l'Epinoche aiguillonnée, n'a pas tout à fait le môme éclat, et d'or- dinaire, elle a des proportions plus modestes, sa taille ne dépas- sant guère 0™, 04 à 0™,0.'3. Ses plaques latérales, limitées à la région thoracique, sont seulement au nombre de six, et comme l'avortement de la- dernière est assez fréquent, chez beaucoup d'individus, il n'existe que cinq de ces plaques ; une première, toujours petite, située en arrière de l'épaule et complètement c\é- tachée ; une seconde, ovalaire, unie comme la suivante à la pla- que dorsale qui porte la première épine ; puis, trois autres, lon- gues, ayant leur portion inférieure cachée par la branche montante du bassin ; enfin, après celles-ci, une dernière souvent aussi développée que les précédentes, mais pouvant être rudi- mentaire ou même manquer en totalité. S'il s'agissait simplement de fournir le moyen de ne jamais confondre l'Epinoche à queue lisse avec les espèces dont Tar- mure couvre le corps en entier ou au moins en grande partie, il ne serait pas d'une utilité absolue d'examiner minutieusement d'autres détails caractéristiques, mais il en est autrement. Plu- sieurs Épinoches ont une armure presque semblable à celle dont il est question en ce moment, et néanmoins, comme elles offrent des particularités constantes, elles doivent en être distin- guées. Les deux premières épines dorsales et l'épine ventrale servi- É PIN oc m: s. 227 ront souvent de la manière la plus heureuse pour cette distinc- tion. Ces épines présentent en effet sur cliaque espèce des caractères propres dont la persistance et par suite la valeur ca- ractéristique ont été appréciées par la comparaison de centaines d'individus de tous les âges. Les épines dorsales de l'Épinoché àqueue lisse, médiocrement larges à leur base, sont régulièrement amincies jusqu'au bout, \re F.pillC dorsale. ie Kpine dorsale. Fig. .ili. — Kpines de rÉpiiioche à queue lisse. qui forme une pointe acérée. Elles sont pourvues des deux côtés de dentelures aiguës, assez fortes, au nombre de sept ou huit, mais vers Textréraité, leurs bords latéraux deviennent lisses. Les pointes ou épines ventrales, assez longues, sont finement et régulièrement crénelées sur leur bord externe, tandis que sur leur bord interne, elles ont qiiçlques dentelures irrégulières bien prononcées. Il est encore une infinité d'autres détails concernant la tête, ro})crcule, le bassin, qui pourraient être signalés ; seulement, il s'agirait de préciser des nuances dans les formes; on par- viendrait difficilement à le faire, ù l'avantage du lecteur. C'est un motif pour y renoncer. L'Épinoché à queue lisse, d'une couleur verdAtre avec des 2-2S HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSONS. teintes très-sombres, figurant des bandes transversales, déter- minées d'une façon très-vague, et d'ailleurs assez variables, est pointillée de noir, à l'exception des parties inférieures de son corps, qui ont le brillant de l'argent. Ce n'est pas seulement dans la Seine et dans les ruisseaux des environs de Paris que se rencontre cette espèce ; elle est com- mune également dans les régions du nord, de l'est et du centre de la France. Elle est fort abondante dans le département de la Seine-Infé- rieure; j'en ai pris en grand nombre à Montivilliers et dans les ruisseaux de Gournay. M. Bouchard a recueilli et m'a envoyé des masses considéra- bles de l'Épinoche qui vit dans l'Epte et dans tous les ruisseaux des environs de Gisors. Tous les individus provenant de cette localité avaient une nuance plus jaune que ceux qui avaiiMit été péchés aux environs de Paris. Cette circonstance me portait déjà à les examiner avec la plus sérieuse attention ; et, comme, chez^ quelques-uns d'entre eux, les dentelures latérales des épines dorsales m'avaient paru un peu plus nombreuses, et les der- nières plus fortes, je supposai d'abord avoir sous les yeux une espèce particulière; mais une observation minutieuse m'a con- duit à ne voir dans ces légères différences que des variations in- dividuelles. La coloration, en effet, est peu de chose; on sait qu'elle devient plus vive à l'époque du frai; et, quant aux den- telures des épines, des comparaisons multipliées suffirent à me convaincre que leur développement était, dans certains cas, un peu plus considérable qu'à l'ordinaire. L'Epinoche à queue lisse est extrêmement abondante dans les ruisseaux des départements du Nord. M. le professeur Lacaze- Dutliiers en a recueilli à mon intention des centaines d'indivi- ÉPhNUCHES. ^"2!) dus aux alentours de Lille. Leur coloration très-vive, leur ponc- tuation très-prononcée jusque vers la région ventrale du corps, devaient engager à bien constater si l'on observait des particu- larités dans les formes. Après l'examen le plus scrupuleux, il devait rester la certitude que ces Épinoclies du département du Nord appartenaient à l'espèce à queue lisse, que leur aspect un peu particulier était dû simplement à des détails de coloration sans importance. LEpinoche à queue lisse se trouve seule dans les ruisseaux des Ardennes, oiî j'en ai péché de prodigieuses quantités, à quelques lieues de Mézières, en compagnie du docteur Baudelot. Des individus, pris aux environs de Metz, étaient remarqua- bles par leurs marbrures noires très-prononcées, sans offrir^ du reste, aucune différence avec ceux dont la coloration est plus claire. M. Géhin, l'habile entomologiste, bien connu par diverses publications intéressantes, en a recueilli au commencement de novembre, à Charmes, dans les Vosges, où ce Poisson est connu sous le nom de Pingué. Tous ces individus étaient fort petits ; c'étaient des jeunes de l'année, qui présentaient également tous les caractères de l'Épinoche à queue lisse. Le même naturaliste en a récolté encore dans un affluent de la Nied, près Bouzonville. Ceux-ci étaient en général couverts de points noirs très-serrés et assez gros pour ressembler à de petites taches. C'est la seule particularité qu'ils aient offerte. M. Godron, le doyen de la Faculté des sciences de Nancy, m'a fait parvenir, en grand nombre, des Épinoclies à queue lisse, pêchées dans la ^Meurthe ou dans les ruisseaux qui se jettent dans cette ri\ière. Elles ne présentaient aucune différence avec celles des environs de Paris. A la vérité, des individus de petite •230 IIISTOIHK l'AUTICULlÈHi: DES POISSONS. taille, avaient les dentelures des épines dorsales très-faibles. A défaut d'autres caractères , il n'était pas possible d'attacher d'importance à cette particularité. Des individus recueillis aux environs de Strasbourg par le savant M. Lereboullct, avaient en général les dentelures de leurs épines dorsales plus prononcées et plus aiguës que chez les indixidus des environs de Paris. Mais on a déjà vu qu'il pouvait y avoir à cet égard de légères variations. J'ai comparé à nos Épinochcs de la Seine, et à celles du nord et de l'est delà France, des individus de l'Auvergne pris dans la Scoulc à Ponjibaud. Ces derniers ne m'ont rien offert qui mérite d'être mentionné. L'Épinoche à queue lisse est donc répandue dans une très- grande partie de la France, comme le prouvent les faits qui viennent d'être rapportés. Nous savons que cette espèce existe aussi de l'autre côté du Rhin, spécialement dans la région arro- sée par le Neckar et qu'elle n'est pas rare en Angleterre ; mais jusqu'à présent, il y a lieu de croire qu'elle manque dans nos départements méridionaux. L'Epinoche à queue lisse peut offrir quelques variétés dans les nuances, ce qui dépend sans doute, à la fois, de Tàge, de la saison, de la nature des eaux. Elle peut pré- senter quelques différences dans les dentelures des épines, sans que le caractère général de ces épines elles-mêmes soit néan^ moins vraiment altéré. C'est à cela que se réduisent à peu près, les variations de l'Épinoche la plus répandue en France. ÉPINOCHES. 231 L'ÉPINOCHE DE BAILLON (GASTEROSTEUS BAlLLONl) Voici une espèce qui, étant très-voisine de l'Épinoche à queue lisse, nous semble, cependant, en être très-distincte. Nous l'a- vons étudiée sur des individus recueillis aux en\irûns d'Abbe- ville par M. Bâillon, et qui depuis longtemps sont classés dans la collection du Muséum d'histoire naturelle de Paris. 11 n'en est fait aucune mention dans l'omrage de MM. Cuvier et Valen- ciennes. Ces Poissons ont une taille que nous n'avons jamais vue atteinte par l'Épinoche à queue lisse ; leur taille est celle de l'Épinoche aiguillonnée, 0"',06 à 0"',07. Très-colorés sur le dos et même sur les régions latérales, avec de nombreux points noirs assez régulièrement distribués, ils ont les parties infé- rieures du corps tout à fait argentées. L'Épinoche de Bâillon est pour\ue d'une armure très-sem- blable à celle de l'espèce précédente, mais les épines du dos et du ventre diffèrent d'une manière bien notable. Les premières, aussi petites que dans l'Épinoche à queue lisse, malgré la taille beaucoup plus grande des individus, sont bien graduellement amincies de la base au sommet, et au lieu d'être pourvues de dentelures latérales aiguës et pUis ou moins irréguliôres, elles sont, au contraire, finement denticulées sur leurs bords. La pointe ventrale est également caractéristique; plus longue, plus épaisse proportionnellement que nous ne l'avons jamais vue chez aucun individu de l'Épinoche à queue lisse, elle se fait remarquer par les dents fortes, coniques et très-régulières qui garnissent son bord interne. Diverses particularités dans les formes de l'opercule, du bas- 232 inSTOIUK PAlîTIClJI.lÈRl'] DES POISSONS. sin, etc. pourraient encore être indiquées, mais il serait difficile de les faire ressortir d'une manière assez précise dans la dél- ire épine ilorsile. 2e épine dorsale. Poinle venirale. Fig. 3i. — Épines de rÉpliioche de Bâillon. criptionpour que ces détails contribuent sûrement à mieux faire reconnaître l'espèce. Nous ignorons la nature des eaux dans les(pielles a été prise l'Épinoche de Bâillon. Il y aurait pourtant intérêt à être ren- seigné sur ce point, ce qui nous engage à appeler de ce côté l'attention des observateurs qui habitent le département de la Somme. Il y a certaine probabilité que cette grande Épinoche habite les eaux saumâtres. Ceci expliquerait comment elle peut ne se trouver que dans des localités restreintes. L'EPINOCHI-: ARGENTEE (OASTtnOSTEUS ARGEN'ÏATISSIML'S) L'Épinoche argentée est commune sur quelques points du midi de la France. C'est dans les ruisseaux herbus qui parcou- rent la campagne d'Avignon que je l'ai \ue en grande abon- dance. ÉPliNOCHES. 23:< Ayant les mêmes proportions que l'espèce de nos départe- ments du Centre et du Nord, elle offre néanmoins au premier coup d'oeil un aspect particulier. La couleur d'argent, dont son Fig. 30. — L'Épinoche argentée de grandeur naturelle. revêtues généralement ces-Épinoches sur les parties inférieures de leur corps s'étend ici davantage sur les côtés. Ensuite, le ton verdàtre du dos est plus nuancé de gris, et des points noirâtres, disposés par groupes, descendent plus ou moins sur les flancs, se dessinant, sous l'apparence de bandes ou détaches, avec une admirable netteté sur le fond blanc dont l'éclat est celui du mé- tal poli. Sans attacher trop d'importance à ce système de coloration, on doit en tenir compte, car il a été observé presque sans vr,- riation sur des centaines d'individus péchés à diverses époques. Du reste, l'examen de caractères plus certains doit nous arrêter. L'armure thoracique constituée par cinq pièces comme chez les espèces précédentes n'offre rien déplus remarquable à men- tionner; jamais aucune apparence de la sixième plac^ue sign;:- iée comme variable ou susceptible d'avortement chez l'Épinoche à queue lisse, ne s'est montre sur nos Épinoches argentées. Ce sont les épines dorsales et ventrales qui méritent surtout notre attention. Les premièreb demeurent toujours petites, si on les compare à celles des autres espèces. Aussi larges à leur base par 234 histoiuf: particulière des poissons. suite de leur brièveté, elles deviennent plus coniques ; très- aiguës vers le bout, elles ont aussi des dentelures acérées et pas- sablement régulières sur leurs bords latéraux. Les pointes ven- 4ëè M l"ï épine 2» épine Pointe ventrale du dorsale. dorsale. côté droit. Fig. 3(i. — Épines de l'Epinoche argentée. traies ne sont pas moins caractéristiques. Elles sont également plus courtes et plus larges que chez les espèces précédentes, avec leurs dentelures plus nombreuses et plus pointues, principale- ment celles du bord externe. On remarquera en outre que le bassin comparé à celui des autres Epinoches se prolonge moins en arrière et qu'il a un peu plus de largeur près de Tinsertion des épines. LÉPINOCHE ÉLÉGANTE (gasterosteus elegaxs) Cette Épinoclie, comme la précédente, paraît plus oblongue que celles du nord de la France. Par la comparaison, cette diffé- rence sur laquelle on ne saurait beaucoup insister, devient sen- ÉPINOCllES. 235 sible. Cette forme contribue encore à donner au Poisson de plus heureuses proportions. Si les variétés dans les couleurs, dans les nuances, ne se pré- sentaient assez fréquemment, parmi les Poissons du genre qui nous occupe, on regarderait volontiers la coloration des indi\i- dus que nous avons sous les yeux comme suffisante pour faire distinguer l'Épinoche élégante des espèces voisines. Ces indi- vidus sont presque entièrement d'un blanc d'argent pur. Seule, la région dorsale est d'un gris verdâtre clair, rehaussé par un semis de points noirs qui ne descendent pas sur les parties laté- rales; mais il faut répéter que cette coloration au moins jusqu'à un certain point, peut dépendre de circonstances particulières, du reste parfaitement indéterminées. L'armure thoracique est à peu près semblable à celle de l'É- pinoche argentée. Au contraire, les épines dorsales ont une autre forme ; plus grêles, plus longues, elles n'ont sur leurs O 'vx^^"^ Ir» épine dui'sale. •1' épine Uoi'sale. Pointe ventrale du côté ilroit. Fiy. 3". — Épines de l'Ëplnoche élégante. bords que des dentelures très-faibles. Les pointes ventrales sont aussi remarquablement minces, comparativement à celles de 23fi HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSONS. rEi)inoche argentée ou de l'Épinoche à queue lisse. Elles n'of- frent à leur origine qu'un élargissement très-court et leur bord supérieur est garni de dentelures fort espacées et très-petites. L'Epinoche élégante se trouve dans les provinces du sud- ouest de la France. J'en dois la connaissance à M. Lacaze-Duthiers, qui, non content de rechercher lui-même les Poissons qui pouvaient être utiles pour mon travail, a engagé plusieurs de ses parents à me prêter leur concours. C'est M. Joseph Lacaze, le frère du savant zoologiste, qui a pris l'Épinoche élégante entre Cadillac et Lan- gon, dans le département de la Gironde. Deux Epinoches recueillies aux environs de Toulouse par M. le professeur Joly, appartiennent sans aucun doute à cette espèce, mais leur état de conservation se trouvant défectueux, il est difficile de savoir si leur coloration était semblable à des animaux qui ont été les sujets de notre description. Oh recon- naît pourtant que les points sont plus disséminés sur les parties latérales du corps. LES ÉPINÛCHETTES Les Epinochettes ont les formes générales des Epinoches pro- prement dites ; mais elles sont encore plus petites et surtout plus eflilées. Elles portent tout le long de leur dos, jusqu'à l'origine de la nageoire dorsale, une série de très-petites plaques usseu- ses, qui, h l'exception de la première, donnent insertion aux épines dorsales ; aucune de ces plaques ne dépasse la dimension des autres, aucune ne se rabat sur les côtés. Les épines sont au nombre de huit, de neuf, de dix ou de onze, toutes égales, sans dentelures sur leurs burds, et numies en arrière, comme chez les vraies Epinoches, d'une petite membrane. ÉPINOCHES. -rôl Les épines ventrales sont aussi beaucoup moins fortes que chez les vraies Épinoches ; elles sont très-peu élargies à leur ori- gine, et leurs bords n'offrent pas de dentelures. Les Epinochettes manquent entièrement d'armure thoraci- que ; leur peau est nue sur les côtés du corps. Leurs nageoires sont un peu plus variables que chez les Epi- noches proprement dites. On compte dix ou onze rayons à la nagetdre pectorale, dix ou onze à la nageoire dorsale, neuf ou dix à la nageoire anale. Les Epinochettes sont quelquefois aussi communes que les Épinoches dans nos départements du Nord, de l'Estet du Centre ; mais jusqu'ici nous n'avons pu en rencontrer dans nos dépar- tements méridionaux, et personne n'a réussi à nous en procu- rer de cette région de la France. Tous les auteurs qui ont écrit sur les Poissons d'Europe, à une exception près, n'ont reconnu qu'une seule espèce d'Épino- chettes. L'exception est fournie par Cuvier, Ce naturaliste, avec son tact habituel, a distingué deux espèces parmi les Epino- chettes de notre pays : il a indiqué le caractère infaillible pour ne jamais les confondre, et néanmoins il n'a pas été compris. Aujourd'hui, nous connaissons en France, où il y en a sans doute d'autres encore, cinq espèces d'Épinochettes, parfaite- ment caractérisées; il suffira d'un peu d'attention pour que la confusion devienne désormais impossible. 238 HISTOIHK PARTECILIÈRR DES POISSONS. I/ÉPINOCHETTE PIQUANTE (gAsTERO>TEL'S I'UNGITICS ') Lo nom d'l']pinocliette piquante convient très-indiffércniment à toutes les espèces de cette division ; toutes, en effet, sont aussi ^^x>>-^^^-^;; Vig. 38. — L'Epinochette piquante de grandeur naturelle. parfaitement armées les unes que les autres ; mais Linné et la plupart des auteurs jusqu'ici, n'ayant distingué qu'une seule espèce d'Épinochettes, n'ont pas eu à s'occuper de suNoirsi la qualification spéciale pouvait devenir générale. Au reste, dans la circonstance actuelle comme dans beaucoup d'autres, il con- vient de prendre le nom, comme une appellation, sans trop s'inquiéter, ou de son origine ou de sa signification primi- tive. L'Epinochette à laquelle nous attribuons le nom imposé par Linné, est-elle vraiment l'espèce signalée en quelques traits par ce naturaliste? Il est difficile d'en avoir la certitude absolue ; la plus grande probabilité est tout ce que nous avons à offrir. Cette probabilité se fonde sur le nombre des épines dorsales indiqué par l'auteur Scandinave et sur la présence ordinaire dans le Nord, de l'espèce pour laqtielie nous réservons le nom de Ciasterostcm pungitius. ' Linné, Si/slona nalarw, 12'-' édil., l. I, p. 491. ÉPINOCHES. 23'J L'Épinochette piquante est l'une des plus grandes espèces do cette division composée des plus petits Poissons connus. Cer- tains individus atteignent 0",06 à 0"',01. La couleur générale est d'un vert assez sombre, plus ou moins lavée de noirâtre et parsemée sur tout le corps de points noirs, qui se convertissent en petites taches sur les parties inférieures. Ces détails décoloration n'ont certainement qu'une importance Fort socondaire ; cependant ils ont une persistance assez géné- rale pour qu'on ne les néglige pas absolument. Tls donnent à l'espèce une physionomie souvent suffisante pour la faire distin- guer de ses congénères avant l'examen des particularités plus caractéristiques. Pendant la plus grande portion de l'année, la région ventrale est d'un blanc jaunâtre plus ou moins ar- genté; mais à l'époque de la nidification et du frai, comme cela est ordinaire chez toutes les espèces d'Épinoches, les joues, les lèvres, les opercules, l'origine des nageoires et le bassin se co- lorent de vives teintes rouges. L'Epinochette piquante peut être distinguée de la plupart des espèces que nous connaissons actuellement, par un caractère des plus faciles à constater. L'extrémité postérieure de son corps, sa partie rétrécie, offre une carène formée d'une file de petites écailles, elles-mêmes carénées. Chez cette espèce, l'opercule a un peu plus do largeur que chez les autres Épinochettes, la nageoire pectorale a dix rayons, les nageoires dorsale et anale on ont également dix. Les épines dorsales sont presque toujours aussi au nombre de dix, comme je m'en suis assuré, en examinant une très-grande quantité d'individus, recueillis aux environs de Lille par M. Lacaze-Dii- thiers. Cependant quelques individus portaient onze épines, et dans un cas, jo n'en ai compté que neuf. Alors, il est vrai, on no HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSONS. remarquait qu'il y avait eu avortemeut d'une épine entre la seconde et la troisième. La forme du bassin est encore trôs-caractéristique. La portion \entrale est large et se rétrécit faiblement jusqu'à l'extrémité Fig. 39. — Sternurji de l'Épinochette piquante vu en dessous. (jui est en pointe obtuse. La branche montante est grêle et tron- quée obliquement au sommet. L'Épinochette piquante est fort commune dans nos départe- ments du Nord, mais je ne l'ai jamais vue aux environs de Paris. L'ÉPINOCHETTE BOURGUIGNONNE (GASTER03TEUS BORGUNDIAXUS) L'Épinochette bourguignonne offre, comme l'espèce précé- dente, une carène latérale s'étendant de l'extrémité des na- geoires dorsale et anale à l'origine de la queue ; et cette carène est formée également de cinq petites plaques ou écailles très- étroites. Malgré ce caractère commun aux deux espèces, après l'examen attentif de toutes les parties, il devient impossible de les confondre. ÉPINOCHES. 241 L'Épinochette bourguignonne est d'une taille notablement inférieure ; nous avons constaté le fait, en comparant un nom- bre fort considérable d'individus, les plus grands n'atteignant pas en totalité la longueur de 0'",045. La forme générale du corps est différente aussi, elle est moins allongée, plus ovoïde. La tête est plus mince, plus effilée et plus projetée en avant. La forme de l'opercule est à peu près la même. Les épines dor- sales sont également au nombre de dix, seulement un peu plus faibles; mais, comme chez l'Épinochette piquante, on observe parfois des individus oià l'une de ces épines est avortée ; d'au- tres chez lesquels il s'en est développé une onzième ; il ne faut prendre ce caractère en sérieuse considération qu'après l'avoir vérifié sur beaucoup d'individus. La nageoire pectorale a dix rayons, et la dorsale, comme l'anale, en a neuf au lieu de dix, que l'on trouve presque constamment chez l'espèce précédente. Cependant, ainsi qu'on le voit fréquemment chez les Poissons en général, le nombre des rayons des nageoires peut varier, par suite d'arrêt ou d'excès de développement, et chez une de nos Épinochettes bourguignonnes, un dixième rayon, très-petit à la vérité, existe à la dorsale. Le caractère le plus net et par conséquent le plus sûr pour ne jamais confondre l'Épinochette bourguignonne avec l'Épino- chette piquante, est fourni par le bassin. Dans la première, la branche montante est beaucoup plus large, tandis que les lames qui constituent l'armure ventrale forment une plaque longue, très-étroite, effilée graduellement vers le bout, sans difl'érence sensible entre les individus des deux sexes. La seule inspection de cette partie permet de ne jamais hésiter à reconnaître l'es- pèce. En outre, les pointes ventrales un peu denticulées sur leurs Blanchard. lU 242 HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSONS, bords, dans l'Epinochotte piquante, sont lisses chez l'Épino- chotte bourguignonne. Fig. iO. — Sternum de l'Epinoclielte bourguignonne vu en dessous. La coloration des deux espèces n'est pas identique. L'Épino- chette bourguignonne a d'ordinaire des tons verdâtres plus vifs ; elle est presque partout pointillée de noir, excepté sur la région ventrale, présentant aussi des bandes transversales noires, assez irrégulières et plus ou moins marquées. Cette espèce nous est venue surtout du département de la Côte-d'Or. M. Brullé en a recueilli un certain nombre d'indivi- dus aux environs de Dijon. L'ÉPINOr.IIETTE LISSE (GASTEROSÏEUS L.ÏVIS ') L'Épinochette lisse a presque exactement les mêmes formes que l'Épinochette piquante, mais un examen facile doit empê- cher toute confusion. L'extrémité postérieure du corps est lisse ; elle n'a point de carène latérale, aucune trace d'écaillés et plutôt im léger sillon. ' Règne animal, T édit., t. II (1829). ÉPINOCHES. 243 Ciivier avait eu l'occasion d'étudier particulièrement cette espèce; il avait constaté que cette Épinochette était la seule qu'on rencontrât dans les eaux des environs de Paris. Fig. 41. — L'Epiiiochette lisse, de grandeur naturelle. Sa tête est sensiblement plus effilée que celle de l'Épinochette piquante et ainsi plus semblable à celle de l'Épinochette bour- guignonne. On saisit parfaitement cette différence, lorsque les individus ont été desséchés. Les épines dorsales sont au nombre de neuf, un peu plus faibles que dans les espèces précédentes. La nageoire pectorale présente onze rayons ; la nageoire dor- sale, le même nombre; l'anale, seulement neuf. Le bassin forme en arrière une plaque triangulaire, pointue à l'extrémité; sa branche montante est notablement élargie vers le sommet. La coloration générale est presque toujours d'un vert assez vif avec des marbrures plus foncées, et bien que tout le corps soit chargé de points noirâtres, ces points ne se groupent pas sur les régions pectorale et \entrale, de façon à présenter l'as- pect de petites taches, comme cela se voit sur rÉ])inochette piquante. Ces détails de coloration n'ont ])as une fixité suffisante pour qu'on s'y arrête beaucouj), mais ils appellent l'attention qu'il est utile ensuite déporter sur des caractères plus certains. L'Epinochette lisse est fort répandue aux environs de Paris, c'est d'elle en particuliiM- qu'il a été question dans l'étude des 244 HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSONS. mœurs des Épinochettes. Elle abonde dans tous les ruisseaux aux alentours de Gisors. L'ÉPINOCHETTE LORRAINE (gasterosteus lotharingus) Cette petite espèce, à queue lisse, comme la précédente, offre une physionomie particulière. Elle est moins arrondie que les Fig. 42. — L'Epinochette lorraine. autres Épinochettes; sa tête est plus mince, moins effilée ; les épines qu'elle porte sur le dos, seulement au nombre de huit, sont moins longues et plus courbées que chez l'espèce précé- dente, et leur membrane étendue jusqu'à la pointe, figure ainsi une petite voile fort ample. L'opercule est moins allongé que celui de l'Épinochette lisse. La nageoire pectorale a dix rayons ; la nageoire dorsale, neuf, et la nageoire anale seulement huit. Le bassin présente aussi plusieurs particularités caractéristi- ques; la branche montante est très-large vers le sommet ; l'ar- mure ventrale est plus effilée que dans lÉpinochette lisse et moins triangulaire, étant plus étroite à son origine. Les épines sont proportionnellement un peu plus fortes et légèrement denticulées. La couleur de ce petit Poisson est d'un gris jaune verdâtre, avec la région ventrale orange et sans doute rouge, au printemps. ÉPINOCHES. 24o Des bandes transversales irrégulières, dues, non-seulement à une teinte plus obscure, mais surtout à des points noirâtres, rassemblés en grand nombre, parcourent le dos et une partie des flancs. Cette Épinochette a été prise dans la Meuse ou dans les ruis- seaux adjacents, aux environs de Saint-Mihiel. C'est M. Godron, le doyen de la Faculté des sciences de Nancy, qui me l'a envoyée. Tous les individus observés avaient à peu près les mêmes di- mensions, la même coloration et absolument tous les mêmes caractères. L'ÉPINOCHETTE A TÊTE COURTE (GASTEROSTEUS BREVICEPS) Voici encore une espèce à queue lisse, mais malgré ce carac- tère qui lui est commun avec les deux précédentes, on la distin- guera toujours sans peine en y portant un peu d'attention. D'or- Fig. 43. — L'Épinochette à téte^courte de grandeur naturelle. dinaire, assez élargie jusque dans le voisinage de la queue, elle est médiocrement allongée et sa tête se fait remarquer par sa brièveté. Cette tête très-bombée en dessus, se projette fort peu en avant, et les lèvres sont épaisses. L'opercule est aussi court que dans l'Épinochette lorraine, avec le bord supérieur un peu plus échancré. Les épines qui gar- 246 HISTOIRE PAUTICULlÉRi: DliS POISSONS. nissent le dos, au nombre de neuf, quelquefois de dix, sont assez grêles et leur membrane large relativement, se montre parse- mée de points noirs. La nageoire pectorale a onze rayons, la dorsale également onze, l'anale neuf et parfois dix, tous délica- tement pointillés de noir. Le bassin est fort étroit et se prolonge en arriére en une palette triangulaire plus grêle encore que dans l'Épinochette bourguignonne. Les épines ventrales sont très- petites. La coloration générale de l'animal est cette nuance olivâtre, plus ou moins variée de teintes obscures, que l'on observe chez l'Épinochette lisse. Dans l'Épinochette à tête courte, cette colo- ration esfde même rehaussée par un semis de points noirâtres, mais ici les points sont très-petits, presque égaux et presque également répartis sur tout le corps. J'ai étudié cette espèce sur des individus pris dans les fossés des environs de Caen, par M. de L'Hôpital, professeur au Lycée de cette ville. LA FAMILLE DES MUGILTDES (mugilid.e) Les Mui^ilidcs sont de Néritables Poissor^s de mer; aussi, beaucoup d'auteurs occupés exclusivement des espèces d'eau douce, ont-ils cru pouvoir les négliger. Néanmoins, comme les Muges entrent périodiquement dans les cours d'eau, comme on les pêche chaque année dans les fleuves et les rivières de France à des distances assez considérables de la mer, il nous a paru indis- pensable de décrire ici au moins les deux espèces que Ton prend habitiielkmeut dans les eaux douces en certaines saisons. MLGILIDES. 247 La famille des Miigilides, composée essentiellement du genre Muge, est des mieux caractérisées. Le corps de ces Poissons, d'une forme allongée, et couvert de grandes écailles finement denticulées sur leur bord, porte deux nageoires dorsales fort écartées l'une de l'autre , la première formée seulement de quatre rayons osseux ^ . Les Muges ont des nageoires ventrales attachées un peu en arrière des pectorales, une bouche trans- versale d'un aspect très-singulier ; la mâchoire inférieure offrant dans son milieu une proéminence qui s'engage dans une échan- crure de la mâchoire supérieure, des maxillaires extrêmement petits, une tête couverte d'écaillés, un museau court et obtus, la membrane branchiostège pourvue de six rayons. Après l'énoncé de ces caractères extérieurs faciles à aperce- voir, il faut ajouter que les Mugilides sont remarquables encore par leurs os pharyngiens très-développés, rétrécissant l'entrée de l'œsopliage et lui donnant une forme anguleuse, de manière à ne livrer passage qu'à des matières très-ténues ; qu'ils ont un estomac terminé par une sorte de gésier, des appendices pylo- riques peu nombreux, un intestin long et replié. LE GENRE MUGE (.ml;gil, Liimè) Les Muges sont surtout caractérisés par la forme de leur bouche, cjui ne ressemble à cehe d'aucun autre Poisson, par leur os sous-orbitaire denticulé, masquant plus ou moins com- plètement le maxillaire qui est toujours fort grêle ; par leurs opercules larges et bombés. ' On trouve parfois dos individus présentant à la première dorsale un petit rayon supplémentaire, mais le cas est assez rare. 248 HISTOIRE PAHTICl MÈRE DES POISSONS. Ces Poissons, estimés pour la table et fort abondants dans la Méditerranée, étaient bien connus dans l'antiquité. Il est ques- tion de leurs habitudes, non-seulement dans l'ouvrage d'Aris- tote, mais encore dans les écrits de divers auteurs de la Grèce et de Rome, oii le vrai et le faux sont souvent fort entremêlés ^ Les Muges, d'une agilité remarquable, exécutent continuel- lement de grands sauts au-dessus de l'eau et réussissent souvent ainsi à s'échapper des filets. Ces Poissons n'ayant d'autre arme défensive que leur nageoire dorsale deviennent souvent la proie des espèces voraces ; et c'est seulement à leurs mouvements rapides, qu'ils doivent de se soustraire parfois à la poursuite de leurs ennemis. Ils cherchent leur nourriture au fond de l'eau, dans le sable ou dans la vase, mais on n'a pas encore d'observa- tions bien complètes sur leur régime. Plusieurs des espèces de Muges de nos côtes se ressemblent beaucoup parleur aspect général ; Linné et la plupart des auteurs en avaient fait une extrême confusion. C'est Guvier qui le premier a précisé leurs caractères spécifiques. LE MUGE CAPITON (MUGIL CAPITO -) Parmi les Muges, le Capiton est l'espèce commune dans 'Océan et dans la Manche aussi bien que dans la Méditerranée, qui à certaines époques entre en grandes troupes dans nos cours * Les Muges étaient appelés par les Grecs, Kii-'^iu; et Ksv'Ài;. ^Guvier, Rèyne animal, t. Il, p. 230, 182IJ. — Yarrell, Histury of Britiih Fishes, voL I", p. 234; 1.S3G. — Valenciennes, Histoire naturelle des Poissons, t. XI, p. 30; 1830. — J. Goiich, History of Fishes of the British lilands, t. IH, p. 0, pi. 123. MUGES. 249 d"eau, la Gironde, la Loire, la Seine, la Somme et beaiicouj) d'autres rivières. C'est un Poisson d'une forme oblongue, d'une couleur gris- bleuâtre sombre sur le dos, plus claire sur les côtés, d'un blanc d'argent sur la région ventrale, avec sept ou huit lignes longitu- Fiij. 44. — Le Muge Capiton. dinales verdâtres sur les flancs plus ou moins marquées, suivant les individus, des nuances jaunes sur la tête et sur quelques par- ties du corps. Des écailles grandes et minces couvrent non-seulement tout le corps, mais encore la tête. Il y en a sur le sommet jusqu'au mu- seau dans l'espace compris entre les narines, et la joue en est entièrement garnie. Les écailles des flancs ont leur bord libre un peu anguleux et leur bord^ basilaire coupé presque droit. Toute leur portion libre, vue sous un grossissement, présente un réseau celluleux ; au centre, une sorte de petit canal, et au bord, de très-petites épines irrégulières. La portion engagée dans la peau ou recouverte par les autres écailles, offre des stries régu- lières d'une extrême finesse et six ou sept grêles canaux paral- lèles. Les écailles du sommet de la tête et des joues deviennent plus petites et subissent certaines déformations, mais par la 2:i0 HlSTOIHli PAllTICl LIÈRK DES TÛISSONS. nature de leurs stries et de leurs épines, elles ressemblent entiè- rement à celles dont le corps est revêtu. La tête du Capiton, arrondie sur les côtés et presque conique, forme à peu près le quart de la longueur totale du Poisson ; la mâchoire supérieure est garnie d'une rangée de dents extrême- ment fines et serrées, tandis que la mâchoire inférieure en est dépourvue. L'œil, assez grand, a l'iris jaunâtre. Le sous-orbi- taire, muni de dents nombreuses, fines et aiguës, ne cache pas entièrement le maxillaire lorsque la bouche est fermée. La première nageoire dorsale a trois rayons fort épais et acé- rés et un quatrième très-faible. La seconde dorsale a un premier rayon osseux assez court et huit articulés, les premiers simples, les autres rameux ; quelquefois les deux derniers rayons étant confondus, on n'en compte plus que sept au lieu de huit. Les nageoires pectorales, de forme ovalaire, composées de dix-sept rayons et surmontées d'une écaille courte et obtuse, offrent dans l'aisselle une tache noire plus ou moins prolongée en s'affaiblis- sant sous forme de bande, et souvent aussi une tache bleuâtre située vers les deux tiers de leur longueur. Les ventrales, ordinairement d'une teinte orangée à leur base, ont un rayon osseux assez court et cinq articulés et rameux. L'anale, placée exactement au-dessous de la seconde ventrale, a trois rayons osseux et huit ou neuf articulés et branchus. Enfin la caudale en a quinze et un ou deux petits en dessus comme en dessous. Le Muge Capiton atteint une assez grande taille, en^iron 0"',rjO à 0'",G0 de longueur; commun dans la Méditerranée, il n'est pas moins abondant dans l'Océan. Il se trouve sur toutes les côtes de France, sur les côtes d'Angleterre et jusque sur les côtes de la péninsule Scandinave. Au printemps, il pénètre sou- \ent en nombre considérable dans la Gironde et dans la Loire. MUGES. 2oi Autrefois, il entrait dans la Somme au mois de mai en légions si nombreuses, que la rivière en était couverte pendant quelques jours, mais, dit M. F. Marcotte, l'auteur d'un Catalogue des ani?naîix vertébrés de l'arrondissement d-Abbeville, on ne l'y voit plus, depuis l'établissement du canal d'Abbeville à la mer ^. LE MUGE CÉPHALi: (mLT.IL CEFHALIS -) Le Céphale est la grande espèce méditerranéenne du genre Muge ; c'est l'espèce particulièrement observée par les anciens, et la plus estimée comme aliment. Elle entre dans le Rhône au printemps et remonte souvent jusqu'à Avignon. Sa forme générale diffère peu de celle du Capiton, mais le corps est plus épais, les écailles sont proportionnellement plus grandes encore, un peu plus allongées, avec leur bord libre taillé davantage en ogive, et leur canal médian très-petit; la tête, plus forte et plus longue relativement à la longueur totale de l'ani- mal, a des écailles qui ne s'étendent pas aussi loin sur le mu- seau. Une particularité singulière permet de distinguer aisément le Céphale des autres Muges, c'est la présence d'un repli de la peau entourant l'orbite et retombant comme un voile, de façon à cou- vrir une partie de l'œil, et à ne laisser à découvert qu'un espace vertical assez étroit. 1 Mémoires de la Société impériale d'émulation d'Abbeville, 18o7-l(Sri(l, p. 437; 1861. ^ Cuvier, llègne anim'd, t. il, p. 231, 2'' édit. I82i>. — Valenciennos , Histoire naturelle des Poissons, 1. M, p. JU; 183'J. 252 HISTOIRE PARTI Cl LIÉllE DES POISSONS. On remarque aussi dans le Géphale, que la bouche étant fer- mée, le maxillaire se trouve entièrement caché sous le sous- orbitaire dont le bord est très-denticulé, que les deux ori- fices de la narine sont fort écartés , les dents d'une extrême finesse. Les nageoires du Géphale ressemblent à celles du Capiton, mais à la première dorsale, le quatrième rayon est moins faible et à la base des pectorales il y a une écaille triangulaire fort longue et carénée. Le Géphale est paré de belles nuances. D'un bleu grisâtre sur le dos, affaibli graduellement sur les côtés, et d'un blanc d'ar- gent sur toutes les parties inférieures du corps, il est orné sur les flancs de sept lignes longitudinales étroites, très-rapprochées les unes des autres, de couleur bleuâtre avec des reflets dorés. L'œil de ce Poisson est argenté avec l'iris doré ; les nageoires dor- sales ont une teinte grise, rehaussée sur la seconde par des taches noires ; les pectorales, d'un brun assez sombre, ont une tache bleue à leur base ; l'anale, de couleur pâle, est bordée de noir. Ce Poisson atteint, dans ses plus grandes dimensions, une longueur de 0"\4o à 0'°,50, et le poids de 3 à 4 kilogrammes. Abondant sur toutes les côtes de la Méditerranée, il figure fréquemment sur les tables dans les villes d'Italie. On le voit communément sur le marché de Marseille. Il fraye au mois de mai, et c'est alors qu'on le pêche à l'embouchure du Var et dans le cours inférieur du Rhône. D'après un renseignement qui m'a été ti'ansmis par M. Fabre, les pêcheurs d'Avignon le prennent surtout vers le mois de septembre, lorsque les eaux du fleuve sont limpides. Dès que les premiers froids se font sen- tir, les Muges retournent à la mer *. ' On trouve encore sur nos côtes quelques autres espi-ces de Muges BLENNIIDES. 253 LA FAMILLE DES BLENNIIDES (blenniid^) Tous les représentants connus de cette famille sont des Pois- sons de petite taille, remarquables par leur corps assez allongé; le plus souvent aussi par leur peau molle et sans écailles, mais quelquefois garnie de petites écailles arrondies ; par la présence d'une seule nageoire dorsale, occupant toute la longueur du dos, composée entièrement de rayons simples ou fourchus qui demeurent assez flexibles ; par des nageoires ventrales placées sous la gorge, n'ayant que deux ou trois rayons. A ces caractères, il faut ajouter que la membrane branchio- stège présente six rayons, qu'il y a absence chez ces Poissons de vessie natatoire et de cœcums intestinaux. La famille des Blenniides comprend plusieurs genres, et quel- ques-uns de ces genres renferment une assez longue suite d'es- pèces, mais la plupart de ces espèces sont marines; il n'y a d'ex- ception que dans un seul, le genre Blennie. On a assuré que parmi ces Poissons, il y en avait de vivipares; les espèces d'eau qui paraissent entrer moins fréquemment dans les rivières que le Ca- piton et le Cépliale. C'est : le Muge doré {Mugil aaratus, Risso), très-voisin du Capiton, mais facile à distinguer par ses dents plus fortes, son maxillaire entièrement caché sous le sous-orbitaire; ses nageoires pectorales plus longues, sans taclie noire ; Le Muge sauteur {Magil saliens, Risso), plus effilé que les précédents, avec le sous-orbitaire échancré, les lignes des flancs azurées, etc.; Le Muge à grosses lèvres {Magil chelo, Cuvier), remarquable par ses lèvres fort épaisses, etc. Voir Valenciennes, Histoire naturelle des Poissons, t. Xf. iiy'i iiisTOiui-: PAirncriJEUL des poissoas. douce ne le sont certainement pas, et il est fort douteux que Tas- sertion soit exacte, même pour certaines espèces marines. D'après quelques indications encore assez \agues, on croit que les Blenniides construisent des nids pour y opérer le dépôt de leurs œufs, mais j usqu'àpré^sent, toute observation suivie manque à cet égard ' . I.K GKNRE DLFA'NIE (BLENNIUS) Les Blennies proprement dites ont la peau entièrement nue, sans aucun vestige d'écaillcs ; la tête très-inclinée en avant, avec la bouche petite, les deux mâchoires égales, des tentacules au-dessus des yeux, des dents aux mâchoires disposées sur une seule série ; la membrane branchiostège pourvue de six rayons. Ce genre, qui comprend une assez longue suite d'espèces ma- rines, a aussi quelques espèces particulières aux eaux douces ; ces dernières, répandues seulement dans l'Europe méridionale. Deux d'entre elles se trouvent en France. 1 On classe près de la famille des Blenniides, une aufre famille de Poissons, qui a des représentants parmi les espèces des eaux douces de l'Europe. C'est la famille des Gobiides {Gobiidœ) caractérisée par la pré- sence de deux nageoires dorsales, par des ventrales réunies dans toute leui' longueur, et formant ainsi un disque concave comme une sorte d'en- lonnoir. Dans cette famille composée essentiellement d'espèces marines de petite taille, on compte le genre Gobic {Gobiu^, Linné), dont on con- naît quelquesespècesd'eau douce observées dans les rivières et les lacs de l'Europe méridionale et orientale. Le Gobie fluviatile {Gahiii^ fluviaiilis. Honelli) notamment, petit poisson de O^jOV àO'",08 de long, se trouve assez communément dans les lacs et les petites rivières d'une grande partie de l'Italie, mais il n'a jamais été rencontré en France. BLENMKS. zoo LA BLENN[E CAGNEÏTE (liLENMUS SUJEFIANUS') La Blennie, qui porte en Italie les noms vulgaires de Cagnetto et de Cagnota, et en quelques endroits de la France le nom de Baveuse^ paraît avoir complètement échappé h l'attention des Fiij. 45. — Lu Blennie cagnelte. observateurs jusqu'à une époque encore bien récente. Suivant toute apparence, c'est Risso de Nice qui, le premier, en 1810, a ' Risso, Fchlhyoloyie de Nier, p. \'U ; ISIO. — Blennius vulgaris, PoUini, 256 HISTOIRE PARTICrT.IÉHR DES POISSONS. signalé ce Poisson comme habitant les eaux du Var. Quelques années plus tard, un explorateur du lac de Garda et des monta- gnes du pays de Vérone, en a donné une description comme d'un objet nouveau. Pendant longtemps, on a cru que la Blennie était propre aux eaux douces de l'Italie, et qu'elle ne dépassait pas, au nord, la région des Alpes maritimes. Cependant, comme depuis peu, les recherches des naturalistes se sont multipliées, on a ob- servé la Blennie dans plusieurs de nos départements méridio- naux. Ce Poisson, qui semble être partout assez rare dans notre pays, étant d'une taille fort exiguë, devait échapper à l'atten- tion des pêcheurs. Si quelques-uns d'entre eux l'avaient parfois remarqué, ils l'avaient sans doute rejeté loin d'eux à cause de ses petites dimensions, et à cause aussi peut-être de la mucosité abondante qui recouvre son corps. La Blennie est pourtant un animal d'une physionomie étrange, dont l'aspect n'a rien que d'agréable. Une peau luisante élégam- ment bariolée de taches obscures sur un fond d'une couleur assez vive et toute sablée de points plus ou moins gros, une crête sur la tête, un œil à iris vert et à prunelle noire, surmonté d'un appendice frangé comme un petit panache, donnent à ce Poisson un caractère spécial et un aspect attrayant, de nature à exciter l'intérêt et la curiosité d'un observateur même assez superficiel. La Blennie ou la Gagnette, dans ses plus belles proportions, ne dépasse guère la longueur d'une dizaine de centimètres, et l'on en prend beaucoup d'individus qui n'en ont pas plus de six à sept. Le corps est arrondi sur les flancs et graduellement atté- Viaggio al Lugo di Garda. — Salarias varus, Risso, Hist. nal, de l'Eurupe méridionale, t. III, p. 237; 1827. — Blennius cagnota, Valenciennes, His- luire naturelle des Poissons, t. XI, p. 249; 1830. — Heckel et Kner, Die Sàsswasserfische der oslreichischen Monarchie, p. 44; 1858. BLENMES. 2o7 niié versla partie postérieure; en général d'une couleur fauve assez vive, il porte des bandes transversales brunes, plus ou moins nombreuses suivant les individus ; ces bandes, toujours irrégulières, sont plus prononcées et mieux délimitées chez les jeunes que chez les vieux individus. Des bandes de la même Fig. ii;.— Télé et jiortioii aniérieure du corps de la Dleniiie cagnefte. couleur existent souvent aussi sur le sommet de la tête et celle-ci, comme toute la région supérieure du corps et la base des nageoires pectorales, est couverte de gros points noirâtres qui deviennent plus petits et plus serrés sur la joue. La tête est massive, assez brusquement abaissée en avant, avec le front de médiocre largeur, la crête occipitale étroite et atténuée vers le front, le museau obtus, les lèvres charnues, la mâchoire supérieure un peu plus avancée que la mâchoire infé- rieure. Mais ce qu'il y a de bien remarquable chez la Blennie, c'est l'appareil dentaire. A la mâchoire supérieure, il existe de chaque côté une série de onze dents, allant en décroissant de longueur de la première à la dernière ; ces dents un peu apla- ties, terminées carrément et serrées les unes contre les autres à l'exception des trois dernières ont l'apparence d'incisives et Bl-ANCHARD, 17 '2:i8 HISTOIRE PARÏICIMÈRE DES POiSSOiNS. c'est par ce nom que plusieurs auteurs les ont désignées, bien que les dents des Poissons ne puissent guère en général être Mâchoire supérieure. Mâchoire inférieure. Fig. 47. — Appareil dentaire de la Blennie cagnette. La figure montre les dents engagées dans les os maxillaires; toutes les parties molles ont été enlevées. distinguées en groupes bien caractérisés comme celles des Mammifères. En arrière des incisi\es, on trouve de chaque côté une très-forte dent recourbée qui rappelle beaucoup la forme des canines de certains Mammifères carnassiers. A la mâchoire inférieure, on compte de chaque côté huit incisives, allant en décroissant de longueur de la première à la dernière et une ca- nine plus forte encore que celle de la mâchoire supérieure. C'est donc, à la mâchoire supérieure, vingt-deux dents com- parables à des incisives et deux canines ; à la mâchoire inférieure, seize incisives et deux canines. Cet appareil dentaire est l'indice d'habitudes particulières chez la Blennie ; il semble que l'animal doive saisir sa proie avec ses dents incisives et la déchirer avec ses canines, malheureusement l'observation directe fait défaut, la Blennie est rare en France (^t nous ne savons rien relativement à son régime ; l'inspection de Bl.hlNMES. 259 l'estomac de plusieurs individus ne nous a pas suffisamment éclairé à cet égard. La narine a deux orifices assez éloignés l'un de l'autre, le premier pourvu d'un petit prolongement lancéolé. L'œil est de médiocre grandeur et situé très-peu au-dessous de la ligne frontale; l'appendice dont il est surmonté est d'une extrême dé- licatesse et terminé en pointe. Autour de l'œil, ainsi qu'à la partie inférieure de la joue, on remarque une série de petits globules présentant un trou au centre ; ce sont des conduits de la mucosité semblables à ceux de la ligne latérale. Celle-ci com- mence au-dessus de l'opercule ; elle se contourne un peu en s'a- baissant, se continue ensuite presque en droite ligne, jusqu'à la hauteur du septième ou huitième rayon de la nageoire dor- sale, puis descend assez brusquement pour suivre la ligne moyenne des flancs. Sur la partie postérieure du corps, il n'existe plus qu'un léger sillon, les derniers orifices de la muco- sité, qui sont d'une petitesse extrême, ne dépassani pas la hau- ïï^-\' ;»■'*: ^^W^Mt^ ;•■■ ^-'*M-i ,-....': *.■■■;••,, ï ■::,. ■ ;«■ Fifj. 48. ~ Fragment de la peau de la Uleniiie cagiietle, très-grossie, iiiontrar deu\ des globules dans lesquels s'ouvrent les conduits de la mucosité. trur du vingt ou vingt-deuxième rayon delà nageoire dorsale. Ces orifices de la sécrétiiMi servant à lubréfier la peau de l'animal , 260 HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSONS. sont percés dans de petits globules parfaitement arrondis, très-saillants et rendus très-visibles par leur couleur blan- châtre. La nageoire dorsale occupe presque toute la longueur du corps ; elle commence au-dessus des ouïes et atteint la base de la nageoire caudale; elle se compose de trente rayons simples, mais il n'est pas rare d'en trouver tantôt un de plus, tantôt un de moins. Cette nageoire pleine d'élégance s'élève notablement à partir du quinzième ou seizième rayon et décrit ainsi une courbe régulière de sa portion moyenne à son extrémité. Elle est ordinairement ornée sur chaque rayon d'une suite de taches brunes, très-vives chez les individus encore jeunes, affaiblies et plus vagues chez les individus de la plus grande taille. Les nageoires pectorales de forme ovalaire, pointillées de noir à leur base, quelquefois tachetées de brun, sont formées de qua- torze rayons. Les ventrales placées sous la gorge et très-rappro- chées à leur base, sont fort étroites, n'ayant que trois rayons et [)arfois deux seulement, car il n'est pas rare qu'un de ces rayons soit avorté. L'anale commence à peu près au niveau du dou- zième rayon de la dorsale et se termine très-près de l'origine de la nageoire caudale, formant une élégante bordure à la partie Inférieure du corps, surtout chez les individus oii elle est bien tachetée de brun ; elle a dix-hiiitou dix-neuf rayons. La caudale, qui présente toujours le même système de coloration que la dorsaie, est coupée presque carrément à son extrémité. On lui compte seize rayons, le premier en dessus et le premier en dessous plus courts que les autres et si bien enveloppés par la peau qu'ils sont peu apparents. L'orifice anal est situé au niveau du neuvième rayon de la nageoire dorsale, et c'est à une petite distance en arrière qu'on BF.ENMKS. 261 observe rorifice urogénital entouré d'une papille souvent très- saillante. La Blennie Cagnette vit dans le Var et ses affluents, comme Risso l'a appris depuis longtemps ; elle a été découverte dans le Tarn par M, le docteur Thomas qui m'en a procuré plusieurs individus, en m'assurant que chaque année, vers le mois de mai, on prenait ce Poisson dans les mêmes localités, mais toujours en petit nombre. M. Joly, le professeur de zoologie de la Fa- culté des sciences de Toulouse, l'a observé dans le canal du Midi et il m'a adressé plusieurs des individus qu'il avait recueillis. Enfin M. P. Gervais, le doyen de la Faculté des sciences de Montpellier, a constaté que ce Poisson vivait dans le Lez dans le département de l'Hérault. La Cagnette recherche les eaux dont le fond est pierreux ; elle a des mouvements rapides, et elle fraye, dit-on, pendant les mois d'été ; les femelles que l'on prend en cette saison ont sou- vent en effet, les parois de leur ventre distendues parleurs œufs, dont le volume est assez considérable. Ce Poisson, beaucoup plus abondant dans les lacs de l'Italie et de la Dalmatie que dans les rivières de nos départements méridionaux, vit en petites troupes, rapportent MM. Heckel et Kner, et sa chair blanche et de bon goût serait fort estimée dans quelques localités. 1>A BLElNNIE ALPESTRE (blennius alpestris) Nous avons découvert cette espèce dans une petite rivière tombant dans le lac du Bourget en Savoie. Nous en avons re- 262 HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSONS. cueilli un assez grand nombre d'individus, les plus grands ayant 0"',065 de longueur; la plupart d'une taille fort inférieure. Cette espèce ressemble beaucoup à la précédente, mais elle a Fiij. •'»!). — La Bleiiiiie alpestre, de grandeur naturelle. des formes plus sveltes, le corps plus comprimé latéralement, la tête plus courte et plus mince, une coloration particulière. Rien de plus joli et de plus délicat que ce petit Poisson pen- dant la vie. Sa peau luisante est d'une teinte marron vif fine- ment sablée de noir et relevée par de gros points, comme de petites taches de la même couleur, disséminés sur la tête et sur tout le corps à l'exception de la région ventrale qui est d'un blanc jaunâtre uniforme. Sur les côtés de la tête et sur le dos de grandes taches irrégulières d'un brun noirâtre contribuent à rehausser la fraîcheur delà nuance générale du corps, ainsi que de courtes bandes transversales très-rapprochées les unes des autres, régnant sur les flancs dans toute la longueur du corps. Les nageoires rendues d'une teinte assez sombre par un semis de points noirâtres très-serrés, sont aussi marquées de taches d'un brun foncé, particulièrement la caudale et les rayons pos- térieurs de la dorsale. La tête est plus brusquement abaissée encore que chez la Ga- gnette, avec la crête occipitale à peine sensible, l'appendice frangé qui surmonte l'œil assez long et très-grêle. L'appareil dentaire est conformé comme dans l'espèce précé- BLENNIES. 263 dente, mais il n'y a que seize incisives à la mâchoire supé- rieure et quatorze à la mâchoire inférieure. La forme et la disposition des globules dans lesquels s'ou- vrent les conduits de la mucosité sur la tête et sur les côtés du corps se ressemblent trop dans nos deux espèces de Blennies pour qu'il y ait quelque chose d'utile à mentionner ici. Les nageoires de la Blennie alpestre n'offrent rien non plus de très-particulier sous le rapport de leurs proportions et du nombre de leurs rayons. A la dorsale, je n'ai jamais trouvé plus de vingt-six à vingt-neuf rayons, mais on le sait, il est difficile d'attacher beaucoup d'importance à ce caractère, toujours va- riable dans une certaine mesure. Les pectorales n'ont présenté que douze rayons, l'anale dix-sept ou dix-huit. Le 27 septembre 1862, j'avais passé plusieurs heures sur le lac du Bourget avec des pêcheurs qui prenaient le poisson avec l'immense filet que l'on traîne à l'aide de deux embarcations, celui auquel on donne le nom de Seine. J'avais ainsi recueilli différentes espèces et j'avais pu reconnaître celles qui étaient particulièrement abondantes dans le lac. La journée des pê- cheurs étant finie, nous avions atteint la côte près du village du Bourget à un endroit où une petite rivière torrentueuse venait verser ses eaux dans le lac. Je témoignai aux hommes qui mon- taient les bateaux de pêche, le désir qu'on fît en ma présence une exploration de la rivière pour y prendre les petits Poissons cachés parmi les pierres. Deux hommes étant entrés dans le petit cours d'eau qui avait peu de profondeur, y traînèrent un filet en remontant le courant, tandis qu'un troisième, muni d'un bâton et marchant en avant, remuait les pierres en les poussant du côté du filet. Pendant une exploration qui dura près de deux heures, j'obtins ainsi une vingtaine de Blennies 264 HISTOIRE l'ARTICULIÉKt; DKS POISSONS, alpestres et quelques Chabots. Les pêcheurs n'avaient jamais remarqué les Bien nies et les confondaient parfaitement avec les Chabots, donnant aux uns et aux autres le nom de Sassot. Le court séjour que j'ai fait dans la localité, ne m'a pas permis d'étu- dier les habitudes des curieux Poissons que je venais de décou- vrir dans un pays oiil'on ignorait la présence des Blennies. L'ORDRE DES MALACOPTÉRYGIEXS C'est la présence de rayons flexibles à toutes les nageoires qui caractérise et qui permet de distinguer le plus souvent ces Poissons des Acanthoptérygiens. Chez les Malacoptérygiens tous les rayons des nageoires peuvent être flexibles, mais souvent aussi les premiers de la dorsale, des pectorales et de l'anale sont osseux, ce qui revient à dire, que la distinction établie entre les Poissons Acanthoptéry- giens et Malacoptérygiens est de peu de valeur. Les Malacoptérygiens ont été partagés en trois groupes, d'après la position des nageoires ventrales \ mais ce caractère n'est pas de nature à donner une idée juste des affinités natu- relles qui peuvent exister entre ces animaux. Les écailles des Malacoptérygiens ont généralement leur bord sans dentelures et sont ainsi parfaitement unies sur leur bord. Ces Poissons sont représentés dans les eaux douces par un très-grand nombre d'espèces. (!) Voyez page 120. PLEURONECTIDES. 263 LA FAMILLE DES PLEURONEGTIDES (PLEURONECTIDiE) Les Pleiironectides forment une grande famille de Poissons de mer; plusieurs d'entre eux, comme la Sole, la Plie, le Turbot, la Barbue, figurant continuellement sur les tables, se trouvent ainsi être parfaitement connus de tout le monde, au moins sous le rapport de leur forme générale. Ce sont les Poissons plats, sui- vant l'expression commune. Ils ont, ainsi queCmierl'a dit, un caractère unique parmi les animaux vertébrés, le défaut de symétrie de leur tête, les deux yeux situés sur le même côté, le côté du corps et de la tête où sont placés les yeux demeurant supérieur quand l'aninal nage, toujours fortement coloré, tandis que le côté opposé est blanchâtre. Le corps des Pleuronectides, très-comprimé latéralement, participe un peu de l'irrégularité de la tête. Les pectorales situées sous la gorge sont souvent inégales ; les deux côtés de la bouche manquent également de symétrie. La nageoire dorsale occupe toute la longueur du dos ; et la nageoire anale presque toute l'étendue du bord inférieur du corps, l'orifice anal étant situé très en avant. Ces Poissons privés de vessie natatoire, se tiennent presque constamment au fond de l'eau. Les Pleuronectides ont une forme régulière lorsqu'ils sortent de l'œuf, mais après la naissance leur tête ne tarde pas à se contourner, de sorte que des individus très-jeunes ont déjà l'aspect des adultes. On doit à deux savants professeurs, M. Van Beneden de Louvain et M. Steenstrup de Copenhague, des ob- 26ti HISTOIRE PARTICIJL lÉHK DES POISSONS. servations pleines d'intérêt sur les premières formes de ces Poissons. Bien que les Pleuronectides soient essentiellement marins, il devait en être fait mention dans cet ouvrage ; plusieurs de leurs espèces entrent assez avant quelquefois dans les rivières et l'une d'elles y séjourne. LE OENRK FLEURON EGTE (PI.EURONECTES ') Le genre Pleuronecte de Linné correspond exactement à la famille des Pleuronectides des auteurs modernes. En élevant au rang de famille le genre linnéen et en le divisant en plusieurs genres, Cuvier a fait disparaître le genre Pleuronecte. Des dis- paritions de cette nature sont pleines d'inconvénients ; aussi pensons-nous que le nom générique de Pleuronecte doit rester pour designer les espèces les plus communes de la famille, celles dont Cuvier a formé le genre Platessa. Les Pleuronoctes sont caractérisés par leurs dents tranchantes, disposées sur une seule rangée à chaque mâchoire, par leur nageoire dorsale commençant au-dessus de l'œil supérieur, par la queue séparée de la dorsale et de l'anale par un certain in- tervalle. Ce genre se compose de plusieurs espèces communes sur nos côtes, notamment la Plie ou Carrelet [Pleuronectes platessa, Linné), la Limande [Pleuronectes Ihnanda, Linné), etc. Nous ne croyons pas avoir à nous occuper ici de ces espèces qui n'en- trent ([ue par hasard dans les eaux douces ; il n'en est pas do même pour le Flet. ' Linné, Systema naturœ. — Plalessa, Cuvier, Règne animal. pi.i:rRONi^cïi^. 267 \.E PLEURONECTE FLEÏ (PLEDRONECTES FLESUS ') Le Flet, ou Flondre ou Picaud, car on lui donne ces divers t'iy. 'M. — Le Flet {P/euronectes flesiis) . ' Linné, Systerna natmœ, édit. XI 1, 1. 1, p. 457; 176(). — Plutessa fîesus, Cuvier, Règne animal, t. II. — Yarrell, History of British Fishes, t. II. 2fi8 IIISTOIHE PAHTICI'LlÈRIi DES POISSONS. noms vulgaires, est p;ir excellence le Poisson de rembouchure des cours d'eau qui se jettent dans l'Océan, la Manche, la mer . du Nord, Il remonte habituellement dans les rivières jusqu'à une distance de 30 à 40 kilomètres de la mer, mais il n'est pas rare, surtout dans les grands fleuves, de le trouver fort loin des côtes. Le Flet ressemble par sa forme générale comme par son as- pect, à la Plie ou Carrelet^ bien qu'il soit un peu plus oblong et que sa taille ne dépasse pas 0'",20 à O'",2o. Sa couleur du côté 011 sont tournés les yeux est comme chez cette dernière espèce que l'on \oit constamment sur les marchés, d'un brun vert-oli\âtre avec des nuances plus brunes et des taches oran- gées ou rougeâtres plus pâles que celles de la Plie. Ces taches souvent assez vives au printemps disparaissent du reste très- souvent à certaines époques de l'année. La peau du Flet est couverte d'écaillés fort petites, d'une minceur extrême, et de la sorte très-difficiles à détacher ; mais il y a, en outre, au-dessus et au-dessous de la ligne latérale, une série de petites plaques pourvues de tubercules très-saillants. A la base de chaque rayon des nageoires dorsale et anale, il existe une plaque semblable et l'on en voit encore sur la joue et l'opercule, mais ces dernières ne sont bien apparentes que chez les vieux individus. La ligne latérale formée d'une suite de petits tuyaux cylin- driques, s'étend en ligne droite de la tête à l'origine de la queue. La tête est tournée tantôt du côté droit, tantôt du côté gauche ; plusieurs naturalistes ont cru que cette différence tout p. 215; 1836. — Siebold, Die Sn^mv: isserpsrJie von Mitleleuropa, p. 77; i863. PLEURONECTK. 269 individuelle indiquait le sexe, mais l'observation a montré l'inexactitude de cette opinion. Dans tous les cas, la tête porte entre les yeux une carène faiblement tuberculée, qui s'étend en arrière jusqu'au-dessus de l'opercule. La nageoire dorsale, médiocrement élevée, décrit une lé- gère courbe ; elle commence au-dessus des yeux et finit à une médiocre distance de la queue. Elle se compose de cinquante- sept à cinquante-huit rayons ; les pectorales en ont dix ; les ven- trales, six seulement ; l'anale, qui se prolonge en arrière aussi loin que la dorsale, formant une large bordure à la partie in- férieure du corps, a de trente-huit à quarante-deux rayons ; la caudale en a dix-huit, les premiers en dessus et en dessous, simples, les douze moyens égaux et branchus. Le Flet s'attaque seulement à des animaux de petite dimen- sion; il se nourrit à peu près exclusivement de vers, d'insectes et de mollusques, et il fraye au mois de mai dans le cours inférieur des rivières oii le flux de la mer se fait encore sentir. Il se tient dans les endroits pierreux et souvent dans la vase, car il peut vivre dans les eaux les plus im^tures. On le prend ainsi, en abondance, dans les petits cours d'eau de la Normandie, sur les- quels se sont établies des usines pour le lavage des laines im- portées de l'Amérique. Autrefois, on péchait dans ces rivières, beaucoup d'espèces de Poissons, même des Truites ; tout a dis- paru aujourd'hui de leurs eaux, incessamment chargées des déjections des usines, seul le Flet a continué à vivre et à se multiplier où les autres Poissons devaient périr et il est resté la ressource des amateurs de pêche dans plusieurs localités du département de la Seine-Inférieure. Le Flet remonte parfois fort loin dans les rivières et les fleuves, mais ce n'est pas d'une manière constante. M. Lacaze- •210 HISTOlKli PARTICILIÈUE DES l'OlSSONS. Diithiers m'en a procuré plusieurs individus pris dans la Dor- dogne à sa traversée dans le département du Lot. On le pêche journellement dans la Tamise à plusieurs milles au-dessus de Londres, et Yarrell rapporte qu'on le prend dans l'Avon à une certaine distance au-dessus de Bath. M. de Sélys- Longchamps nous dit, qu'il remonte dans l'Ourtlie, parle Maas, jusqu'à Liège, et dans la Nètlie par la Scheldc jusqu'à Waterloo. Holandre, l'auteur de la Faune du département de la Moselle^ a consigné ce fait, qu'au mois d'août 1818, un Flet fut péché à Metz dans la Moselle. Un autre naturaliste cite une capture de ce Poisson dans la Moselle au delà de Trêves. Au mois d'octobre 1842, on en vit sur le marché de cette ville, deux individus vi- vants qui venaient d'être pris dans la Moselle. Un pêcheur de Mayence a assuré à M. de Siebold, a^oir péché le Flet dans le Rhin à Mayence même. Les observateurs du seizième siècle ayant déjà reconnu chez ce Poisson l'habitude de remonter ac- cidentellement les cours d'eau, lui avaient donné le nom si- gnificatif de Passereau de rivière [Passer fuviatilis). Bien que la chair du Flet soit tenue en médiocre estime, les pêcheurs à la ligne de la Normandie comme ceux d'Angle- terre sont loin de dédaigner ce Poisson, d'abord parce qu'il abonde en plusieurs endroits, ensuite parce qu'il mord très- facilement à l'hameçon auquel s'agite un ver. LA FAMILLE DES GADIDES (gadid.e) Les Gadidés, i)lus habituellement désignés sous le nom deGa- loïdes, forment une famille naturelle essentiellement comi)osé(^ LOTE. 27i du grand genre Gade [Gadus) de Linné, dont les espèces les plus connues sont la Morue et le Merlan. Cette fiimille si intéressante au point de vue des grandes pêches maritimes, n'a qu'un seul représentant dans les eaux douces de l'Europe. Les Gadidés se distinguent des autres Poissons, par un corps allongé, couvert de très-petites écailles molles de la catégorie des cycloïdes, c'est-à-dire de celles dont le bord est parfeitement uni, par des nageoires dorsales dont le nombre est de deux ou de trois, composées exclusivement de rayons mous ou flexibles, les ventrales situées au-dessous des pectorales, c'est-à-dire, sous la gorge, par des dents en carde, aux mâchoires et à la partie an- térieure du vomer. Ces Poissons sont tous d'une extrême voracité ; aussi ont-ils un vaste estomac, capable de contenir de volumineuses proies. Leur vessie natatoire est dépourvue de communication ex- térieure. Le représentant fluviatile de cette famille forme le genre suivant. LE GENRE LOTE (lot a) L'histoire du genre Lote est pour nous, l'histoire d'une seule espèce, cequinous dispense d'entrer ici dansbeaucoup dedétails. Le genre Lote est caractérisé par la présence de deux na- geoires dorsales, l'une petite, l'autre très-longue, s'étendant jusqu'à l'origine de la caudale ; parles ventrales placées sous la gorge, en avant des pectorales, par la nageoire anale extrême- ment longue, par l'extrémité du corps terminée en pointe et entourée par la nageoire caudale qui est arrondie; enfin par la 272 HISTOIRE PARTICUL lÈ Rl£ DES POISSONS. présence d'un long barbillon appendii au menton ou sym- physe de la mâchoire inférieure. Les Lûtes ont la bouche fort large, avec les mâchoires gar- nies de plusieurs rangs de dents en carde, un peu plus fortes que celles des Perches, mais en réalité assez semblables à celles de ces dernières. LA LOTE COMMUNE (lota vulgaris ') La Lote est de tous les Poissons de nos eaux douces, l'un des plus étranges par son aspect. Son corps fort allongé est presque cylindrique dans toute sa portion antérieure ; il ne devient com- primé latéralement que dans sa moitié postérieure. Ce corps toujours imprégné de mucilage pendant la vie, est entière- ment couvert de très-petites écailles arrondies et contiguës, à peine distinctes à la vue simple. Il est en général d'un vert olivâtre clair, avec des taches ou des ondes irrégulières d'un brun verdâtre foncé, répandues sur toute sa surface à l'exception de la région ventrale. La coloration de la Lote est du reste très-variable, suivant l'âge et suivant les localités. Dans les eaux transparentes des lacs, ce Poisson affecte des teintes claires et assez vives ; il prend au contraire des teintes sombres dans les ' Gadus Lota, Linné, Systcma naturœ, édit. XII, p. 440; 17G(J. — Ju- rine. Histoire des Poissons du lac Léman, in Mémoires de la Société de phy- sique et d'histoire naturelle, t. III, \ '* parlie, p. 148, pi. 2. — Lota vulgaris, Cuvier, Règne animal, t. II, p. 215; 1829. — Yarrell, Brilish Fishes, t. II, p. 267; 183fi. — Ileckel et Kner, Die Sûsswasserfische der ôslreichischen Monarchie, p. 313; ISÎiS. — Sicbold, Die Sûsswasserfische von Milleleu- ropa, p. 73 ; 18G3. LOTE. 273 ri\ières dont l'eau est limoneuse. Si l'on doit s'en rapporter à une assertion de Jurine, l'historien des Poissons du lac Léman, les individus pochés à de grandes profondeurs, seraient toujours plus pâles que les autres. Dans tous les cas, les très-petits in- dividus sont à peu près constamment plus colorés que les vieux. La Lote est bien connue des pêcheurs de la plupart de nos départements, qui la désignent presque partout sous le nom aujourd'hui adopté dans la science. En quelques endroits ce- pendant, on l'appelle des noms de Mnstèle et de Barbotle. A Strasbourg, on la nomme Ruffolk, dénomination fort différente de celles de Ruttc et de Quappe, usitées en Allemagne. La ligne latérale, chez la Lote, partage pour ainsi dire chaque côté du corps en deux moitiés ; elle semble courir dans une dépression qui est souvent assez marquée. Elle est formée d'une suite de petits tuyaux membraneux. La tète de ce Poisson est déprimée et fort large en dessus, en grande partie couverte de très-petites écailles, avec les mâchoires égales et arrondies, les yeux ronds, très-saillants, placés au niveau du front. L'iris est d'un vert doré. Lorsqu'on examine cette tête en dessus, il est presque impossible de ne pas lui trouver quelque chose de la physionornie du chat ou de la loutre, ce qui provient de sa forme large, et surtout de l'as- pect des yeux. L'unique appendice charnu tombant de In mâchoire inférieure contribue encore à donner à la tête de la Lote une physionomie étrange. Vers le tiers antérieur du corps s'élève la première nageoire dorsale formée de douze à quatorze rayons ; celle-ci, fort petite, est suivie de la seconde dorsale qui n'a pas moins de soixante- dix à soixante-quinze rayons. Ces nageoires d'une hauteur très- médiocre et presque égale dans toute leur étendue, participent de r.i.ANCiiAni) 1 8 274 HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSONS. la teinte générale du corps et présentent également des taches brunes bien marquées. F- c Les nageoires pectorales, de forme arrondie, ont de dix-huit à vingt ou vingt et un rayons ; les ventrales n'en ont que sept, et LOTE. 27o comme l'un d'eux, le troisième, est beaucoup plus long que les autres, elles ont l'apparence de languettes, surtout lorsque le Poisson est tiré hors de l'eau. ' La nageoire anale est remarquable par son extrême longueur ; elle commence exactement en arrière de l'orifice anal qui est situé au-dessous de l'origine de la seconde dorsale, et elle s'é- tend jusqu'à la base de la queue, formant ainsi une bordure inférieure comme la dorsale figure une bordure supérieure au corps du singulier Poisson. Cette nageoire un peu moins haute que la dorsale n'a pas moins de soixante-six à soixante-douze rayons et le plus souvent soixante-dix. Les nageoires inférieures ont des mouchetures plus ou moins nombreuses, mais en général plus petites que celles des na- geoires du dos. La nageoire caudale, formée d'une quarantaine de rayons, entoure l'extrémité du corps et présente un contour remar- quablement arrondi. Elle est aussi plus ou moins tachetée de brun. La conformation intérieure de la Lote offre beaucoup de par- ticularités. Les vertèbres sont très-épaisses ; on en compte vingt et une au tronc, portant de longues apophyses transverses qui remplacent les côtes et trente-huit à la queue. L'œsophage et l'estomac sont fort larges et pourvus de plis longitudinaux. L'intestin forme deux replis et il y a environ trente appendices pyloriques. La vessie est grande et munie de parois épaisses. Le foie est volumineux et trilobé. La Lote est répandue dans la plus grande partie de la France ; nous ignorons, cependant, si elle existe dans tous nos dépar- tements méridionaux. On la trouve dans tous nos cours d'eau de 1 Est, mais nous ne croyons pas qu'on la pêche jamais en très- 27() HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSONS. grande abondance dans aucune rivière de France. Elle est extrêmement multipliée au contraire dans les lacs de la Savoie, le lac du Bourget, le lac Léman, etc. D'après une tradition toujours vivante à Genève, la Lote n'aurait pas toujours existé dans le lac Léman, elle y aurait été introduite il y a quelques siècles. Si le fait est vrai, il y a là un magnifique exemple d'acclimatation, car ce Poisson pullule au- jourd'hui dans les eaux du lac. Pendant un séjour à Thonon, j'accompagnai souvent des pêcheurs qui le matin allaient re- lever des centaines de lignes de fond tendues la veille au soir. Souvent on tirait sans interruption trente ou quarante lignes auxquelles était accrochée une Lote. On pêche ce Poisson à peu près dans toutes les rivières comme dans tous les lacs, en Allemagne, en Danemark, en Suède, en Russie, en Sibérie. Il existe aussi, sans être abondant, dans beaucoup de rivières de l'Angleterre ; mais les naturalistes de ce pays assurent qu'on ne le trouve ni en Ecosse, ni en Irlande. La Lote atteint parfois une assez grande taille et un poids con- sidérable ; la plupart des individus, néanmoins, ne dépassent guère 0'",30 à 0",50. On assure pourtant qu'on en voit ayant un mètre de long et un poids de 3''",.'^ ^ i kilogrammes et même bien davantage; il est écrit en plusieurs endroits qu'on en pêche dans le Rhin du poids de 12 à 15 kilogrammes; un in- dividu pesant 21 kilogrammes aurait été vendu à la ville de Strasbourg, moyennant la somme énorme de 600 francs pour un déjeuner que la capitale de l'Alsace offrait au roi Char- les X. Mais ce sont là des exemples bien rares, en admettant que l'exagération n'ait point eu sa part dans ces diverses assertions. La Lote est un de nos Poissons les plus voraces ; elle con- somme en grande quantité des vers, des insectes, des moUus- LOTE. 277 ques, des œufs, mais elle s'attaque aussi à des animaux d'assez grande taille que sa vaste bouche lui permet d'engloutir. Se te- nant habituellement au fond de l'eau, elle se blottitdans des trous et attire de petits animaux en agitant son barbillon. Elle reste cachée pendant le jour, aussi les pêcheurs assurent-ils qu'on ne la prend presque jamais que la nuit. Elle fraye pendant l'hiver, c'est-à-dire en décembre et en janvier, déposant ses œufs sur les graviers à peu de distance du rivage ; du reste, nous ne sa- vons à peu près rien des circonstances au milieu desquelles a lieu la reproduction. La durée de l'incubation des œufs est d'environ six semaines ; les jeunes Poissuns croissent lente- ment, car on assure que la Lote ne commence à frayer qu'à sa quatrième année. La Lote est fort estimée pour la table. On la trouve partout vantée pour la quaUté, pour le goût fin de sa chair. Son foie très-volumineux est réputé un objet de délices pour les gour- mands. LA FAMILLE DES CYPRINIDES (gyprimd.e) Les Gyprinides forment la foule de nos Poissons d'eau douce, foule qui n'a cessé d'offrir les plus graves difficultés pour les naturalistes. Il y a dans cette. famiUe des séries d'espèces si voi- sines les unes des autres, qu'on n'est pas toujours parvenu jus- qu'ici à les caractériser d'une manière précise. On a eu recours aux proportions du corps, et ces proportions sont variables dans chaque espèce. On a pensé avoir trouvé un moyen infaillible de distinguer les espèces par l'observation des dents pharyngien- 278 HISTOlRt; PARTICUMÈRE DES POISSONS. nés. Pour observer ces dents, il faut soulever l'opercule et les détacher avec dextérité ; de là, une petite difficulté, et la ressem- blance des dents pharyngiennes chez des espèces différentes, leur variabilité suivant l'âge dans la même espèce , peuvent de- venir encore des sujets d'incertitude; cependant elles fournis- sent des caractères d'une certaine valeur. Les C^i^rinides, étudiés dans toutes leurs parties extérieures, peuvent être certainement distingués, si l'on ne néglige aucune de leurs particularités spécifiques. Examinons d'abord leurs caractères communs. Ces Poissons ont toutes les parties de la bouche privées de dents, tandis que les os pharyngiens en sont constamment pour- vus ; ils ont le bord de la mâchoire supérieure formé par les os intermaxillaires, une seule nageoire dorsale, les nageoires ventrales attachées en arrière des pectorales, un corps écail- leux, la membrane branchiostège avec trois rayons aplatis. La famille des Gyprinides se partage d'une manière très-na- turelle en deux tribus : les Cobitines [Cobitinœ)^ caractérisées par la tête petite, les ouïes peu fendues, les dents pharyngiennes nombreuses, en pointe aiguë, et les Grîvvim\'s^^{Cypriniuœ)^ dont la tête est relativement assez forte, les ouïes plus largement ouvertes, les dents pharyngiennes fortes et peu nombreuses. A la première tribu se rattache seul, parmi les Poissons d'Europe, le genre des Loches; à la seconde tribu appartien- nent tous les autres Gyprinides. Ges derniers, qui le plus sou- vent ont le corps couvert de grandes écailles, ont été divisés en un grand nombre de genres; ceux dont nous traitons en premier lieu se distinguent par des caractères extérieurs fa- ciles à saisir ; ceux qui suivent, appelés vulgairement les Pois- sons blancs^ se ressemblent au contraire d'une manière ex- LOCHES. 279 ti'ême par leurs formes extérieures, et l'on a eu recours à leurs dents pharyngiennes pour établir des distinctions. Après un mûr examen, nous avons reconnu qu'il était avantageux d'a- dopter la plupart des genres établis sur les seuls caractères tirés du nombre et de la forme des dents pharyngiennes; au- trement on arriverait à une confusion générale des espèces. LE GENRE LOCHE (coBiTis, Linné) Les Loches ont le corps allongé, couvert d'écaillés très-petites, souvent presque imperceptibles à la vue simple ; les lèvres épais- ses, entourées d'appendices charnus ou barbillons ; des dents pharyngiennes nombreuses, disposées de chaque côté sur une seule série ; l'ouYerture des ouïes peu fendue, ouverte seulement jusqu'à la nageoire pectorale. Ces Poissons ont une vessie na- tatoire logée dans une capsule osseuse formée aux dépens de la première vertèbre. Nous avons en France trois espèces de ce genre. Les Loches présentent un fait physiologique des plus remar- quables. Chez ces animaux, la respiration branchiale paraît être insuffisante et le canal intestinal doit remplir la fonction d'un second organe respiratoire. Les Loches, venant à la sur- face de l'eau, avalent de l'air par la bouche, et cet air, expulsé ensuite par l'orifice anal, se trouve converti en gaz acide car- bonique. Des expériences à ce sujet, qui datent de 1808, avaient été faites sur la Loche d'étang parErman, de Berlin i; elles ont été reprises ensuite par G. Bischoff, et M. de Siebold » Gilbert's Annalen der Phynk, t. XX\, p. 140; 180S. 280 HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSONS. s'est assuré que le même phénomène a lieu chez les trois es- pèces du genre *. On sait aussi cpie les Loches, et surtout le Cohitis fossiiis, émettent un bruit, une sorte de sifflement, mais jusqu'ici le mécanisme de cette émission n'a pu être bien étudié. LA LOCHE FRANCHE (COBITIS BARUATLILA ^) LaLoche franche est, en Europe, l'espèce la plus commune du genre. C'est elle, l'espèce aux formes arrondies, que prennent pour terme de comparaison ceux qui, en parlant d'une jeune fille d'un certain embonpoint, disent « qu'elle est grasse comme une loche. » La Loche franche est le petit Poisson qui abonde ]iresque toujours dans les ruisseaux oii vivent les Chabots et les 'ZyfXZ^/VC Fig. Wl. — La Loche franche [Cohitis barbatula). Epinoches, dans les étangs et les parties peu profondes et plus ou moins pierreuses des rivières et des lacs oii s'étalent les plantes aquatiques. C'est le petit Poisson que des amateurs ' Die Smmmsscrpsche von Mittdeuropa, p. 340; 1803. ■ Cobilis barbalulii, Linné, S ijstema nnturœ , édit.XH,t. I,p. 499; 1766. — Xalcndcnncs, Histoire naturelle des Puissons, t. XVIII, p. 14, pL 520; 1844. — Heckel et Kner, Die Siissivasserfischeder Ostreischischeii Monarcliie, ^.30i; 1858. — Siebold, Die SûsswassGrfische von Mitteleuropa, p. 337; 1863. LOCHES. 281 se plaisent à entretenir clans des vases ou des bocaux de cristal, pour le plaisir d'épier ses mouvements gracieux et agiles, de voir son corps si bien tacheté, si agréablement moucheté, si fi- nement pointillé, miroitant de reflets dorés lorsque la lumière joue à sa surface, ou encore, de posséder un baromètre vivant. Dans l'opinion populaire, la Loche est très-habile à marquer les changements de l'atmosphère. Elle monte, en effet, vers la sur- face de l'eau, si l'orage se fait sentir. La cause de cette manœu- vre, ignorée de beaucoup de personnes, est simple et témoigne, de la part du petit animal, d'un curieux instinct, peut-être d'une lueur d'intelligence. Dans les temps chauds et orageux, les insectes ailés volent, on le sait, en rasant la surface des étangs et des rivières, le petit Poisson se tenant à fleur d'eau, se trouve alors admirablement placé pour les happer au passage. C'est du reste un instinct qui existe chez beaucoup d'espèces. La Loche franche est certainement connue de tout le monde; mais comme, dans le langage vulgaire de différentes contrées, elle porte souvent un nom particulier, il ne sera pas inutile ici de rappeler des dénominations qui auront l'avantage de désigner de suite à tous les habitants de la France le Poisson dont il s'agit en ce moment d'écrire l'histoire. En Provence, le mot Loche est à peine changé, on dit la Lo- chou ou la Lotcho. Aux environs de Paris et dans plusieurs de nos départements, la Loche franche est appelée Barbotte, désignation expressive, peignant à merveille l'une des habitudes de l'animal qui semble barbotter dans la vase. Barbotte devient parfois Barbette ou Petit Barbot, la signification reste toujours la même. Dans le département de Saône-et-Loire et dans quelques autres régions, c'est la Moustache, à cause des appendices qui 282 HISTOIRE PARTICULIÈHE DES POISSONS. pendent autour de la bouche. De Moustache est dérivé Mustelle usité en divers endroits, puis Moutelle qui est[le nom ordinaire de la Loche en Bourgogne et en Champagne, modifié en Emon- telle et Amoutclle dans certaines localités du département de rx\ube. En Lorraine, par une autre modification, on dit la Mo- teulle ou la Moteuille. Sur les rives du lac Léman et dans une grande partie de la Savoie, la Loche porte le nom de Dormille qui devient Endo?'- mille ou Endromille dans plusieurs cantons. Dans le départe- ment du Doubs, c'est la Linotte^ appellation que les pêcheurs peu soucieux de la précision appliquent également au Cha- bot. Dans les département de l'Isère, c'est le Lanceron. En Al- sace, c'est le Grûndling^ qui est aussi le nom du Goujon, et dans la Lorraine allemande le Gnmdel. Les Ahemands disent Bartgnmdel, ce qui signifie Goujon barbu. La Loche franche n'a pas en général plus de 0'",08 à 0'",10 de long. Quelques individus cependant, placés, sans doute, dans les conditions les plus favorables à leur existence et à leur accroissement, atteignent la taille de 0'°,12 àO",15. Chez cette espèce, le corps fort long, relativement à la hauteur, est presque cylindrique ; c'est seulement vers la région posté- rieure qu'il demeure toujours un peu comprimé sur les côtés. La peau moUe, qui semble entièrement nue à la vue simple, est d'une couleur grise tirant plus ou moins sur le brun ou le verdâtre suivant les individus, et parsemée de taches d'un brun noir, se confondant les unes avec les autres sur la région dorsale, et for- mant ainsi sur le dos et la partie supérieure des flancs une teinte sombre plus ou moins nuancée, plus ou moins marbrée. Rien d'ailleurs de plus variable que ces taches, tantôt confon- dues, tantôt séparées, figurant les ondes ou les treillis les plus LOCHES. 283 capricieusement dessinés. Vers les parties inférieures du corps, les taches sont plus isolées et forment des dessins irréguliers qui finissent par se perdre dans la couleur générale du fond, car ces taches sont constituées par des points noirs plus ou moins écar- tés. A la vue simple, la peau de la Loche, toujours plus ou moins enduite de mucosité, paraît entièrement nue, mais avec le secours d'une forte loupe on aperçoit des écailles d'une extrême peti- tesse implantées sur toute la région dorsale et les flancs; la poi- trine et la partie ventrale, seules, en sont dépourvues. Ces écailles Fig. 63. — Portion de la peau de la Loche franche, montrant une partie de la ligne latérale et quelques écailles. sont de petites lames d'une extrême minceur et dont les stries ne* sont pas fort nombreuses. La ligne latérale presque droite, depuis la tête jusqu'à l'origine de la queue, est formée d'une suite de petits tuyaux membraneux très-apparents sur les indi- vidus d'une taille un peu forte. La tête est massive et en général obtuse à l'extrémité ; il existe néanmoins à cet égard quelques légères différences indi- viduelles. La bouche située en dessous par suite de la brièveté de la lèvre inférieure est transversale et assez petite. Cette bou- che est accompagnée de six barbillons ou appendices charnus : 2S4 HISTOIRE PARTICULIÈRE DES POISSONS. quatre au-dessus de la lèvre supérieure, rangés en laïc seule série, dont les internes moins longs que les externes et un peu plus grands que les autres à chaque angle de la bouche. Ces ap- pendices servent à l'animal à fouiller dans la vase et à saisir les insectes et les vers dont il fait sa nourriture. L'œil, très- petit, placé à peu près à égale distance de l'extrémité du mu- seau et du bord postérieur de l'appareil operculaire, a l'iris bleuâtre. Les nageoires sont petites et arrondies ; la dorsale s'élève au rriilieu du dos, offrant une couleur grise ou jaunâtre et des ta- ches brunes bien marquées, disposées le long des rayons ; elle a dix rayons, les deux premiers simples, les autres rameux. Les pectorales, de forme ovalaire, tachetées à la fi\ce interne, ont quatorze rayons ; les ventrales, fort petites, en ont huit. La Loche franche est commune dans toutes les parties de la France. Nous en avons réuni un nombre d'individus immense, provenant de la plupart de nos départements, dans le but de reconnaître s'il n'y avait pas des espèces particulières à certaines régions. Entre les individus des plaines et des montagnes, du Nord et du Midi, aucune différence essentielle n'a pu être constatée. Du reste, la Loche franche abonde également en Angleterre, en Allemagne et paraît être répandue dans une très-grande partie de l'Europe. Cette espèce se plaît particulièrement dans les ruisseaux; on la trouve aussi dans les grandes rivières et dans les lacs, mais alors elle se tient près des rivages où les eaux sont peu profondes. Très-craintive, elle se réfugie habituellement sous les pierres ou entre les roches. Sa nourriture consiste surtout en insectes, en vers, en petits mollusques, qu'elle attire à l'aide de ses barbillons. Elle fraye pendant les mois de mars et